Où, dans le scandale Facebook de la semaine, on découvre que l’entreprise tolère tout à fait les petites annonces pour du trafic humain

Il y a un truc ironique sur le fait que la plupart des réseaux conspirationnistes se retrouvent sur Facebook, c’est que franchement, s’il devait exister un reptilien, un Illuminati ou un démon majeur ayant revêtu un costume d’être humain, c’est assurément Mark Zuckerberg tellement son entreprise semble s’ingénier à absolument tout faire pour incarner une force maléfique de premier plan à notre époque.

Le Wall Street Journal rassemble des dossiers accablants (et ça n’est pas une figure de style : c’est littéralement un panégyrique avéré du capitalisme dans tout ce qu’il a de plus sociopathe) sur le réseau qui commence par F comme Fuck You, et la dernière en date mérite une action en justice devant la Cour Pénale Internationale :

Scores of Facebook documents reviewed by The Wall Street Journal show employees raising alarms about how its platforms are used in developing countries, where its user base is huge and expanding. Employees flagged that human traffickers in the Middle East used the site to lure women into abusive employment situations. 

En gros, il est (était) possible de trouver à employer des femmes de ménage taillables et corvéables à merci, sans contrat, avec confiscation du passeport au passage, et la réponse de Facebook a été spectaculairement tiède.

Une entreprise qui monétise votre attention et votre temps pour vous captiver en fomentant des conflits alimentés par algorithmes, qui siphonne vos données par tous les moyens possibles et imaginables, qui s’en tape totalement de la santé publique, de la démocratie, de la raison tant que ça vend de l’espace aux annonceurs, et qui fait tout ce qu’elle peut pour éviter de se soucier des dignités humaines les plus fondamentales parce que TU COMPRENDS LES CARTELS AUSSI PEUVENT ÊTRE INTÉRESSÉS PAR NOS PUBS DE TONGS, franchement, je dois sur-réagir, je ne vois que ça.

2021-09-18T16:21:02+02:00mercredi 22 septembre 2021|Humeurs aqueuses|3 Commentaires

Le prix Campbell change de nom (tant mieux)

H. W. Wesso (Hans Waldemar Wessolowski) / Astounding Stories (Clayton)

Je résume rapidement : une controverse a récemment traversé l’édition anglophone, à l’initiative de Jeannette Ng, lauréate du prix John W. Campbell du meilleur nouvel auteur. Cela s’est passé il y a quelques semaines à peine, à la Worldcon de Dublin.

John W. Campbell était un éditeur absolument fondamental de la science-fiction américaine, mais il se trouve aussi qu’il était carrément raciste et pro-esclavage, une vérité inconfortable que Jeannette Ng a clairement rappelée à une assistance quelque peu gênée (lire ici son bref discours d’acceptation).

Félicitations, donc, aux magazines Dell, qui ont réagi extrêmement vite à la situation en renommant le prix « Astounding« , du nom de la revue dirigée par Campbell pendant une grande partie de sa vie. Astounding est une pierre angulaire de l’histoire du genre (et de son âge d’or), car Campbell, aussi détestable soit-il, était également (et c’est pour ça que la situation est compliquée) un excellent éditeur de littérature.

Donner au prix le nom de la revue semble une solution idéale, rendant hommage à l’héritage immense de celle-ci dans l’histoire de la science-fiction, sans légitimer plus longtemps un personnage aux propos déjà inacceptables dans les années 1950.

2019-08-30T18:06:24+02:00mardi 3 septembre 2019|Le monde du livre|2 Commentaires

Les dauphins sont-ils des hommes comme les autres ?

(c) Sea Watch Foundation / Lionel Davoust

Une controverse agite de façon de plus en plus marquée le champ de la cétologie : dauphins et baleines présentant un encéphale développé, des comportements sociaux et joueurs d’une grande complexité, une culture, sommes-nous vraiment en mesure de les limiter à l’état d’« animaux », de les considérer comme notre propriété voire notre nourriture, bref de les « exploiter » ? Il ne s’agit pas purement là de bien-être animal, où l’éthique moderne pousse l’homme à la bienveillance envers d’autres êtres vivants supposés inférieurs, mais de la reconnaissance qu’il accorderait à un semblable.

Terrain glissant.

Autant que je puisse cerner, la question est apparue dans la presse en fin d’année dernière, à l’occasion d’une conférence plus ancienne encore :

Deux cétologues de premier plan ont avancé que les dauphins étaient trop intelligents, et nous ressemblaient trop, pour que nous ayons le droit de les capturer ou de les tuer. À la conférence annuelle très courue de l’American Association for the Advancement of Science, déclarer plus ou moins ouvertement que les dauphins sont des personnes constituait une importante prise de risques professionnelle.

Depuis le début de l’année, le dossier s’est emballé. Tout d’abord, un coup de pub de la PETA1 qui a attaqué Sea World pour esclavage ; et maintenant, info signalée par Nathalie Mège, les experts néo-zélandais, cherchent à reconnaître aux cétacés les mêmes droits qu’aux êtres humains.

On peut considérer toutes ces initiatives comme absurdes en avançant que la loi concerne l’être humain, et que les dauphins ne sont pas des êtres humains, point final. Mais on pourrait se rappeler, par exemple, qu’à l’époque de la théorie des races, les Noirs n’étaient pas considérés comme des êtres humains à part entière ; on pourrait également songer aux implications philosophiques d’un système anthropocentré – pourquoi, au juste, nos lois ne concernent-elles que nous ? Quelle en est la justification intellectuelle, autre que c’est « commode » ? Peter Watts, biologiste marin et auteur comme votre aimable serviteur, a longuement traité ces questions dans cet article.

Mais comment pourrait-on s’assurer du bien-fondé, ou non, de ces démarches ? Comment démontrer la présence ou l’absence de capacités cognitives supérieures chez ces animaux fascinants qui justifieraient pour eux l’établissement de droits inalinéables2 ?

La réponse est simple : c’est impossible.

De la même manière qu’il est impossible de démontrer, actuellement du moins, que l’homme jouit effectivement de capacités cognitives supérieures, d’une conscience dont il est le maître, en un mot, du libre arbitre. Nous possédons l’illusion du libre arbitre ; à chaque instant, si nous réfléchissons, nous sommes globalement convaincus d’être libre de nos décisions. Mais nous sommes aussi des machines biologiques. Nous ignorons totalement si, en réalité, nous ne sommes pas à chaque instant le jouet et le fruit d’une mécanique chimique hautement élaborée mais totalement déterministe, qui se berce seulement du doux rêve de la liberté.

Comment pourrions-nous alors prouver ces notions chez une autre espèce que la nôtre, si nous en sommes incapables pour nous-mêmes ?

Comme toujours, une fois libéré des influences étouffantes des morales absolutistes, on débouche sur une notion très simple pour l’éthique : celle-ci n’est pas une loi suprême, c’est un choix. Un choix de société, dont nous assumons les conséquences en tant que collectivité, qu’espèce, que membres de l’écosystème. Nous choisissons de considérer que nous détenons une liberté d’action et une conscience qui valent la peine d’être préservées. Viendra un point où la recherche cétologique atteindra elle aussi ses limites sur la question, et où l’homme devra, en fonction de ce qu’il croit percevoir chez ces autres espèces, décider là aussi s’il juge les preuves suffisantes ou non pour appliquer à autrui le même acte de foi qu’à lui-même. Mais ce sera une décision. De la même façon qu’il décide, plus ou moins unanimement, que tuer son voisin est mal, parce que sa vie est précieuse. Qu’il décide qu’il a une conscience, parce qu’il préfère cela à l’autre côté de l’alternative. Rien ne prouve la loi : la science accumule des faits, mais l’éthique constitue toujours, quelles que soient les circonstances, une volonté, un projet, et non un absolu.

Pour ma part, au fil des ans, en captivité ou en milieu naturel, et à travers la presse scientifique, j’ai assisté à tous les comportements prétendument indigènes à l’homme, ou peu s’en faut. La culture était censée constituer notre apanage : dommage, les orques ont une culture des pratiques de chasse, les baleines à bosse une culture des chants, etc. Le test du miroir (la conscience de soi) était censée constituer l’apanage de l’homme, dommage, les orques et les dauphins le réussissent. Les frontières bougent, et elles donnent désagréablement l’impression qu’à chaque découverte éthologique, on reformule la définition de l’humain pour lui conserver sa singularité, sa position « supérieure » au pinacle de la Création.

Alors qu’il y a une définition très simple, en définitive, pour  nous, qui nous place irréfutablement à l’écart de toutes les autres formes de vie de cette planète. C’est nous qui nous trouvons en position de passer des lois pour limiter les dégâts faits aux autres êtres vivants qui partagent la planète avec nous. Cela se résume très simplement, pour paraphraser Brandon Sanderson dans L’Empire ultime, à : « Au bout du compte, c’est nous qui possédons les armées. »

Cette définition-là, personne ne nous la volera. Maintenant, est-ce vraiment celle que nous voulons pour notre espèce ?

[boxparagraph]J’en profite pour mentionner que les baleines grises du Pacifique Ouest ne sont plus que 130, dont 26 femelles en âge reproductif. Un projet de plate-forme menace cette population probablement déjà condamnée, mais cela ne signifie pas pour autant qu’on peut rester inactif : des rapides infos du WWF sur la situation se trouvent ici, et une pétition .[/boxparagraph]

  1. La SPA américaine, en plus activiste et plus démago.
  2. Il faudrait déjà que nous soyons en mesure de faire respecter ceux que nous sommes censés accorder à nos semblables, qui sont dans certains pays du monde bien moins considérés que des animaux domestiques occidentaux.
2014-08-30T18:28:06+02:00jeudi 23 février 2012|Best Of, Humeurs aqueuses|15 Commentaires
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