J’aimerais bien être d’accord. J’aimerais bien vivre dans un monde rigolo où on serait tous gentils et où on paierait nos concombres avec des haikus. J’aimerais bien aimer les dits « représentants du public », la Quadrature du Net en particulier. Leur dénonciation des absurdités d’Hadopi était salutaire, leur combat contre ACTA carrément d’utilité publique. Seulement voilà, comme tous les groupes de pression, il vient un moment où leur militantisme devient de l’extrêmisme, leur fermeté de l’aveuglement. La mission Pierre Lescure, chargée d’auditer le délabrement de l’économie culturelle et l’inefficacité d’Hadopi, a commencé aujourd’hui (si vous vous sentez d’âme à descendre dans la fosse aux lions, le « blog participatif » – oh le joli pléonasme – est à l’adresse http://culture-acte2-participer.fr/) . Or, les représentants du public ont été très colère, ils ont tapé gros poing sur table, et ils ne participeront pas à cette « caricature de débat démocratique » (voir cet article). Peu importe que Lescure ait dit qu’Hadopi devait changer de rôle. Peu importe que Lescure ait dit que faire la guerre au piratage était ineffcicace. Peu importe, surtout, que Lescure ait dit qu’il fallait trouver une façon de légaliser les échanges non-marchands. (Vous avez remarqué, d’ailleurs, le glissement sémantique ? Piratage est devenu échange non-marchand. Comme la beuh qui est une « drogue récréative », c’est mignon, planons dans la cour de récré en jouant à la marelle, collons du THC dans les Haribo.) Bref. Quel est le crime de Lescure pour, telle Rome, être l’unique objet d’autant de ressentiment ? Il a exercé (au PASSÉ) des fonctions chez Vivendi, et il « aurait tissé » des liens avec les producteurs de la culture. Hey, bande de bozos, c’est qui qui la produit, la culture, si ce n’est les producteurs, HEIN ? Demain, je vous propose ma crémière pour diriger les débats, au moins, elle sera neutre. Probablement incompétente, mais neutre. (Salut à toi, ma crémière, si d’aventure tu passes ici, ça n’a rien de personnel, hein.) En résumé, nous avons des chantres de la liberté, de l’ouverture, du dialogue et du collaboratif (que je hais ces termes) qui refusent tout simplement d’aller discuter pour délit de sale cursus. Même pas quitter la table de négociations en tapant du poing sur la table, même pas exprimer publiquement sa méfiance : nan, on y va pas picétou, na. Quand on a une vision à défendre, quand on se prétend représenter un groupe d’intérêt, le premier travail, c’est d’aller discuter. De comprendre la vision en face et de faire avancer les choses, bordel. Au lieu de ça, ces soit-disants « représentants du public » se comportent comme des gosses gâtés, dans un geste qui fleure bon l’opération de com’, parce que tous les groupes de pression, comme TOUS les métiers en rapport avec le public, au bout d’un moment, sont obligés de défendre leur fonds de commerce1. En claquant la porte au bec de Lescure, ils attirent sur eux exactement le même genre de soupçons dont ils l’accablent : privilégier leurs intérêts et leur image au détriment de leur mission. Refuser le débat de manière frontale, c’est se condamner. Et, avec toute la haine que je voue à Hadopi, avec toute la consternation que m’inspirent les mesures anti-piratage, avec tout l’espoir que je mets dans la réalisation, un jour, d’une taxe prélevée sur les abonnements Internet pour compenser le manque à gagner généré par le piratage au lieu de dépenser des millions dans une guerre inefficace, ce genre de connerie bravache me fait jeter la Quadrature avec l’eau du bain. J’aimerais juste que ces mecs-là me disent, chiffres et études économiques et sociologiques sérieuses à l’appui, comment ils comptent rémunérer équitablement la chaîne de la culture – du créateur au diffuseur – au lieu de brosser l’internaute dans le sens du poil parce que, un jour, ça pourra lui faire gagner des sièges à l’assemblée. Puisqu’on parle de sièges à l’assemblée : le parti pirate – yo yo une bouteille de rhum, lançons-nous à l’assaut des méchants capitalistes qui nous empêchent de DL Game of Thrones impunément pendant que des gens meurent partout et que la planète crève sous les déchets de la société consumériste, c’est vrai, il y a des priorités dans la vie – montre son vrai visage en Allemagne. Julia Schramm, membre dudit parti, qui prône que mais non mais non le piratage ne fait pas baisser les ventes, ne génère pas de manque à gagner, ne réduit pas la sphère économique de la culture, Julia Schramm donc, fait activement la guerre aux vilains internautes qui ont l’outrecuidance de mettre son nouveau livre (pour lequel elle a reçu une avance de 100 000 euros – pour information, les tarifs moyens pratiqués dans l’édition spécialisée de fantasy et SF sont 50 – pas de faute de frappe, cinquante – fois moindres) en partage. Faites ce que je dis, faites pas ce que je fais. Plus encore que la vente pyramidale ou la réalisation de blogs à succès sur comment réaliser un blog à succès, défendre le piratage ressemble à la manne communicative du XXIe siècle, un fonds de commerce que certains exploitent sans vergogne, aux antipodes de toute idéologie sincère (car ça existe aussi), pour se ramener un bon gros tas d’audience constitué d’une grande part de rastas de canapé, et qui donne en prime le rôle du gentil. Il y a des jours où faire ce métier vous consterne, à tel point que, pour des raisons de sauvetage de ma joie de vivre, j’envisage bien de me couper totalement des nouvelles du monde de la culture et d’arrêter d’en parler à jamais. Histoire de bien terminer cette diatribe dans la popularité la plus totale, rions un peu avec pas même un soupçon de mauvaise foi.

Et maintenant, shields up. (Merci à Thomas Bauduret pour avoir relayé l’info sur Schramm et dont le commentaire m’a soufflé le titre de cet article.)
  1. Sauf moi, auguste lectorat, car je suis évidemment différent. Trust me. Blague à part, si je me souciais vraiment d’image, je ne commettrais pas des articles comme celui-ci qui me valent les insultes des imbéciles.