Le supermarché du nawak

20 septembre 2011
3 réactions

Internet ne cesse de me réjouir. J’ignore si tu le sais, auguste lectorat, mais ce blog reçoit des dizaines de commentaires en spam par jour, dont 99% sont heureusement interceptés par l’anti-spam fourni avec WordPress, Akismet - l’intérêt pour les annonceurs est, en plus de capturer les gogos prêts à croire que ces phrases générées automatiquement s’adressent vraiment à eux, d’améliorer leur référencement sur les moteurs de recherche. Il va de soi que j’écrase ces indésirables sans pitié sous le talon rageur du destin (et oui, ça veut dire que, dans cette métaphore, je suis effectivement le destin – le mardi, c’est mégalomanie). Cependant, parfois, on trouve de véritables perles – ou bien des signes que l’Apocalypse est proche, car ce ne sont pas des catastrophes naturelles qui vont nous flinguer, mais certainement le poids écrasant de notre propre absurdité :

Alors va falloir cliquer sur l'image pour la voir en grand, parce que là, c'est pas gagné.

Je trouve surpuissant que des types ouvrent un site de contrefaçon pour faire des faux papiers. On poussait des cris d’orfraie à l’idée que des plans de bombes atomiques se baladent ainsi en toute liberté, mais là, c’est carrément avec pignon sur rue, et la mention sur le site (parce que je suis allé voir, ben oui) que « ce sont des répliques à fins de distraction seulement ». Bah oui, évidemment, ça les mettra tout à fait à l’abri de se faire nucléariser la gueule par à peu près tous les États de la Terre une fois qu’ils tomberont là-dessus.

J’attends avec impatience les prochains petits malins qui proposeront de la fausse monnaie « à fins de distraction seulement ». J’ai déjà acheté le pop-corn, la chaise longue, et je serai aux premières loges pour les voir réduits à l’état d’horrible mélange d’os et de chairs meurtris et traînés dans la fange, de lambeaux pleins de sang et de membres affreux que des chiens dévorants se disputeront entre eux1.

  1. C’est pas moi, c’est la faute à Jean Racine.

On va pas sauver un sac, quand même

20 août 2011
10 réactions

Je passe deux heures par jour sur la digue de New Quay comme tous les volontaires de Sea Watch. Je surveille l’anse à la sortie du port à l’affût de dauphins ; je note scrupuleusement leur activité ; je relève la circulations des navires, leur comportement à l’approche des cétacés. Je réponds aux questions des touristes sur la la fréquentation de la baie par les animaux, je m’efforce de leur transmettre quelques idées simples et fortes, comme la différence entre un dauphin et un marsouin, comme l’importance de la population résidant dans Cardigan Bay, comme le code maritime en place qui vise à la protéger du harcèlement ; j’aime bien écouter les expériences des gens et leur transmettre un peu la passion et de conscience environnementale quand c’est possible. Je suis conscient de n’être qu’un grain de sable, mais il en faut pour faire une plage. Et puis j’aime ça, échanger sur ce sujet, et c’est une raison suffisante.

Du coup, je me tais et quand certains enfants pointent le doigt et s’écrient « dolphin ! » alors qu’avec mes jumelles et l’habitude, je sais qu’il s’agit seulement d’un cormoran en train de plonger. Je hoche la tête poliment quand un pêcheur me soutient mordicus avoir croisé un groupe de soixante-dix grands dauphins (Tursiops truncatus) et j’admets poliment que c’est possible, même si je sais que c’est très hautement improbable et qu’il s’agit certainement d’une autre espèce (comme le dauphin commun Delphinus delphis).

Car, en effet, sur la digue, je suis Sea Watch. J’ai écrit Sea Watch sur le dos, j’ai un stand miniature qui explique ce que je fais là et pourquoi c’est important. J’interagis avec le public intéressé, je rectifie les idées reçues quand c’et possible, mais je ne suis pas là pour briser les rêves ni pour contredire un pêcheur avec vingt ans d’expérience : ce qu’il me soutient avoir vu est hautement improbable, mais pas entièrement impossible.

Et, en conséquence, je serre les dents sans rien dire quand le modèle universel du touriste-qui-sait, celui qu’on trouve dans un restaurant chinois à demander des sushis, celui qui vous CRIE TRÈS FORT AU VISAGE sa langue étrangère en étant persuadé que ça va vous aider à le comprendre, celui qui laisse des enfants braillards et fatigués pourrir la vie d’un wagon ou d’une salle entière en espérant que ça va se régler tout seul, rôde dans les parages. Je serre les dents comme quand, hier, sa marmaille criarde et pré-adolescente escalade la digue pour venir me tourner autour, trop près, envahissant mon espace alors qu’il y a cent mètres de béton sur laquelle se poser, entravant mon champ de vision et donc mon travail, surexcitée en hurlant « où sont les dauphins ! où sont les dauphins ! ». Et puis je les oublie bien vite, en définitive, une fois que toute la famille s’installe pour pique-niquer. Ils ne me gênent pas. Live and let live.

Sur la digue, il y a du vent. On est exposé, très exposé, il fait froid, il faut s’asseoir sur son bloc-notes quand on ne l’utilise pas, parce qu’une rafale suffit à emporter même les objets lourds.

Comme le sac en plastique qui emballait le sanwich de l’aîné et qui tombe au bas de la muraille, à deux mètres de l’eau. Les parents restent figés et regardent l’objet, les bras ballants. Le père murmure « on devrait peut-être aller le chercher », mais c’est compliqué, il faut sauter d’une hauteur d’un mètre cinquante sur une pente glissante en béton, et remonter n’est pas facile. L’aîné s’écrie aussitôt : « On va pas sauver un sac, quand même » et continue à bâfrer, les mains pleines de sauce. Comme pris en faute par le marmot, le père redresse le torse et ne dit rien, se rangeant à son avis forcément éclairé. Le cadet crie : « hé, regardez, c’est notre sac ! » mais la mère le fait taire aussitôt. Chut, chut, ce n’est pas à nous.

Moi, sur la digue, mon chronomètre en main, j’ai envie de leur expliquer poliment qu’ils ne sauveront peut-être pas un sac, mais qu’ils pourraient sauver un dauphin ou une tortue. J’ai envie de leur expliquer que ces sacs, en volant entre deux eaux, prennent l’aspect trompeur d’une méduse, et que la faune s’y méprend, les avale, s’étouffe ou se bloque les voies digestives, et meurt, le ventre distendu, à l’image de ces pauvres dauphins autopsiés par dizaines après échouage. J’ai envie de leur dire que ces dauphins qu’ils sont justement venus voir depuis la ville, que la mère et son petit qui se nourrissent tranquillement à vingt mètres de nous, paieront peut-être les conséquences de leur paresse, de leur maladresse et de leur fatalisme – peut-être même d’ici la fin de la journée, si la malchance le veut. Que le juvénile insouciant, âgé de quelques mois, qui s’aventure loin de sa mère à la découverte du vaste monde, ne fêtera peut-être pas son premier anniversaire par leur faute. Mais c’est parti dans la nature, cela ne nous appartient plus, c’est un déchet de plus, un regrettable excrément de la nature humaine, un fait inévitable.

Mais je suis Sea Watch. Moi, je prends parfois les gens à partie : je me permets d’être acerbe, et tant pis si je passe pour le connard de service. Mais ce n’est pas la façon de faire de Sea Watch – et c’est probablement, d’ailleurs, plus sage. Alors, je regarde droit devant moi et je surveille l’objet. Je fulmine en silence. Et je pense : vous, ne venez pas me parler.

Ils finissent par s’en aller. Enfin.

Le temps pour moi, ensuite, de descendre et de remonter, je n’aurai pas quitté mon poste plus deux minutes.

Tu auras des seins, ma fille

25 mars 2011
24 réactions

Je reste carrément pantois devant cet article d’OWNI1 : la nouvelle mode, c’est de faire porter aux gamines de 7 – 8 ans des soutien-gorges rembourrés pour faire croire à une poitrine naissante. Évidemment, ça a soulevé un tollé plutôt légitime, de l’opinion comme de la part des associations de protection de l’enfance, et les articles en question ont été retirés des rayons avec une diligence presque surprenante. On peut même s’ébahir devant la rapidité de certaines réactions, l’article mentionnant :

Il n’empêche : suite à nos appels, La Redoute et les 3 Suisses ont tous deux retiré de leurs sites web les modèles de soutiens-gorge rembourrés de taille 10 ans/70A.

D’habitude, pour obtenir ce genre de gain de cause, il faut se heurter à des téléphones qui ne répondent pas, des mails qui reviennent en erreur, bref, batailler longuement. Là, pas de discussion, une suppression qu’on pourrait même croire préventive, genre « oups, on a sévèrement merdé, là, retirez-moi vite ça de la vente ». Ça pose quand même la question : n’y a-t-il personne chez la Redoute qui contrôle les inventaires et les catalogues ? Découvriront-ils demain que ces mystérieux masseurs de visage qu’ils vendent depuis des années ne sont en fait pas des masseurs de visage ? *shock* Je me demande quelle absurdité un esprit farceur pourrait pousser ces compagnies à placer dans leur référencement. Quand soudain, entre un slip et un calebute, 200g de choucroute garnie.

Bref. Ce n’est pas tant cette vente qui me scandalise en elle-même, bien que ce soit parfaitement grotesque et surtout potentiellement dangereux pour les gamines. Je m’agace surtout de la société, schizophrène en phase terminale, qui a pu rendre ce genre de truc débile possible. D’un côté, nous avons la hantise viscérale de la pédophilie, crime ignominieux par excellence de notre époque qui considère, dans sa morale, l’enfant comme le bien suprême, ce qui a conduit à des dérapages comme Outreau. Nous avons le déni quasi-total de la sexualité adolescente : aussi fort que leurs parents s’efforcent d’oublier leur propre jeunesse, pas mal de gamins et gamines de 13 -14 ans sont fort précoces et très intéressés par la chose – ce qui ne veut pas du tout dire qu’il faille les précipiter sans aucune réserve vers la pratique, mais, plutôt que de se cacher la tête dans le sable, il me semble que les orienter et les éduquer vers un développement sain, une sexualité assumée et leur propre protection leur éviterait refoulement, insatisfaction et surtout de faire des conneries dans le dos d’adultes qui ne veulent si souvent rien voir ni entendre. Mais non, ce sont encore des enfants, tu comprends, ils ne pensent jamais à la chose. Mais ouais, c’est ça.

Bon, et de l’autre côté, on colle des seins sur des gamines ?

Ce ne sont pas les marques de lingerie ou les distributeurs que j’ai tellement envie de baffer. Ce sont les parents qui achètent ces trucs. Ces parents irresponsables, incohérents, au regard vide, à la voix traînante, qui ne savent communiquer que par aboiements et gloussements, qui suivent les panneaux publicitaires brillants comme des chats à qui l’on fait gigoter une ficelle, pour habiller leurs gamines comme des Barbie d’une main et de l’autre pousser des cris d’orfraie et réclamer la peine de mort dès qu’on prononce le mot « pédophile ». Les gens, faites un geste pour la planète : donnez votre cerveau à la Croix Rouge, il y a des scientifiques qui ont besoin de puissance de calcul et qui sauront parfaitement quoi faire d’un beau réseau de neurones inutilisé.

Mon espoir pour la semaine, ce n’est pas que ces trucs soient retirés de la vente, ce serait qu’ils ne se soient pas vendus.

  1. À noter la conclusion fascinante de l’article sur les différences culturelles entre Occident et Orient et comment un produit visant un but sur un marché entraîne des conséquences diamétralement opposées sur l’autre.