Il faut rester éloigné de la politique ; c’est mauvais pour la santé, surtout quand on a le malheur d’avoir un blog, terrible tentation d’exprimer par le menu toutes ses vitupérations et ses grands idéaux pour l’Avenir (changer le monde, ce genre de trucs, t’vois). Seulement, quand le porte-parole du gouvernement fait usage d’une rhétorique d’une grave malhonnêteté dans un communiqué, je me sens directement insulté : le gouvernement, c’est le mien, même si je ne l’ai pas élu, et le peuple, j’en fais partie, même si ça ne m’enchante pas. Donc, quand Frédéric Lefebvre s’exprime en ces termes sur le renvoi des réfugiés afghans, je me sens insulté. Amusons-nous un peu. 

Prolégomène (royal)

Eric Besson mène une politique juste J’apporte un soutien plein et entier à la politique menée par Eric BESSON en matière de retour dans leur pays de ressortissants afghans, en situation illégale dans notre pays, et ce, pour trois raisons
Notons déjà une divergence entre titre et propos : M. Lefebvre apporte un soutien « plein et entier », ce qui relève de son sentiment d’homme politique et de porte-parole du gouvernement, mais n’a rien à voir avec une quelconque notion de justice. Au premier chef, ce qui est « juste » implique la conformation à une norme, or M. Lefebvre, nous allons le voir, va principalement fonder son argumentation sur le respect de la loi. À ce titre, l’adjectif est donc « exact », mais il implique dans l’esprit du lecteur avant tout une notion de justice. Or, au sens strict, celle-ci est fondée sur la loi, mais ne se limite pas qu’à cette connotation : dans l’esprit de beaucoup, la justice est un principe moral supérieur, donc fondé sur les notions de bien et de mal. La loi vise à concrétiser cet idéal1, mais elle ne s’y superpose pas entièrement, ne serait-ce que par la diversité des opinions. Je pense que la confusion n’est pas innocente. En affirmant stricto sensu « Éric Besson mène une politique en accord avec la loi » (ce qui est certainement vrai), M. Lefebvre donne à entendre « La politique d’Éric Besson est bonne » – ce qui conduit à placer le discours sur un terrain universel et par conséquent indiscutable.

La loi, c’est moi

1/Il s’agit du respect de la Loi, et d’un accord passé avec le gouvernement afghan et le Haut Commissariat aux Réfugiés (HCR) des Nations Unies. […]
S’il le dit : ma compétence est nulle dans le domaine.

Socrate est un chien

2/Il s’agit de ressortissants afghans qui se sont vus refuser l’asile dans notre pays, après avoir épuisé toutes les voies de recours, ce qui signifie qu’ils ne sont en rien persécutés dans leur pays, et qu’ils ne sont pas des réfugiés politiques !
C’est l’argument qui fait voir rouge, car la logique est parfaitement circulaire en plus d’être d’une démagogie grossière : elle confond parfaitement la cause, la perception et la conséquence.Voici le cheminement « logique » présenté par M. Lefebvre :

Si les instances françaises jugent qu’une personne ne mérite pas le droit d’asile,

alors c’est qu’elle n’est pas en danger dans son pays.

Ce qui est une inversion parfaitement aberrante. Le bon enchaînement de causes et conséquences serait évidemment

Si une personne n’est pas en danger dans son pays,

alors les instances françaises jugent qu’elle ne mérite pas le droit d’asile.

(Ou bien, pour reprendre la formulation d’origine, les instances françaises jugent qu’une personne ne mérite pas le droit d’asile parce qu‘elle n’est pas en danger dans son pays.) En l’état actuel des choses, M. Lefebvre équivaut la décision d’une instance (conséquence d’une observation) à la réalité du fait qui devrait entraîner la décision. Pour reprendre l’aphorisme célèbre, on peut être paranoïaque et suivi ; le porte-parole du gouvernement nous affirme qu’un malade jugé paranoïaque ne fait « par conséquent » l’objet d’aucune menace ni persécution. Cela n’a strictement rien à voir : les deux faits sont parfaitement différents. Une décision ne prouve strictement rien. On peut ensuite estimer que les instances avaient raison de rendre ce jugement, discuter de la politique des étrangers en situation irrégulière : c’est un tout autre débat. La logique est simplement fallacieuse ; la conclusion peut néanmoins rester vraie, mais la formulation est une insulte à l’intelligence, en plus de continuer à asséner de dangereuses confusions à l’esprit. (On pourrait encore ajouter que cet argument n’en est pas un puisque c’est simplement le premier sous une autre forme : si la loi de reconduite a été appliquée, c’est parce que les instances ont refusé l’asile. Là encore, M. Lefebvre semble éprouver quelques difficultés avec le principe de causalité.)

Je vous écris une lettre

3/Alors que de nombreux pays du monde, dont la France, sont engagés en Afghanistan, qui pourrait comprendre que des afghans dans la force de l’âge n’assument pas leur devoir, et échappent à la formation que, notamment les forces françaises, leur proposent pour défendre leur propre liberté dans leur pays ?
L’argument le plus subjectif des trois et donc le plus retors. Il présente sous une forme purement factuelle – et donc éminemment raisonnable, destinée à emporter l’adhésion – ce qui relève en réalité d’une conception personnelle du locuteur. Tout débat sur la proposition est donc condamné à opposer une opinion à une autre, laquelle est soigneusement camouflée en faits. L’affirmation de M. Lefebvre s’articule en deux points :
Attention, le /facepalm te guette.

Attention, le /facepalm te guette.

1. Un ressortissant d’un pays dont la liberté est menacée se doit obligatoirement de combattre. Je pense qu’il est facile pour un pays en démocratie, aux grands idéaux de liberté, de donner ce genre de leçons à ceux qui vivent tous les jours en danger. Je pense qu’il est difficile de blâmer de pauvres gens de fuir, parce que nul ne peut affirmer à l’avance quelle est sa réaction quand sa vie est menacée. Enfin, il est vrai que nous avons en France ces temps-ci une notion bien particulière du courage2. Oh et puis, d’ailleurs, tiens, je croyais que ces gens ne couraient aucun danger chez eux ? Ah ben si, c’est dans le deuxième argument, ce sont les instances qui l’ont dit, même que, donc, c’est vrai. 2. Ces gens devraient combattre, puisque la France les forme, et que des soldats français se battent pour eux. C’est là que, sous le déguisement d’un raisonnement qui semble parfaitement factuel, se cache la partie la plus subjective. Elle joue déjà sur l’image personnelle que le lecteur a de son pays, nourri depuis la première guerre du Golfe aux images de guerre hi-tech : si la France forme les Afghans, ils seront forcément hors de danger, équipés de Rafale et de GPS au lieu de lance-pierres et de couteaux à beurre. Dans ces conditions, ne pourraient-ils faire un effort, hein ? Facile à dire depuis le confort du canapé : je pense humblement qu’un champ de bataille n’est jamais une partie de plaisir, clim’ ou pas. Déserter peut être considéré comme une abomination ou un devoir, en fonction des situations de chacun et du conflit. Ce n’est pas la question ici – je dis juste qu’en ce qui me concerne, j’aimerais pouvoir répondre avec aplomb que je me battrai pour la liberté, que je monterai sur les barricades de la rue de la Soif armé de mon couteau à beurre, mais est-ce que je peux vraiment l’affirmer tant qu’on ne m’aura pas collé un AK-47 sous le nez (ce qui risque d’ailleurs probablement de ne jamais arriver) ? Ne chercherai-je pas à fuir à l’étranger (pour continuer, pourquoi pas, le combat sous d’autres formes) ? Bref, je préfère être prudent et dire ce que j’aimerais répondre. Je trouve qu’il est péremptoire d’aller au-delà. Part deux : si la France se bat pour ces gens, ne pourraient-ils, là encore, faire un effort ? Certes, en première approche, on peut s’interroger sur cette apparente dissymétrie. C’est oublier par exemple que l’armée française est une armée de métier qui va là on le lui ordonne, dont la carrière est un choix, ce qui n’est pas exactement la même chose que de pauvres gens avec des familles qui n’ont peut-être rien tenu de plus dangereux dans leur vie qu’un marteau émoussé.

Y a moyen de conclure ?

Ouais, bon, ça va, hein. La question n’est absolument pas ici de juger du renvoi des ressortissants afghans (adéquation avec la loi, bonne ou mauvaise loi, bonne ou mauvaise décision : je passe, je suis parfaitement incapable d’en débattre). Simplement, encore une fois, M. Lefebvre démontre sa colossale compétence en matière de démagogie : sa parole est rarement attaquable sur la lettre, mais elle suscite dans l’esprit de l’auditeur toutes formes d’associations et de connotations qui implantent à son insu un certain discours auto-justifié qui a la terrifiante faculté de sembler parfaitement logique et raisonnable – du moins en première approche. Qu’on juge le discours « juste » ou non, cela reste de la manipulation, et donc une forme de malhonnêteté intellectuelle. Espérons au moins qu’il saura mettre ce talent au service d’un truc utile, comme la défense de ses clients3. Esprit critique, toujours.
  1. Qui est d’ailleurs un mirage ; le bien est un choix, mais ça nous entraînerait vraiment trop loin.
  2. Insérer cela ici, sachant que cela n’a aucun rapport, constitue un amalgame parfaitement démagogique et de mauvaise foi de ma part : c’est parce que je suis parfaitement indigne de confiance.
  3. Là encore, cette attaque ad hominem n’a rien à faire ici, pourtant je suis sûr qu’elle amusera les lecteurs qui partagent ces propos ; voire qu’elle provoquera chez eux une forme de « justification » quant à leur colère et leur irritation. Néanmoins, elle est tout aussi malhonnête, et donc condamnable.