Les gros cons

Ouin, ouin. La théorie du genre (qu n’existe pas) ferait perdre des repères à notre tendre jeunesse, est responsable de la destruction de l’Occident (comme l’ont été l’imprimerie, l’instauration du divorce, le droit de vote des femmes). Finalement, de quoi est-il question ? Simplement d’interroger la construction de l’identité et de reconnaître le poids du social, qui est peut-être plus fondateur – en tout cas aujourd’hui dans nos sociétés post-modernes fortement dématérialisées, industrialisées, intellectualisées – que le biologique chez Homo sapiens. De dire : oui, gamine, tu veux être cosmonaute, eh bien, ton patrimoine génétique ne s’y oppose pas, oui, gamin, tu veux être instit’ de maternelle, eh bien, ton patrimoine génétique ne s’y oppose pas. Gamine, tu veux porter les cheveux courts, pourquoi pas, gamin, tu préfères faire de la gym que jouer au ballon, pourquoi pas. Fille, tu peux pousser une gueulante et boire de la bière si ça te chante. Garçon, tu es malheureux, tu n’es pas obligé de verrouiller ton coeur au titre de l’idéal fantasmé du cow-boy Marlboro. Admettez que ce sont quand même des idées hautement compliquées, n’est-ce pas ? Les gens pourraient être libres de se décider eux-mêmes, et, du coup, heureux. On comprend pourquoi les religieux descendent dans la rue. Ça sape le fond de commerce. Le salut, c’est après la mort, quoi, merde. J’en ai plus que marre de lire sur les réseaux sociaux une bien-pensance, teintée de conservatisme religieux peu réfléchi, qui ne sait pas trop quoi faire de ces idées, les trouve un peu malvenues, se rassure avec trois articles mal branlés de stagiaires en « philosophie » du Figaro pour s’assurer que, ouh là là, il vaut bien mieux que les choses restent comme ça, on ne sait pas trop ce que c’est comme ça, mais c’est mieux. Il faudrait « comprendre » les arguments des opposants, faire preuve de tolérance, de gentillesse, un bisou sur la joue, là, là ça va aller, la liberté des uns ne va pas menacer la tienne, mon chéri, prends ton gelsémium. J’ai juste envie de vous demander, les mecs (car ce sont souvent des mecs, des pater familias où tout rentre bien droit dans les cases) : de quoi avez-vous peur ? Sérieusement ? Homme et femme, quelle importance dans un débat ? Un entretien d’embauche ? Une orientation professionnelle ? (Dès lors qu’il ne s’agit pas d’entrer au GIGN) Un loisir ? Expliquez-le moi donc. Clairement. On différencie les genres parce qu’on le souhaite, pas parce que c’est un impératif, une « loi naturelle » comme disent les fondus de la Manif contre tout le monde. (L’espèce humaine n’est pas naturelle, elle ne l’a jamais été ; elle était déjà responsable d’extinctions de masse il y a 10 000 ans.) C’est un consensus social, une construction (qu’étudient les gender studies). Comme toute construction, elle s’étudie, se questionne, s’observe. Mais moi, je sais ce dont vous avez peur. Je suis un mec, hein, on peut se parler entre nous. Vous avez peur que votre domination soit sapée. Que la domination masculine, dont vous jouissez tant que vous ne la voyez pas, qui est tant intégrée à votre mode de vie que vous êtes incapable de considérer le monde autrement, vacille. Vous êtes de petits garçons. Vous savez, vous en avez, de la chance, de vivre dans vos douillets cocons où vous vous trouvez incapables de la voir, cette domination. C’est si confortable. Vous avez bien de la chance d’ignorer que les filles se font siffler dans la rue ou traiter de salopes parce qu’elles refusent de donner leur numéro, de ne pas voir qu’une victime de viol se voit répondre qu’elle n’avait pas à s’habiller court et que c’est de sa faute, de ne pas voir les inégalités salariales, de ne pas voir les mutilations génitales à la naissance, de ne pas voir les femmes voilées qui restent cloîtrées à la maison, de ne pas voir les conjointes qui meurent tabassées par leurs maris, de ne pas voir les filles à qui l’on explique que l’informatique c’est pas pour elles pourquoi ne pas faire esthéticienne ou marketing, etc. Pourquoi parle-t-on de cela à l’école ? Parce qu’elle est un enjeu important. Elle reflète la société. Et elle se veut républicaine ; si ces crétins de parents sont incapables d’instiller ces valeurs d’égalité (je précise pour ceux qui ont séché les cours de français : l’égalité, ce n’est pas l’identité), alors on n’a pas le choix, il faut bien que la république essaie de rattraper le coup. Pour que vos gosses soient un peu plus malins que vous. Pour que l’espèce vise un peu plus haut, un peu plus loin, à la nouvelle génération. Parce qu’en ce qui vous concerne, d’un homme à un autre, hein, on est entre nous : vous êtes plus que de petits garçons. Vous vous cachez derrière des impératifs moralistes et l’égocentrisme. En conséquence de quoi : vous êtes de gros cons.
2014-02-19T18:00:55+02:00mardi 11 février 2014|Humeurs aqueuses|34 Commentaires

Les préceptes de Prospero : 11 règles pour la pensée critique

Alors que des débarqués du Moyen-âge défilent dans la rue pour protester contre des libertés qui ne leur enlèvent ni ne les obligent à rien, tandis que s’élèvent des cris d’orfraie contre une prétendue « théorie du genre » qui, rappelons-le, n’existe pas, que des célibataires en soutane prétendent régenter une vie séculaire dont, par définition, ils s’excluent et ne peuvent donc comprendre, il semble bon, voire urgent, d’établir une petite check-list, non-exhaustive, pour évaluer les idées en première approche (liste citée dans AKA Shakespeare) :
  1. Toute croyance, dans tout domaine, demeure une théorie à un certain niveau. (Stephen Schneider)
  2. Ne condamnez pas le jugement d’autrui parce qu’il diffère du vôtre. Vous avez peut-être tort tous les deux. (Dandemis)
  3. Ne lisez pas pour contredire ou réfuter : ni pour croire et prendre pour acquis ; ni pour trouver exposés et discours ; mais pour soupeser et réfléchir. (Francis Bacon)
  4. Ne tombez jamais amoureux de votre hypothèse. (Peter Medawar)
  5. Formuler des théories avant d’avoir des données constitue une erreur capitale. Imperceptiblement, on commence à tordre les faits pour qu’ils correspondent aux théories au lieu de tordre les théories pour correspondre aux faits. (Arthur Conan Doyle)
  6. Une théorie ne devrait jamais s’efforcer d’expliquer tous les faits, car certains d’entre eux sont erronés. (Francis Crick)
  7. C’est ce qui ne colle pas qui est le plus intéressant. (Richard Feynman)
  8. Éradiquer une erreur rend un aussi bon, voire meilleur, service qu’établir une vérité ou un fait nouveaux. (Charles Darwin)
  9. Ce n’est pas ce que tu ignores qui te met dans le pétrin. C’est ce dont tu es persuadé, mais qui est faux. (Mark Twain)
  10. L’ignorance est préférable à l’erreur ; et celui qui ne croit rien est moins éloigné de la vérité que celui qui croit ce qui est faux. (Thomas Jefferson)
  11. Toute vérité franchit trois états. D’abord, elle est raillée ; ensuite, on s’y oppose violemment ; enfin, on l’accepte comme une évidence. (Arthur Schopenhauer)
(La dernière vous concerne tout particulièrement, chers énergumènes de la Manif pour tous. Vous en êtes clairement au stade deux, quand le reste du XXIe siècle en est arrivé au trois concernant la liberté d’union.) J’ajoute que les « faits » dont on parle dans ces préceptes devraient plutôt s’appeler « observations ». Aucun fait n’existe, à vrai dire, comme vérité indiscutable et contenue, bornée ; ne serait-ce qu’à travers le filtre des sens, de la conscience, le réel se dérobe toujours, ultimement, à son constat. Mais celui-ci reste suffisamment précis, pourvu qu’on s’attache à la raffiner, pour construire une base de débat approchant convenablement de l’objectivité nécessaire à la construction d’un consensus social. Parce que maintenant, ça commence à bien faire. objection
2014-08-30T18:25:43+02:00mardi 4 février 2014|Best Of, Humeurs aqueuses|25 Commentaires

Charte de la laïcité, dieux de porcelaine

moral-choiceOmagad ! L’État rappelle le principe de laïcité dans les écoles ! Les religieux se sentent visés ! Tout cela est encore une attaque des vilains athéistes pour détruire la foi et la morale (et les musulmans, qui se sentiraient visés d’après cet article). On se calme. Qu’on aille la lire, cette charte de la laïcité à l’école, dévoilée hier par Vincent Peillon. C’est facile, c’est une liste à puces d’une demi-page, et elle se lit ici. Qu’est-ce qu’elle met en avant ?
  • Que toutes les croyances sont respectées. (Justement.)
  • Mais que la croyance est une affaire personnelle à l’école, et non de prosélytisme. Qu’il s’agisse des élèves comme des personnels.
  • Que filles et garçons sont sur un pied d’égalité.
  • Que l’enseignement est le même pour tous, convictions personnelles ou pas. (Ça s’appelle une culture commune, et c’est fondateur d’une société.)
(Oui, elle mentionne également la loi sur les signes religieux ostentatoires. Sachant que c’est dans la loi, c’est difficile de le passer sous silence. Laissons ce point de côté.) Pourquoi, grands diables, les religieux se sentent-ils autant menacés par des principes que – au XXIe siècle – on pourrait quand même considérer comme relevant du bon sens ?  Pourquoi laisser entendre que la foi est une expérience intime constitue-t-il une telle injure alors que tout système de croyance fondé sur l’idée de révélation personnelle le soutient activement ? Et l’égalité des sexes ? Est-ce un principe si délirant ? La religion, la croyance est une affaire personnelle. La relation que l’on a avec dieu (ou l’absence d’icelui), le grand architecte, le grand tout ou le PDG de l’univers, quel que soit le nom qu’on lui accorde, est une affaire de foi, et la foi est par essence incommunicable. Un système, un ensemble de rituels, une culture de croyance se partage certes avec une congrégation, mais pas l’expérience du sacré (le numineux) ; la culture religieuse peut toutefois viser à guider l’adepte vers cette expérience. Tout ce que cette charte affirme, c’est : l’école n’est pas le lieu du partage de cette culture. À l’école, on est républicain, parce qu’on n’est pas tout seul chez soi. Donc, chacun croit ce qu’il veut en foutant la paix au voisin, merci. Pour ma part, je suis ravi de voir qu’on tente noir sur blanc d’éviter les absurdités du créationnisme et apparentés comme aux États-Unis ; l’enseignement est le même pour tous. C’est ça, la République. La République, en même temps, te garantit que quelle que soit ta marque de religion, on te foutra la paix, et même, on te protégera. Rappelle-toi juste que tu n’es pas tout seul, et que tu seras sympa d’être gentil avec le voisin, parce que c’est comme ça qu’on marche quand on cherche à s’entendre. À vivre en communauté. Donnant-donnant. Chacun y met du sien. On ne pique pas les cubes du voisin. Tout ça. J’ai du mal à ne pas déduire de ces cris d’orfraie que, justement, cette charte empêche ses adversaires de conduire leur prosélytisme, de préserver l’inégalité, bref, de maintenir le citoyen sous le boisseau d’une autorité morale qu’il devrait être libre d’accepter ou non. J’aimerais comprendre comment, au XXIe siècle, dans le pays des Lumières, on peut s’offusquer de principes aussi simples et respectueux de la liberté de chacun. Si les religieux qui s’opposent à ces principes voulaient démontrer par A+B qu’ils s’opposent justement à l’égalité, au respect, à l’esprit critique, à la liberté de choisir, bref, qu’ils ont laissé leur repères moraux échoués quelque part au Néolithique, ils ne s’y prendraient pas mieux. (Et, sur d’autres fronts, il y a des éléments pour le confirmer.) Ils ne s’y prendraient pas mieux non plus pour démontrer brillamment la terreur intime dans laquelle ils se trouvent ; celle que leurs idéaux ne puissent survivre à des principes d’égalité et de partage – pourtant curieusement écrits en toutes lettres dans quantité de leurs livres sacrés. Quoi, pensez-vous que si vous respectez l’autre, votre dieu disparaîtra ? Est-il vraiment si faible, si fragile qu’il ne supporte pas le partage avec autrui ? Le dialogue ? L’ouverture d’esprit ? La confrontation des opinions ? D’écouter d’autres idées, des points de vue divergents, pour apprendre l’indéniable complexité du monde ? Laquelle est certainement plus divine, car plus totale, qu’une vision étriquée, parcellaire ? Car n’y a-t-il pas dans toute divinité l’idée de totalité et d’absolu ? S’il est vrai, sans mensonge, certain et très véritable, alors il durera et vous aussi. Rendez-vous, rendez-nous service : si vous y croyez sincèrement, à votre divinité, faites-lui confiance, pour changer. Peut-être pourrait-elle même vous le rendre.
2013-09-12T10:17:16+02:00mercredi 11 septembre 2013|Humeurs aqueuses|27 Commentaires

Tuyaux stupides et gens intelligents

Je trouve passionnant, particulièrement sur le Net, la possibilité d’avoir des discussions à plusieurs et d’inviter autant de participants qu’on le souhaite à un débat. Les systèmes de commentaires, forums etc. s’y prêtent très bien. Je vais donc élargir le principe de répondre publiquement aux questions sur la technique d’écriture à des domaines plus vastes ; spécialement si le point soulevé mérite une longue réponse, comme cela peut arriver au cours d’échanges privés. Cela me permet de proposer un article digne de ce nom sur un sujet qui me semble le mériter au lieu de trois lignes de mail vides, d’inviter d’autres opinions dans le débat et de refléter ce qui vous intéresse certainement. Comme d’habitude, mon avis n’a l’ambition de n’être que le mien – d’avis. Mais les discussions (même passionnées) sont bienvenues, tant qu’elles restent dans les usages de l’endroit.

"Lutter est un processus sans fin. On n'acquiert jamais vraiment la liberté ; on la gagne et la remporte à chaque génération." Coretta Scott King

Avanti.
J’aimerais aborder avec vous […] une remarque que vous aviez réalisée aux Utopiales 2011 concernant le bien-fondé de la liberté d’expression sur le Net. Vous pensiez qu’elle devait être totale car les gens sont suffisamment intelligents pour séparer le bon grain de l’ivraie. Euhhhhh, à mon humble avis, je crains que cela ne soit pas vrai.
Je ne suis pas tout à fait sûr d’avoir dit « sont ». Par contre, j’ai certainement dit « devraient », ce dont je suis parfaitement capable (ouais). Si j’ai dit « sont » quand même, mes excuses : je pensais « devraient ». Vous faites certainement référence à ce que j’expliquais sur le principe de neutralité du Net, fondamental à son fonctionnement, qui stipule que le Net doit être le même pour tout le monde. Les tuyaux acheminant les données sont censés être « stupides », c’est-à-dire ne rien filtrer, et laisser l’utilisateur faire son choix et critiquer ce qu’il reçoit, de la même manière que la presse est libre (dans certaines limites) ou que le téléphone et le courrier postal sont des systèmes neutres (à vous de choisir avec qui vous correspondez et si vous préférez échanger des dessins de Bambi ou des plans de bombes à neutrons). Je considère ce principe sain, car je pense que la liberté d’expression, à partir du moment où elle est accompagnée d’équité, entraîne toujours plus de conséquences positives que négatives dans une société. Je suis donc toujours dubitatif quand une société civilisée se préoccupe de la restreindre, surtout quand c’est à des fins de « protection ». Et c’est très à la mode en ces temps-ci, où, pour des crimes certes ignobles mais dont l’ampleur réelle en ligne paraît discutable, comme la pédophilie, on se propose d’instaurer un filtrage global du Net qui permettra de couper arbitrairement n’importe quel site (voir ce coup de gueule). À partir de quand protège-t-on les plus faibles, et à partir de quand infantilise-t-on un peuple quand son gouvernement décide qu’il n’est pas assez grand pour décider par lui-même ? Qui choisit ce qui peut circuler – ce qui peut être dangereux quand on y est exposé trop jeune, par exemple – et ce qui ne l’est pas ? Quid custodies custodiet ? Est-ce à dire qu’il n’existe aucun courant de pensée inacceptable dans une société civilisée, contre lequel lutter ? Non, bien sûr, mais ce n’est pas du tout la même chose. Combattre, dans ce domaine, c’est informer, éduquer, en employant les règles du débat démocratique. C’est faire appel à l’intelligence des gens, propager le savoir, leur donner les outils pour s’informer, et puis, progressivement, leur faire confiance pour agir en êtres humains. Il faut que le citoyen ait le pouvoir de filtrer l’information qui lui parvient, et non que d’autres décident à sa place de ce à quoi il a accès. C’est simplement ce que cela signifie. Pour cela, les protocoles doivent rester agnostiques. Je suis d’accord avec les fondateurs de Freenet : je pense résolument que les démons ne conservent leur force que tant qu’ils sont refoulés. Il me semble qu’il en est de même avec les idées négatives et la bêtise. L’interdit entraîne deux conséquences regrettables. D’une part, elle donne aux idées qu’on cherche à refouler une aura de séduction, comme l’Inquisition Romaine en a fait l’expérience à répétition, où les thèses mêmes qu’elle cherchait à contrôler ont joui d’une publicité inattendue (effet Streisand, en termes modernes). D’autre part, comme le dit l’adage, ignorer le passé, c’est se condamner à le réitérer. Comme on le sait sur Internet depuis toujours : « Don’t feed the troll. » Alors, non, je ne pense pas que les gens soient, aujourd’hui, tous en mesure de filtrer les informations qui les assaillent en permanence. Je pense en revanche qu’ils en ont le potentiel, si on leur donne les outils, et qu’ils doivent l’acquérir, prendre la maîtrise de la technique. Cela n’arrivera qu’en leur faisant un peu confiance, et c’est nécessaire pour que nous apprenions tous une forme de maturité. C’est un problème d’éducation, un problème de civilisation, n’est-ce pas, monsieur Sarkozy, et pas un problème avec les idées en elles-mêmes. Ce n’est pas une chose qui se réglera en dix ans ; c’est peut-être même un des grands projets de notre époque, et il nécessite du doigté et de la prudence. Mais à force d’essayer de soigner les symptômes (les idées qui circulent) et non les causes (la nécessité constante de développer l’esprit critique face à l’information), je crains que nous finissions par nous retrouver aussi démunis qu’en essayant de soigner les bubons de la peste avec du Biactol. (En fait, même pour un article de blog, c’est forcément lapidaire et résumé.)
2019-01-07T07:42:52+02:00jeudi 12 janvier 2012|Humeurs aqueuses|17 Commentaires

Verrouille et ferme ta gueule

Le Cri, Edvard Munch

Je suis vraiment très, très énervé. Je suis profondément énervé par la bêtise crasse qui peut parfois animer les gens bien intentionnés, les gens qu’on interroge au micro dans le journal de 20 h de TF1 qui s’improvisent experts sur l’écologie, la politique internationale et les embouteillages dûs à la neige, je suis écoeuré par l’inertie générale de ceux qui haussent les épaules en justifiant l’avenir par le présent, et je suis surtout encore plus consterné par cette part importante de nos peuples qui remet par ignorance les rênes de son existence à des bouchers déguisés en gendres idéaux tels des moutons à l’abattoir. Je dis beaucoup « je » mais, comme je l’ai dit, je suis hors de moi. Gueuler ne servira pas à grand-chose, j’en ai conscience, mais ça me défoulera, et si ça peut t’informer, auguste lectorat, alors je n’aurai pas perdu 10 000 signes pour rien. La loi LOPPSI 2 a été adoptée hier. Cette loi touche à un certain nombre de méthodes de centralisation et de gestion de l’information personnelle pour faciliter les investigations criminelles. Mais, comme tous les serpents de mer que pond ce merveilleux gouvernement dont la rhétorique repose sur un seul et merveilleux principe, l’insulte à l’intelligence, il comporte un volet destiné une fois de plus à contrôler l’information – et donc à altérer la perception du monde.

Retour sur Hadopi

Un détail pris isolément n’est pas significatif. Il faut, pour comprendre l’offensive coordonnée sur la liberté d’information et d’expression menée par le gouvernement Sarkozy, composer une image globale de sa relation avec la presse, avec le droit du citoyen (voir l’excellent blog de Maître Eolas) et par rapport au Net. J’ai longuement parlé de cette loi grotesque, stupide et trompeuse, dont l’intention se résume à une seule chose : faire entrer chez le citoyen une mesure de surveillance volontaire de son activité en ligne au titre fallacieux que celui qui n’a rien à se reprocher n’a rien à cacher. J’invite ceux qui sont d’accord avec cette idée à aller jeter un oeil aux méthodes des propagandes totalitaires. Hadopi ne protège pas le droit d’auteur, ne protège pas les ayant droits, c’est une loi idiote, coûteuse, inefficace et absurde, votée par des députés moutons qui ne pigent strictement rien à la technique et s’inquiètent uniquement de leur réelection, de leurs appuis et du millésime du dîner de ce soir. Hadopi repose sur une technique de manipulation éprouvée, l’épouvantail rhétorique : brandir une cause juste avec lequel on ne saurait disconvenir pour justifier n’importe quelle extrémité en comptant sur l’ignorance des gens comme des prétendus penseurs (oui, c’est votre attitude sur ce dossier que je vise, Alain Finkielkraut). Ici, l’épouvantail était la mort de la culture et de la création (plaçant le gouvernement Sarkozy en chevalier blanc défenseur d’un domaine où on le voit pourtant peu) et le véritable but l’instauration volontaire de la surveillance.

LOPPSI, pourquoi demain, vous ne saurez rien

LOPPSI repose sur la même méthode. L’épouvantail rhétorique : la pédophilie. Il y a quelque chose dans notre époque qui fait de l’enfant l’ultime objet de sacralisation : l’enfant est roi, l’enfant est suprême, l’enfant est bon. Quantité de personnes balancent le cerveau au vide-ordures dès qu’il est question d’enfant : on retombe soi-même en enfance, divisant son QI par deux ; tout devient justifiable, même l’inacceptable. Qui n’a jamais entendu dire « je suis contre la peine de mort, sauf pour les pédophiles » ? Quel type de raisonnement est-ce là ? L’enfant justifie l’abdication de la raison. Par conséquent, diaboliser Internet comme un repaire de pédophiles permet d’ouvrir la porte à tous les abus, dont ici le filtrage des contenus sans intervention de l’autorité judiciaire. De façon purement arbitraire. Qui saura que tel site est bel est bien pédophile ou non ? La pédophilie est déjà un crime, interdite sur le Net, poursuivie et châtiée. On ne trouve pas de sites pédophiles dans Google. Internet ne regorge pas de types louches prêts à assassiner des enfants à coups de clavier – pas plus que dans le quartier où on les laisse rentrer seuls. Cette mesure est très grave à deux titres.

Une mesure contre-productive

Tout l’effet qu’ont ces mesures sur le filtrage et la surveillance des communications entraîne une suspicion croissante à l’écart des gouvernements, rompant la confiance historique avec les représentants du peuple, mais surtout généralise et banalise l’usage de méthodes de cryptage et de dissimulation des échanges. Habituellement, seules les communications sensibles ou criminelles se trouvaient masquées de la sorte, facilitant pour les services de police l’enquête et l’infiltration des réseaux. Mais si tout le monde se met – par méfiance – à crypter ses communications, la tâche sera terriblement complexifiée et rendra très ardue la séparation du bruit d’un véritable signal criminel. Instaurer le filtrage, restreindre les libertés de communication, c’est encourager les contournements et rendre, à terme, bien plus difficile l’arrestation des criminels véritables.

Le filtrage sans discrimination

Qui peut vérifier qu’un site bloqué est bel est bien pédophile ? Si l’on instaure dans les esprits l’idée que l’on peut bloquer des contenus pour des raisons de sécurité (ce qui est inefficace, voir point précédent), demain, ne peut-on imaginer le blocage de sites « menaçant la sûreté nationale » ? Qui, mettons, révéleraient des malversations dans les hautes sphères du pouvoir ? Des manipulations de la presse ? Des affaires Bettencourt, des Karachigate ? Des sondages défavorables ? Comme, par exemple, Wikileaks ? Brice Hortefeux osait prononcer la vomissable phrase suivante : « Parfois, la transparence est une forme de totalitarisme. » Même George Orwell dans son célèbre 1984 n’avait pas osé le formuler en ces termes, préférant un plus sobre « Ignorance is strength » (l’ignorance est une force) parmi les principes fondamentaux de Big Brother. Comment les gens peuvent-ils l’écouter ? Parce qu’ils ne réfléchissent pas ? Dans ces conditions, peut-on encore s’interroger sur les véritables raisons qui poussent le gouvernement à restreindre les fonds accordés à l’éducation ou à supprimer les enseignements d’histoire au lycée ? Ce filtrage ouvre la porte à la forme ultime d’effacement de l’information, de remodelage de la pensée. Avec cette loi, si on l’imagine par exemple étendue à la sûreté nationale (ce qui n’a rien d’impossible), une information peut entièrement disparaître du paysage sans laisser de traces. C’est l’équivalent informationnel du Patriot Act où toute personne pouvait se voir déchue de ses droits élémentaires et détenue arbitrairement dès qu’elle était seulement soupçonnée d’activité terroriste : demain, on vous emmène à Guantanamo et vous disparaissez de la circulation. C’est pire que le démenti, la manipulation ou la censure : avec cela, certains pans entiers du savoir peuvent disparaître – ne laissant même pas de trace. Avec cela, on peut réécrire l’histoire, altérer l’actualité, gouverner l’opinion dès qu’une information est jugée contraire au bon vouloir de celui qui tient les ciseaux. Ici, c’est la pensée contraire qui peut se trouver rayée du paysage – allant jusqu’à annihiler le seul concept de pensée contraire.

La guerre ne fait que commencer

Il se joue quelque chose de très grave en ce moment et je suis atterré en voyant le sourire hébété d’une certaine majorité de gens qui marchent à l’abattoir contents, le regard et le cerveau vides. Les Anonymous, WikiLeaks et autres acteurs de la contre-culture Internet sont les fers de lance de la protection de nos droits civiques d’information et d’expression dans le monde de l’information de demain. C’est une véritable guerre qui s’installe entre les gouvernements dits « démocratiques » qui, progressivement, se muent en oligarchies reposant sur le principe de manipulation de la soumission librement consentie, et une poignée d’acteurs éclairés et très en colère contre ce qui se trame. Internet n’est pas votre ennemi. Internet n’est pas non plus sans défauts : Internet est humain. Mais Internet protège votre droit à l’information et à la transparence. Cette guerre qui se déroule en coulisses est peut-être pour moi le précurseur du véritable théâtre d’opérations d’une forme très spéciale de Troisième Guerre Mondiale, celle dont l’enjeu n’est rien moins que notre cerveau, notre libre arbitre, notre personne entière. Battons-nous, en commençant par nous-mêmes. Notre esprit critique et notre volonté de connaître sont nos premières armes.
2014-08-05T15:12:34+02:00vendredi 17 décembre 2010|Humeurs aqueuses|19 Commentaires

Reposez-vous, penser, c’est difficile

(Attention entrée sentencieuse.) (suite…)
2010-02-01T18:23:17+02:00vendredi 11 décembre 2009|Humeurs aqueuses|4 Commentaires

Benoît XVI, ce progressiste post-moderne

papegrozyeux L’expression « la fin du monde est proche » retourne 20000 hits sur Google, la prophétie de Malachie affirme que Benoît XVI serait l’avant-dernier pape avant le Grand Dawa Cosmique, le prix de la Pils a augmenté de 3.5%, bref, tous les signes d’une Apocalypse – au sens d’un changement de monde et non de sa fin – sont rassemblés, hosanna, alleluia, et caetera. Et son plus fier héraut, le front levé, l’intention imperturbable, est le Saint Père, homme suprême auquel, oui, lecteur ébahi, je m’en vais rendre un vibrant hommage, bombant le torse face à la critique et à la pensée unique. Bref rappel des faits bien connus: inflexible, l’ex-cardinal Ratzinger Zeta, tel un mechwarrior engoncé dans son armure de lumière, enchaîne ces temps-ci les réactions polémiques. Citons le tiercé dans l’ordre: – La levée d’excommunication de l’évêque négationniste Williamson – L’excommunication d’une mère brésilienne ayant fait avorter sa fille violée (citons quand même, par souci d’honnêteté intellectuelle, que la procédure est automatique dans ces cas de figure) – Ses récents propos sur l’usage du préservatif en Afrique (« son utilisation aggrave le problème ») La communauté catholique est sidérée par ces retours en arrière après l’ère Jean-Paul II qui, malgré un discours semblable sur le latex (reconnaissons quand même, aussi, qu’il est difficile de faire progresser l’attitude canonique sur la question), s’était efforcé, pas toujours clairement il est vrai, de faire entrer son Eglise dans le XXIe siècle (les débuts de réconciliation avec l’Eglise orthodoxe, par exemple). Si le retour de Benoît XVI à un certain traditionalisme avait fait hausser des sourcils dubitatifs chez les croyants, c’est la levée d’excommunication de Williamson qui a véritablement mis le feu aux cieux. Le malaise est plus que réel, il devient revendicatoire, au point que même nos autorités morales suprêmes autoproclamées, célébrées pour la profondeur de leur  engagement philosophique, tels Alain Juppé et Daniel Cohn-Bendit qui joignent leurs voix comme à la chorale, proclament leur désaccord – que dis-je, leur rupture avec le Saint Père. (Benoît XVI vit en « autisme total » – A. Juppé) Rupture de plus en plus affirmée et nette chez les catholiques de tous bords; même les conservateurs silencieux, opposés à l’avortement et incommodés par l’idée du préservatif, se trouvent choqués par ces prises de position radicales. Les croyants se trouvent donc forcés à une position inédite à une aussi grande échelle: à un examen de conscience, non pas vis-à-vis de leur fidélité aux valeurs chrétiennes, mais vis-à-vis de leur Eglise. Malgré leurs opinions traditionalistes, beaucoup se sentent mal à l’aise, voire en franc désaccord avec les décisions du Saint Père. Attachés aux valeurs de l’Eglise, du moins, à celles qu’ils y lisent, voilà les croyants obligés d’examiner d’un oeil critique les déclarations, les décisions de son chef – et, par extension, le dogme en lui-même. Quel inventaire conduire, quelle décision approuver, quelle opinion suivre? Et c’est en cela, exactement, que Benoît XVI est soit le plus grand progressiste qu’ait connu l’Eglise catholique, soit le plus idiot des politiques à avoir jamais posé son auguste fessier sur les dorures d’un trône. Car l’esprit critique est une faculté néfaste – et même antinomique – à toute religion dogmatique. Les voies dites de la main droite, comme les religions révélées mais aussi certaines formes de bouddhisme, postulent l’existence d’un ordre divin fondamentalement supérieur auquel l’homme doit se soumettre; une fois son parcours, son illumination achevée, il ne peut espérer, au mieux, que se fondre à cet ordre, abandonnant tous les oripeaux de la vie matérielle (nirvana) . Souvent, il s’agit simplement de reconnaître pour l’éternité la grandeur de Dieu et d’espérer n’être pas assis trop loin à la table du banquet céleste, histoire de ne pas gueuler trop fort pour qu’on vous passe les hosties. L’idée d’esprit critique, d’examen réfléchi de la doctrine par le croyant lambda, est donc fondamentalement incompatible avec l’idée de dogme: les pères de la foi sont là pour décoder la sainte parole à l’intention de l’homme et celui-ci doit obéissance à ce qu’il discerne de cet ordre supérieur. Cela explique en partie pourquoi les religions peinent tant à évoluer: difficile de discerner au premier abord la déviance de l’évolution. (L’histoire est bien la discipline qui consiste à vous expliquer après-demain pourquoi vous aviez tort avant-hier.) Mais la situation est encore plus critique quand il s’agit du pape. Après tout, c’est quand même le chef infaillible de l’Eglise, le représentant de dieu sur Terre – ce que symbolise son changement de nom à son sacre -, avec un téléphone rouge en ligne directe vers les cieux. Comment le simple croyant, aussi éclairé qu’il soit, peut-il oser remettre en question la parole divine – pire, y appliquer le filtre de la raison? Le voilà forcé par sa conscience moderne, séculaire, à opérer une sorte de tri (sélectif) entre les actes de son Eglise, pire, de la parole de son dieu. Cela existe bien sûr depuis deux ou trois siècles, quand il a fallu constater que certains des passages les plus hardcore de la Bible, tel le Deutéronome, étaient clairement périmés et que les lire sous un nouvel éclairage s’imposait grave, mais, hormis peut-être pendant la Seconde Guerre mondiale (à laquelle Benoît XVI n’est pas étranger non plus, certes – mais une casserole à la fois, please), c’est la première fois que le croyant, l’homme ou la femme cherchant sa voie, se trouve forcé à un tel examen.

blasphemy

Cependant, si le croyant se met à jouer au patchwork avec la Parole, à prendre et à laisser ce qui lui convient comme à un buffet de mariage, que devient le dogme? Il éclate, puisque le dogme est, par essence, unique et indiscutable. Et si le dogme (qui tient déjà pas mal avec du chatterton) éclate, qu’est-ce qui reste de la religion, de la soumission à l’ordre divin, de la béatitude de la voie unique? Elle s’effondre promptement à sa suite, désagrégée, non pas en nouvelles chapelles, mais en autant de microcosmes individuels ou chacun compose sa propre assiette anglaise au pâté de Foi (elle était facile), faisant de la religion catholique une espèce de courant de pensée aussi inoffensif qu’un new age hippie où il faut s’aimer les uns les autres (de préférence en buvant du pinard transsubstantié). Par ses prises de position radicales, Benoît XVI précipite donc l’effondrement de sa religion dogmatique (par ailleurs inéluctable, comme toute voie unique, parce de plus en plus incompatible avec la pluralité du monde… CQFD). Loin d’avoir un pape rétrograde, nous avons donc un pape post-moderne qui force ses ouailles à réfléchir sur l’éventuelle mort de dieu et sur le véritable rôle séculaire de la religion – la cohésion sociale. Il scie avec un talent consommé la branche sur laquelle il est assis, dynamite son fonds de commerce sans même passer par la case réforme. En un mot comme en cent, il est train de concrétiser avec un talent admirable et une alacrité surprenante le rêve de tous les anticléricaux bellicistes, ce qui, doux euphémisme, est incroyable. Alors, Ratzinger Zeta, intégriste aveugle épaulé par des attachés de presse incompétents ou agent double à la solde de Friedrich Nietzsche? En le taxant de rétrograde, on oublie un peu vite une facette fascinante de sa doctrine: son admiration pour l’héritage grec et la place qu’il tient dans la religion catholique. Rappelons que, dans les débuts de son office, il a affirmé la valeur profonde de la raison humaine, la place centrale qu’elle occupe dans les valeurs chrétiennes au point d’en être indissociable, parlant même de rationalité de la foi (et si ça, c’est pas un oxymore, j’en ai jamais vu). Pendant que le monde hurle au scandale, je me débats avec deux hypothèses: soit, donc, tel Judas révélant le Christ au peuple (car rien n’est plus vendeur qu’un bon sacrifice), Benoît XVI fait de son pontificat un sabotage d’une envergure qui dépasse l’entendement, soit c’est effectivement un autiste total qui conduit son troupeau à l’abattoir de la raison. Comme, telle la nature qui a horreur du vide, j’ai horreur de la bêtise et des actions non motivées, je ferai donc acte de foi, désireux de croire à la première hypothèse: ça fait une bien meilleure histoire. Et je continuerai d’observer, avec une incrédulité fascinée, ses actes invraisemblables, guettant comme un augure dans ses actes et ses paroles la preuve que Benoît XVI est, effectivement, le révolutionnaire auquel j’ai envie de croire, semant à une échelle inégalée le merveilleux poison de la connaissance du bien et du mal. (Et maintenant, j’ai hâte de recevoir les commentaires haineux des intégristes qui ne comprennent rien au second degré. Que le bal commence, je m’en fous; l’oeuvre du Saint Père leur survivra pour les siècles des siècles!)
2011-01-28T16:04:55+02:00lundi 23 mars 2009|Humeurs aqueuses|2 Commentaires

Restons en contact !

Recevez par courriel actualités et articles
DEUX ENVOIS / MOIS MAXIMUM
OK
Désinscription facile à tout moment
close-link
Cliquez-moi