Lionel Davoust

http://lioneldavoust.com




Personne ne l’a vraiment dit

Nouvelle



Extrait de L’Importance de ton regard

Recueil de nouvelles publié en mai 2004 par les éditions Rivière Blanche

(ISBN 978-1-935558-20-0)


http://www.riviereblanche.com/importance.htm

http://lioneldavoust.com/livres/limportance-de-ton-regard/


Première publication in Ténèbres 2007, Dreampress.com, 2007.


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Ce fichier est distribué selon la licence Creative Commons « Paternité – Pas d’utilisation commerciale – Pas de modification – 2.0 France ».

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« Lisez-moi » : un mot à propos de ce fichier et de la diffusion libre

Dire que le milieu artistique et culturel traverse une crise est un truisme : avec la généralisation des échanges sur Internet, tous les modèles classiques de distribution vacillent et même s’effondrent. La musique, puis le film ont subi de plein fouet ces assauts et, alors que le livre électronique s’apprête à déferler, on ne saurait douter que l’édition connaîtra à son tour ces mutations importantes.

Tout le monde s’accorde à peu près pour affirmer que les anciens modes de pensée sont caducs, que la commercialisation doit évoluer et s’adapter à cette nouvelle donne.

En revanche, si les donneurs de leçons ne manquent pas, personne n’est capable de dire ce qu’il faut faire – ni même de brosser un vague tableau de l’avenir.

Face à ces bouleversements, deux attitudes.

Ou bien s’enterrer la tête dans le sable, résister avec l’énergie du désespoir face au changement, dans l’espoir de le contrôler ou même de l’anéantir.

Ou alors, expérimenter avec ces nouveaux modèles, prendre des risques, s’y plonger pour comprendre ce qui s’y joue et participer à dessiner cet avenir que nul ne sait encore entrevoir.

Je pense résolument que la complexité et l’aspect international d’Internet rendent les tentatives de contrôle parfaitement vaines et, qui plus est, contre-productives. D’autre part, l’idée de vivre dans un monde où l’information n’appartient plus au citoyen, qu’il s’agisse de la sienne ou de celle qu’il s’est légalement procurée, m’est absolument insupportable. C’est pourtant l’avenir que pouvoirs publics et compagnies privées s’échinent actuellement à construire.

Par conséquent, puisque je suis tout aussi incapable que les autres d’imaginer des solutions à cette mutation, il ne me reste qu’une chose : expérimenter avec les nouveaux modes de diffusion afin de mieux les apprivoiser. Je n’ai pas d’entreprise à faire tourner, de responsabilité autre que mon propre travail (et mon estomac, d’accord). Je peux prendre des risques, me tromper, apprendre.

Et, très franchement, pour un créateur, c’est passionnant.

C’est pourquoi j’ai décidé de distribuer gratuitement et librement une partie de mes histoires. Le fichier que vous détenez est entièrement à vous. Il est diffusé sous une licence dite « Creative Commons » : pour résumer, vous avez le droit de le reproduire, de le partager, de le mettre à disposition d’autrui, à condition, bien entendu, de ne rien changer au contenu et de ne rien exiger en échange.

J’irai plus loin : n’hésitez pas à le faire, car c’est le but !

Il est bien évident que j’espère toucher un plus large public par ce biais. Depuis l’adolescence, je n’ai jamais autant découvert d’artistes que par la copie privée, entre copains, sur recommandation, par échange de vieilles cassettes ou de MP3. Et je m’aperçois que j’ai toujours fini par suivre et acheter le travail de ces créateurs. Les deux plus graves dangers de ce métier sont mourir de faim et disparaître. Or, aucun inconnu n’a jamais rien vendu. C’est donc un pari : j’espère bien que, si mes efforts vous ont plu, vous aurez envie de les partager autour de vous, d’en découvrir davantage et de m’accompagner.

Un auteur n’est rien sans lecteurs. Contrairement à beaucoup de créateurs présents sur Internet, je décline les dons (même si l’attention me touche) car cela m’inspire un désagréable arrière-goût de mendicité : or, si je mets un fichier en ligne, c’est qu’il est offert. Sinon, je ne l’offre pas, tout simplement. Qui diantre fait payer ses cadeaux après coup ?

Non, la meilleure façon de soutenir un créateur, c’est tout simplement d’acheter son travail. Et cela tombe bien, car je ne veux rien vous demander d’autre que de faire ce que vous souhaitez déjà : continuer à lire. Et justement, j’ai des livres imprimés sur du bon vieux papier, réalisés avec des éditeurs passionnés. Si mon travail vous a plu, les acquérir est la meilleure rétribution qui soit… et c’est aussi la seule que je souhaite.

Cette nouvelle est tirée d’un épais recueil intitulé L’Importance de ton regard, paru aux éditions Rivière Blanche. Il s’y trouve dix-sept autres récits de science-fiction, de fantasy, de bizarre, dont un court roman. Si ce texte-là vous a intéressé, il n’est pas déraisonnable d’espérer que le reste de ma production vous plaise !

Et si vous n’êtes pas encore convaincu(e), je propose d’autres nouvelles distribuées gratuitement, selon le même mode, à la page suivante :

http://lioneldavoust.com/telechargements/

Que je vous invite à récupérer joyeusement. :-)

Je tiens évidemment le blog / site qui va avec : http://lioneldavoust.com


Bonne lecture,

Lionel Davoust, 15 avril 2010


Personne ne l’a vraiment dit

Il n’est dit nulle part ce qu’il advint de la marionnette après qu’elle fut transformée en petit garçon. On s’en doute ou bien on l’imagine ; peut-être calque-t-on sur elle des images ou des idéaux. On suppose que l’enfant alla à l’école, c’était l’un de ses rêves ; on le verrait quittant la maison, le cartable sur le dos, entre angoisse et excitation, le jour de la rentrée. Qu’il noua quelques amitiés, ou qu’il fut tenu à l’écart par ceux qui n’acceptaient pas sa condition d’ancien pantin ; que son institutrice le prit sous son aile, le temps qu’il s’adaptât ; qu’il travaillât attentivement à ses devoirs sur la table de la cuisine, sous l’œil émerveillé de son père artisan. Voilà bientôt que les années passent ; de l’école, il entre au collège ; il découvre le basket, qu’il peine à pratiquer à cause d’une ancienne raideur dans les membres ; il se heurte à la compétition régnant chez les adolescents semblables à de jeunes loups courant follement dans les ténèbres. Il peine en mathématiques, s’applique à la flûte à bec et, s’il s’efforce de rapporter de bons carnets de notes, il fait dorénavant ses devoirs dans sa chambre, à l’étage, sous le regard souffreteux de stars du rock, et il ressent une étrange parenté avec les instruments et le bois de la scène plus qu’avec les musiciens.

Mais il n’a pas le temps de s’interroger car c’est déjà le temps du lycée. Quand le conte se termine, quand la bonne fée exauce le rêve de l’objet, nul n’imagine qu’un jour, la ficelle et le bois pourraient inviter maladroitement une camarade au cinéma, et essuyer un refus, puis un deuxième, un troisième. La raideur de l’adolescent s’accroît alors ; il redresse le front sous les quolibets des imbéciles mais il marche comme un blessé des tranchées et, la jambe raide, le dos voûté, il s’arme de son handicap et le revêt comme une armure de différence et de mépris. Non, nul n’imagine qu’un jour, l’adorable pantin aux questions naïves pourrait braver les interdits du père aimant en rentrant au milieu de la nuit, empestant l’alcool dont il a abusé, bouffi d’une fierté amère et le cœur plein des œillades lancées par les jeunes filles à d’autres que lui.

C’est maintenant l’artisan qui travaille sur la table de la cuisine, récapitulant les comptes de l’atelier, cherchant à tirer le maximum d’une réduction d’impôt afin de ne pas se trouver forcé de licencier son jeune apprenti. Le criquet a quitté depuis bien longtemps l’oreille de la marionnette ; le petit garçon a reçu avec son cœur de chair le libre-arbitre, le fardeau de la morale, et la douce peine de l’insatisfaction.

Quand le conte touche à sa fin, il ne trace pas le chemin du pantin qui renaît ; l’enfant reste en devenir, paradoxalement inarticulé, en voie d’un commencement que l’on souhaite radieux. L’on n’imagine pas ce jeune homme solitaire, fuyant la chaleur du soleil, un carton à dessins sous le bras, dissimulant derrière une paire de lunettes à verres miroir une enfance trop rapide qu’il n’a pas comprise. L’histoire ne raconte pas que cet artiste en apprentissage a oublié pourquoi il manie de façon innée le crayon en bois. Le récit laisse toute illusion sur la place qu’il trouve en ce monde ; mais peut-être l’adulte déplace-t-il la chair qu’il n’a jamais voulu apprivoiser comme on tracte une épave, comme un défi lancé au temps qui passe.

Et, quand il s’aperçoit finalement que ses prétendus semblables ont cessé leurs railleries pour se tourner vers eux-mêmes, quand il se rend compte que ses défis rageurs lancés aux cieux ne retournent que de timides averses indifférentes, il accepte finalement l’affection d’une jeune musicienne qui caresse le violoncelle et l’archet avec une innocence à laquelle il ne croyait plus. Elle est à ses côtés, lui serrant la main tandis qu’ils contemplent, muets, le père artisan sur le lit d’hôpital, victime d’une attaque liée à des cadences de travail épuisantes. Elle est là pour l’enlacer quand il pleure silencieusement des larmes de cire le jour où le couvercle luisant se referme pour toujours sur le marionnettiste.

Le conte n’explique pas non plus comment la jeune et jolie violoncelliste n’aime en définitive sous ses doigts que le bois chantant de l’instrument, et pas la chair durcie d’un homme claudiquant sous le poids de l’égarement et de l’isolement. Fatiguée de forer la cuirasse à la recherche d’une racine, elle quitte l’artiste pour un banquier qui, certes, n’utilise le crayon que pour les comptes familiaux, mais qui offre les certitudes reposantes de manger toujours les mêmes céréales et de ne porter que des costumes gris.

Le conte qui s’achevait portait en lui le potentiel d’un espoir ; nul n’affirme que cet homme raidi, calcifié, rouillé aux jointures, fut un jour une marionnette naïve aux grands yeux bleus à qui tout restait à apprendre. Nul ne peut prétendre qu’il ne fut pas accueilli dans sa différence, qu’il ne sut pas conserver la fraîcheur d’un regard neuf, peu à peu assagi en bienveillance à mesure que vint l’âge. Nul, pas même le petit garçon, ne saurait déterminer si la bonne fée lui ouvrit l’infinité des chemins de l’existence, ou si elle le plaça sur un sentier qu’il suivit aveuglément, sans se retourner, marchant aux côtés d’un banquier doux, souriant, et amateur de céréales.

Non, l’histoire n’explique pas ce que devint le pantin une fois qu’il crut se retrouver isolé, sans artisan pour le façonner ni violoncelliste pour sentir vibrer le bois. Elle ne raconte pas que l’homme vieillissant, rouvrant un jour l’atelier de son père, sculpta minutieusement un masque en bois fin pour recouvrir sa chair tavelée ; qu’il se façonna patiemment une carapace brune et luisante épousant le torse et les membres. Que le criquet et la bonne fée ne prêtèrent aucune attention à ses hurlements sauvages lorsqu’il cloua avec une lenteur fascinée chaque pièce à sa chair agonisante.

Car un conte pour enfants ne saurait s’achever sur la sortie d’un homme se dressant fièrement sous les rayons du crépuscule, vêtu d’une armure étincelante noircie de sang, tel un golem d’obsidienne terrifiant et formidable. S’il n’y avait sa démarche souple et décidée, il ressemblerait à s’y méprendre à une marionnette immense ; mais un autre détail manque au pantin. Les ficelles sont absentes – sauf une, tranchée net, pendant à la manière d’un appendice mort qui s’enracine au sein du thorax, du côté gauche.