traduction

/Tag: traduction

Worldcon 2019, jours 2 et 3

C’est chouette et étrange d’entendre parler gaélique dans la rue : je jurerais que ça sonne comme du valyrien. J’ai regardé le ciel au cas où. Dracaris, toussa.

Donc, auguste lectorat, un article ! Un dimanche ! Woah ! Ben oui, parce que sinon lundi je parlerai de trois jours d’un coup, et la nature a horreur de l’asymétrie, ou pas.

Je passe devant tous les jours et J’AIMERAIS VRAIMENT COMPRENDRE POURQUOI PAPA LAPIN EST NATURISTE

J’avoue une certaine fatigue en ce moment, due à tous ces trucs chouettes que je laisse entendre mais qui ne sont pas prêts à être révélés tel le Necronomicron (un livre maléfique mais vraiment imprimé très, très petit) et aussi ça va prendre un peu de temps pour se décanter mais, ça viendra, disais-je.

Je ne nierai donc pas que j’ai fait la connaissance relativement prolongée des moquettes du Centre de Convention de Dublin à certains moments, histoire de regarder intensément le vide, mais à part ça :

C’est génial d’être ici. Les festivals de manière générale me font cet effet (sortir de l’isolement de l’écriture pour s’apercevoir que a) oh y a des gens en-dehors de mon bureau b) on aime tous la SFF c) ooooh DES LIVRES RETENEZ-MOI) mais la Worldcon, avec son aspect organisé par les fans, pour les fans, ajoute une facette communautaire assumée très agréable. Je parlais de mon sac avant-hier (ma vie est passionnante), il ne m’a pas fallu longtemps pour y coller tous les badges de SF du monde sans me dire que j’allais passer pour un gros naze, et bon dieu, ça fait du bien de se plonger dans sa sous-culture. (Sous au sens de : sous-courant, pas inférieure, bien sûr.) Et voir tous les pros du monde entier dans le même esprit, sans gêne, y compris ses idoles secrètes, ça fait tellement plaisir !

Speaking of which, un aspect me frappe particulièrement pendant cette Worldcon, c’est le soin apporté à l’inclusivité. Alors je vois évidemment ça de l’extérieur, donc c’est difficile de juger si c’est suffisant, mais le nombre de sujets et de mentions au code de conduite me semble remarquable ; ces questions n’ont jamais été éloignées de l’esprit des panelistes que j’ai vus, et c’est vraiment chouette. Il y a de quoi reprendre un peu espoir et se dire qu’un jour, peut-être, on n’aura plus besoin de mettre d’accent sur rien, parce que ce sera entré dans les mœurs de, en résumé, foutre une paix simple et sincère aux gens sur ce qu’ils sont ou désirent être. De la SF ? Beh, c’est pour ça qu’on est là.

Speaking of which, encore, je suis allé voir la table ronde sur les auteurs « problématiques » : que fait-on des oeuvres majeures, mais dont on découvre que le créateur n’est pas aussi fréquentable qu’on peut l’espérer (ce qui est parfois un euphémisme) ? Les Lovecraft, Céline, ou même, beaucoup plus proche de nous, les apparences de diversité rentrées un peu au forceps de J. K. Rowling ? J’ai des idées, mais je trouve que ça mérite un article à part.

Le concert symphonique que je ne voulais absolument pas rater, avec du Game of Thrones, du World of Warcraft, et un chef d’orchestre qui dirige Star Wars avec une baguette lumineuse verte en mode sabre laser. CLASSE ULTIME

Je m’efforce forcément de garder un peu l’oreille sur les rails quant à la traduction de littératures étrangères (genres francophones, AU COMPLET HASARD) vers d’autres langues ou évidemment l’anglais, et il semble que peu à peu, la diversité gagne du terrain là aussi, grâce notamment au travail de personnes comme Francesco Verso – éditeur italien de Future Fiction, qui réalise un énorme travail de découverte et de traduction vers l’italien mais aussi l’anglais. Il a récemment compilé, au terme de cinq ans de dur labeur, une anthologie de science-fiction mondiale (avec notre Ugo Bellagamba) en langue anglaise, intitulée World Science Fiction, avec un des meilleurs slogans que je connaisse : « préserver la biodiversité de la science-fiction ». Car c’est l’essence même de la traduction : nourrir la richesse des cultures. Le livre était lancé à cette Worldcon et les stocks sont déjà vides, ce qui est génial (j’ai eu le dernier !)

Les consciences semblent progresser lentement mais sûrement sur la conviction que la diversité mondiale représente la clé de la vitalité des genres, mais il faut pour cela des volontés en béton armé (c’est un travail de titan et de longue haleine) et des financements (de traduction). Cependant, je pense que si les genres réussissent à se développer au sein de leurs marchés intérieurs, qu’ils s’y pérennisent et se renforcent grâce à une forme de projet d’ensemble et (soyons dingue) de collaboration, j’ose croire que cela donnera à chaque culture de quoi s’affirmer un chouïa davantage face au géant anglophone, principalement américain bien sûr.

Le Centre de Congrès de Dublin me paraît tout droit sorti de L’Âge de Cristal (et il y a autant d’escalators)

En tâche de fond, je réfléchis toujours aux réseaux commerciaux et ce qu’ils peuvent apporter, ou enlever, aux interactions et communications. Je me suis fait un programme nourri sur le sujet, de manière à avancer de mon côté sur la manière juste d’utiliser ces outils. Voir certains exemples et entendre certains discours m’alimente beaucoup sur les aspects positifs de la chose (que je ne nie pas !), sur une approche potentiellement différente qui me permettrait de me réconcilier avec mon but premier (contribuer de la valeur à la discussion), bref, j’en reparlerai probablement.

2019-08-17T23:55:26+02:00dimanche 18 août 2019|Carnets de voyage, Le monde du livre|3 Comments

À la Worldcon de Dublin ! Programme personnel

« Tá sé ina liathróid » comme on dit en Irlandais, soit, d’après Google Translate, « c’est de la balle » (même si une traduction inverse m’informe que ça signifierait plutôt « c’est une balle », mais bon, ça peut toujours être utile dans une partie de ping-pong), et donc : cette semaine, je m’envole pour Dublin, et assister à la convention mondiale de science-fiction, alias Worldcon.

Comme les fois précédentes (2009, 2014, 2017), je m’efforcerai de partager ici (peut-être à des heures douteuses) mes aventures et ressentis de jour en jour, selon mon énergie et mon niveau de sommeil. En tout cas, je suis ravi de participer une nouvelle fois à cette immense fête de l’imaginaire, comme on en voit rarement ! C’est aussi pour moi l’occasion de faire mon fan chevelu et de m’émerveiller benoîtement devant les choses incroyables qu’on croise toujours lors d’un tel événement.

J’ai par ailleurs l’honneur d’avoir un programme assez fourni :

Jeudi 15 août

11h30 – So long, and thanks for all the fish  |  Point Square , Odeon 2 Moderator Dr Claire McCague (Simon Fraser University) Lionel Davoust Linnea Sternefält Becky Chambers

Table ronde. Like the dolphins of Hitchhiker’s Guide, nonhuman life can communicate with humans in numerous ways including non-verbal interactions, signalling, and even parasitism. Panellists from diverse fields of research discuss the oddness of life and the strange ways the natural world talks to us.

13h – Non-English language SFF television   |  CCD , Wicklow Room-2 Moderator Claudia Fusco Harun Šiljak (Trinity College Dublin, CONNECT SFI Centre for Future Networks and Communications) Cora Buhlert Lionel Davoust J. Sharpe (Zilverspoor)

Table ronde. Interest in TV from different countries is increasing. There are many good SFF TV shows produced in non-English speaking countries, and they are getting easier to find. The panel discusses their favourites and what makes them worthwhile to watch.

15h – Fantastical travel guide   |  CCD , Liffey Hall-2 Moderator Marianna « Kisu » Leikomaa Lionel Davoust Melissa Caruso Juliet E McKenna Karolina Fedyk

Table ronde. Do you fancy a trip to a fantasy realm? Want to avoid stumbling into Moria or falling off the edge of the Discworld? Our panel of authors are here to help you by roleplaying as one of their characters and trying to persuade you to travel to their fantasy worlds.

Dimanche 18 août

14h – Autographs  |  CCD , Level 4 Foyer Lionel Davoust Dr Theodora Goss (Boston University and Stonecoast MFA Program) J.S. Meresmaa Kim ten Tusscher Rick Wilber (Western Colorado University) Séance de dédicaces.

18h – Soundtracks for SFF film and TV   |  CCD , Liffey Hall-2 Gabrielle de Cuir (Skyboat Media Audiobooks) Lionel Davoust Lucy Hounsom Sam Watts

Table ronde. Soundtracks make a huge difference to the feel of a movie or TV show. What qualities make for a good soundtrack? Is there a difference between soundtracks for movies and for television episodes?

Lundi 19 août

14h – Untranslated SFF    |  CCD , ECOCEM Room Moderator Alexander Hong Lionel Davoust Haruka Mugihara Wataru Ishigame (Tokyo Sogensha)

Table ronde. The world of SFF is often extremely anglocentric, but there is a wealth of speculative fiction from non-English-speaking countries that has yet to be translated, and may in fact never be available in English. What are we missing? How do publishers decide which works merit translation and which do not? Is English translation necessary for the success of SFF works or not? The panel will discuss their favourite untranslated works and the politics of translation.

À très vite là-bas si vous avez la chance de pouvoir faire le déplacement, et sinon, à très vite ici tandis que je ferai de mon mieux pour partager ce qui m’a amusé ou intéressé !

2019-08-18T22:48:45+02:00lundi 12 août 2019|À ne pas manquer|9 Comments

Pourquoi lire Terry Pratchett et La Science du Disque-monde ? [entretien]

Couv. Paul Kidby

Pourquoi, selon vous cet auteur a-t-il autant marqué le monde de la littérature et de la fantasy en particulier ?

Parce que les livres de Terry Pratchett sont à la fois à mourir de rire et terriblement intelligents ! La légèreté et l’inventivité viennent servir des personnages et des histoires fantastiques. Aux côtés de l’humour ravageur se trouve une véritable affection pour le genre et une richesse qui fait de lui l’un des plus grands créateurs d’univers.

J’ai eu l’honneur d’apporter une modeste contribution au passage de Terry Pratchett en langue française, à travers la co-traduction des quatre volumes « La Science du Disque-monde » ; pour son dossier sur cet auteur immense, ActuSF m’a proposé un petit retour sur cette sous-série bien particulière de l’univers du Disque, l’importance de ces livres à l’époque des fake news, un entretien à lire ici.

2019-03-21T20:38:06+02:00lundi 25 mars 2019|Entretiens|1 Comment

« Sur épreuves » (Magie Ex Libris vol.3) maintenant disponible (nouveau volume du « Bibliomancien »)

Il était attendu (vous m’en avez beaucoup parlé, héhé, et c’est super chouette) : Sur Épreuves, le troisième volume de la série « Magie Ex Libris » (entamée avec Le Bibliomancien) vient tout juste de sortir aux éditions l’Atalante, sous une superbe couverture réalisée une fois encore par Nicolas Fructus :

Couv. Nicolas Fructus

Franchement, je me suis encore une fois éclaté à traduire ce volume qui va encore plus loin que les deux précédents tant dans l’aventure que le n’importe-quoi réjouissant. On a quitté Isaac en bien mauvaise posture à l’issue de Lecteurs Nés, et les moyens auxquels il va recourir sont raccord avec son attitude habituelle : dangereux, imprudents et créatifs. On retrouve dans Sur Épreuves un grand nombre des questions posées dès Le Bibliomancien sur ce qui se trame réellement en coulisses de la société secrète les Gardiens, sur les luttes magiques qui ont façonné le monde tel que nous le connaissons… et les réponses seront nombreuses. Ainsi que la dose syndicale de jeux de mots idiots et de jeux référentiels à l’imaginaire.

Quatrième de couverture

Isaac Vainio est furieux, frustré, blessé au plus profond de son âme : à l’issue de Lecteurs nés, il se voit privé de sa magie et exclu de Die Zwelf Portenære, l’organisation secrète dirigée par Johannes Gutenberg.  L’adolescente qui était sous sa garde, Jeneta Aboderin, une bibliomancienne extrêmement talentueuse, a été enlevée et se retrouve sous l’emprise d’une force maléfique ancienne qui cherche à orchestrer le retour de l’armée des Spectres.
Isaac ne peut rester sur la touche, mais dans sa situation il faut être prêt à tout… ce qui pourrait bien être son genre.
Séance d’hypnose avec une thérapeute sirène, compromission avec un mage de sang, communication avec un pape de l’an mille dans une basilique romaine, cambriolage d’une banque sanguine possédée par des vampires… en orbite : il ne s’épargne rien et met sans vergogne son entourage en danger jusqu’à ce que Les Gardiens des Portes n’aient d’autre choix que de travailler de nouveau avec leur bibliomancien rebelle.
Car le plus grand affrontement de sorciers que le monde ait connu s’annonce, et, l’existence de la magie commençant à filtrer auprès du public, la face du monde risquerait d’en être à jamais changée.

La série « Magie ex libris » est intelligente, loufoque et terriblement sérieuse. Des livres sur l’amour des livres, qui pourrait bien être les meilleurs romans de Jim C. Hines. – The New York Times

Le livre est d’ores et déjà disponible chez tous les bons libraires (ou sur commande), en papier et numérique. C’est toujours difficile de promouvoir un livre dont on a réalisé la traduction, mais j’ai vraiment envie de vous le dire : si vous avez aimé les précédents, foncez, celui-là est une apothéose ! 

Voir chez L’Atalante. 

2018-08-29T08:05:11+02:00mercredi 29 août 2018|À ne pas manquer|6 Comments

Les écrivains les plus riches ne sont pas français, parce que… 

En un beau matin, de juillet, Robert G. Forge pose une fort bonne question, née de la lecture d’un article d’Atlantico avec un titre qui fâche :

Après quelques échanges sur Twitter, je me dis que la question vaut peut-être un fromage, sans doute, ou de développer un peu plus ce dont il est question. L’article d’Atlantico, ici, fait intervenir Mohammed Aïssaoui, journaliste au Figaro littéraire, et Antoine Bueno, écrivain et enseignant à Sciences Po. Et si globalement on y trouve des idées qui me semblent assez justes, mon humble point de vue avoué de « raconteur d’histoire » a envie de discuter un peu le bout de gras.

Pourquoi aucun des seize romanciers les plus riches du monde n’est-il français ? Parce que les Américains tiennent le haut du pavé. Pourquoi les Américains tiennent-ils le haut du pavé ? Parce que les Américains : domination culturelle mondiale, avantage de parler (et écrire) la langue que le monde entier lit, et donc peut acheter et faire traduire (voir les problématiques de traduction vers l’anglais). 250 millions d’Américains contre 65 Français (millions, hein, pas 65 tout court, hein), tu peux pas test. L’impact de la francophonie, dans le domaine du livre, reste une illusion, en tout cas dans l’imaginaire : à part en Belgique et en Suisse, nous nous exportons peu. Nos amis québécois nous lisent, mais avec plusieurs mois de retard sur les sorties, la faute au coût du transport (la mer, c’est moins cher). Quant aux marchés africains, ils sont presque inexistants.

Pour moi, on pourrait s’arrêter là, mais l’article continue sur une argumentation qui me paraît s’enliser sur les différences d’approches entre la narration à l’Américaine, qui serait efficace, technique, et l’école française d’atmosphère, existentielle, sociale. Rendons hommage à Antoine Bueno qui cite la SF et la fantasy parmi les littératures de genre ; mais opposer les deux me paraît passablement risqué, et passe surtout sous silence ce que l’imaginaire fait à peu près depuis toujours, surtout la science-fiction – à savoir : unir les deux. Si 1984 ou Le Meilleur des mondes ne parlent pas de société, tout en racontant une histoire, je veux bien qu’on me coupe l’Apple Pencil. Et, diantre, leur statut de classique ne serait-il pas dû au fait que, tiens, ces romans sont capables de porter un discours à travers une narration ?

Pour les intervenants, « ce qui, chez nous, est une niche [les genres], représente l’essentiel de la production littéraire américaine. Nos deux modèles sont tout simplement inversés. » Id est : le genre n’intéresserait pas le public français. Dans ce cas, je me demande quand même bien pourquoi les best-sellers, en France tout comme ailleurs, sont Game of Thrones, Fifty Shades, pourquoi les jeunes lecteurs se sont rués sur Harry Potter et aujourd’hui enquillent Hunger Games, Divergente, Labyrinthe. Merci aux auteurs de signaler que « nous avons d’excellents story-tellers » ! Mais on le constate, en imaginaire : les Américains dominent, encore et toujours, quand les francophones peinent à surnager (moins qu’il y a vingt ans, heureusement), et ce n’est pas faute du désintérêt de notre public pour les genres. Au contraire, leur renommée ici est écrasante, comme ailleurs. Tout le monde a entendu parler de GoT ou même de Star Wars ; je gage qu’il n’en est pas de même pour Katherine Pancol. Donc, ça intéresse drôlement du monde (et quid du jeu vidéo, vecteur de l’imaginaire par excellence ?). Cependant, merci de confirmer indirectement mon opinion volontairement provocatrice : or doncques, visiblement, le mainstream à la française ne raconte pas d’histoire. Hé, c’est pas moi qui l’ai dit.

Mais c’est surtout là que ça se gâte : les intervenants mettent en opposition la technique littéraire, laquelle s’apprend aux États-Unis, sous le terme peu flatteur de « faiseur », soit l’auteur qui connaît les ficelles, contre le fait qu’un auteur français n’apprend pas le métier (sauf qu’il l’apprend forcément un peu, même si c’est en-dehors de circuits officiels, nonobstant l’apparition de cursus d’enseignement depuis quelques années). Selon M. Aïssaoui, « il faut nécessairement une intrigue, un suspense et des rebondissements, de manière à en faire un “film écrit” ». Cette affirmation a autant de sens que dire qu’il faut des couleurs et des formes à un tableau : c’est amusant car c’est là que l’on voit peut-être transparaître, en filigrane et involontairement, une des clés de l’attitude du mainstream, justement, envers les genres et les raconteurs d’histoires. Et en quoi la littérature, dans notre beau pays, est justement considérée différemment de toutes les formes d’art, sans raison particulière. D’abord, qu’est-ce qu’un « film écrit » ? Doit-on comprendre que le film est inférieur au livre ; ou que tous les cinéastes sont des techniciens ; qu’il n’existe pas de film d’ambiance ? (Et le cinéma… français, alors ?) Mais ne soyons pas de mauvaise foi – il s’agit là de dire « comme un film hollywoodien avec des explosions », ce qui en dit long sur l’a priori des auteurs sur qui, exactement, domine le cinéma. Est-il nécessaire de prouver davantage l’hégémonie américaine ?

Et surtout, il faudrait nécessairement une intrigue ? Diantre, le vilain mot : est-ce à dire que la fiction devrait, eh bien, raconter une fiction ? Choc. Se pencherait-on sur le cas d’un compositeur ayant appris l’harmonie et s’interrogerait-on sur son œuvre, au titre qu’il lui faut nécessairement qu’elle sonne juste ? Se pencherait-on sur le cas d’un peintre ayant appris la perspective et s’interrogerait-on sur son œuvre au titre qu’il lui faut nécessairement réfléchir au choix des couleurs ? Alors bien sûr, on peut bafouer les règles – mais il vaut mieux connaître ce qu’on bafoue. Aucune technique artistique n’est une recette qui garantit l’efficacité et le succès : la technique consiste simplement à comprendre la grammaire de son art pour en faire ce que l’on souhaite et peut-être la repousser vers des terres encore vierges. Y avait un mec, en dessin c’était un gros tueur ; la moindre de ses esquisses était une masterclass à elle toute seule alors qu’il n’avait pas vingt ans ; et le mec, à force d’étudier son art, avec passion et investissement (il savait à peu près tout faire), eh bien il a genre inventé le cubisme, dis. On pourrait dire le même genre de chose de Bach, et tant d’autres à travers l’histoire.

Et je ne parle même pas des magnifiques romans d’ambiance de la SF et de la fantasy…

Alors ce n’est pas pour dire qu’il n’existe pas de romans formatés ; bien sûr – mais équivaloir en filigrane story-telling et livres écrits à la chaîne ; et faire reposer en partie l’inégalité des rayonnements de nos deux littératures là-dessus, non. D’une, ça n’a pas grand-chose à voir, de deux, apprendre à raconter une histoire n’est pas un péché, mais un devoir pour prendre soin de son lecteur. Sang-diable1, les contes reposent sur des motifs ancestraux qui sont là pour une raison : ils résonnent avec l’expérience humaine (voir l’épisode de Procrastination sur le monomythe, par exemple). Le savoir ne fait pas d’un auteur un tricheur desséché, mais quelqu’un qui cherche à comprendre l’outil avec lequel il travaille pour en faire quelque chose de plus.

Cet article tourne à la diatribe, et je ne voudrais pas qu’on pense que je m’en prends personnellement à MM. Aïssaoui et Bueno qui disent aussi des tas de choses fort agréables à lire sur la qualité des genres en France. Je prends ces petites phrases, que l’article a peut-être même raccourcies, pour m’envoler vers des hauteurs postillonnantes – mais il faudrait quand même qu’en France, on se débarrasse de cette opposition de façade entre le « Roman » avec une bon dieu de majuscule, et les genres : un bouquin de fiction, ça raconte une histoire, sinon c’est pas de la fiction, dammit. Et une histoire est plus ou moins bien ficelée, plus ou moins bien inventive et racontée.

Terminons donc sur deux points que j’approuve vigoureusement : oui, comme nous le répétons dès que nous en avons l’occasion avec Estelle Faye, capitalisons sur nos forces, nos spécificités, pour faire une belle et forte littérature qui a des trucs à raconter avec vigueur et créativité ! Et oui, putain2, le nouveau roman a carrément asséché la joie de vivre dans la littérature française.

  1. Ouais, je me cite si je veux.
  2. T’as vu, auguste lectorat, je suis prêt à tout pour remonter mes stats de lecture.
2018-08-02T09:08:03+02:00jeudi 2 août 2018|Le monde du livre|9 Comments

Un panorama sur la traduction de l’imaginaire [entretien]

Je reçois de loin en loin quelques questions sur le métier de la traduction, et je voudrais remercier Marielle Carosio, qui termine son parcours en métiers du livre, pour les siennes, excellentes et qui m’ont donné l’occasion de faire ce que j’avais envie de faire depuis un moment : proposer un petit tour d’horizon de là où j’en suis arrivé dans mes réflexions sur le métier sur son approche et sa technique, pour servir, eh bien, à qui cela pourra servir, surtout à un moment où je traduis de moins en moins et viens de mettre un terme à la majorité de mes interventions extérieures en M2 à la fac d’Angers (on peut pas tout faire, ma bonne dame. Je vous parle beaucoup sur ce blog, ma bonne dame, il faudra quand même que je vous rencontre un jour.)

Cet entretien a initialement servi à un dossier d’études. L’expérience prouve que les questions qu’une personne pose à voix haute, dix personnes se les posent tout bas.

Fi de cette introduction somme toute assez maladroite (« eh, on m’a interviewé, voilà le résultat, c’est cool »), passons au « contenu », pour reprendre l’expression chère à Fleur Pellerin.

Comment en êtes-vous arrivé faire de la traduction (et à l’enseignement de la traduction) ?

Je suis ingénieur halieute à la base et quand j’ai décidé de faire de la littérature mon activité professionnelle principale, j’étais avide d’expériences et d’apprentissages en tout genres. Je travaillais comme critique pour la revue Galaxies dans les années 2000, et j’ai demandé à Jean-Daniel Brèque, à l’époque responsable des fictions anglophones, s’il pouvait me faire passer un test. Il a trouvé que j’avais du potentiel, et je me suis retrouvé à traduire pour la revue. C’est une activité que je n’ai cessé de développer par la suite, à la fois par goût et aussi, très honnêtement, parce que j’ai découvert que c’était la plus rémunératrice à ma portée à l’époque.

J’ai récemment mis fin à mes activités d’enseignement dans le domaine après huit ans de bons (j’espère) et loyaux (ça c’est certain) services. Je m’y suis retrouvé par le plus drôle des concours de circonstances. À la suite d’une empoignade absurde sur la liste de diffusion de l’Association des Traducteurs Littéraires de France, je m’étais laissé aller à frapper du poing sur la table pour rappeler les règles de base d’Internet et l’usage de ses outils et défendre le travail des modérateurs. Une traductrice m’a alors approché car elle cherchait quelqu’un qui s’y connaisse dans le métier ET ait un solide bagage en informatique… (ce que je venais de démontrer avec ma gueulante) car elle cherchait un successeur pour le cours qu’elle enseignait, lequel s’appelait Outils informatiques du traducteur. À partir de là, au fil des ans, j’ai pris quelques responsabilités de plus à l’université, comme des conférences ponctuelles et des ateliers.

Faites-vous partie d’une « école » de traduction ? Si oui, laquelle et pourquoi ?

Si vous faites référence au vieux débat entre sourciers et ciblistes, je crois que la question est résolue dans la littérature moderne : l’école de pensée qui domine actuellement est celle des ciblistes. À savoir, s’il faut faire un choix, privilégier la fidélité au sens et aux intentions plutôt qu’à la lettre dans le cadre de la fiction. Donc : adapter les blagues, les références culturelles quand c’est possible et transparent pour le lecteur, évidemment sans jamais trahir l’esprit, mais mettre l’accent sur l’expérience de lecture française plutôt que sur une fidélité obsessionnelle et aride à la lettre qui desservirait la vie du texte. C’est en tout cas ma position.

Quelles difficultés rencontrez-vous lors de vos traductions ? Comment vous en sortez-vous ?

Chaque traduction pose son lot de difficultés inédites et uniques, je pense. Mais j’en vois principalement trois : les références, les créations et les textes traîtres.

Les références culturelles sont probablement la difficulté la plus évidente : l’original contient une citation, une marque, une référence qui sera transparente pour le lecteur de la langue source mais pas pour le lecteur francophone. Dès lors, on a trois tactiques possibles : expliciter (rajouter un tout petit morceau de phrase pour éclairer ce dont il s’agit, sans recourir à la note de traducteur honnie) ; adapter (convertir une référence en une autre, équivalente au niveau du sens mais transparente pour le lecteur francophone) ou glisser (placer une référence équivalente, différente, non loin de là – c’est une tactique courante pour une blague intraduisible).

Vient ensuite la création, qui est une difficulté quasiment exclusive, je pense, aux littératures de l’imaginaire. Avec la création de mondes fictifs viennent généralement tout un vocabulaire, une toponymie, des cosmologies et autres règles naturelles différentes de notre réalité, et il faut transcrire cette terminologie d’une manière transparente et significative pour le lecteur francophone (exemple très simple : lightsaber devenant « sabre laser », ce qui comporte aussi une part d’adaptation, puisque lightsaber est, en toute rigueur, un « sabre-lumière »).

À vrai dire, ces deux-là ne sont pas tant des « difficultés » pour moi que des aspects fondamentaux du métier, des jeux enthousiasmants au même titre que le seraient des énigmes à résoudre. Pour moi, la véritable difficulté, c’est le texte traître.

Ce que j’appelle un texte traître est un texte dont la maîtrise narrative est flottante : il peut présenter des imprécisions, des raccourcis, de sévères implications voire des erreurs littérales. Ce genre d’occurrence peut exploser en contresens ou en absurdité à la traduction en raison du jeu des connotations, qui ne sont évidemment pas les mêmes d’une langue à l’autre. Il faut alors contrôler à chaque phrase les interprétations possibles de chaque tournure, vérifier que toutes les informations sont convenablement présentes et, le cas échéant, reformuler de manière à lever toute ambiguïté possible, mais toujours en prenant garde de ne pas traduire l’esprit et les intentions. C’est un travail de minutie au long cours qui peut être harassant ; le danger est que l’on ne peut jamais « se reposer » sur l’original.

Avez-vous vu une évolution dans votre pratique de la traduction ou de votre exercice de la traduction ?

Comme toute pratique d’écrivain, c’est un apprentissage sans fin. Je n’ai pas changé subitement mon fusil d’épaule à la suite d’une épiphanie de théorie ; en revanche, je n’ai jamais cessé d’apprendre, et je veux glisser un mot pour mon autre maître à penser, Pierre Michaut (l’Atalante) qui m’a énormément appris à travers les corrections de mes travaux (et cela a aussi énormément influencé ma rigueur d’auteur).

La traduction, je pense, est une vaste affaire de pratique, tout comme l’écriture. Mon passage dans l’enseignement m’a permis de rendre conscientes certaines choses, de me les expliquer clairement pour les transmettre ensuite. Mais, dans l’ensemble, je m’efforce juste de faire au mieux ce qu’un livre exige.

Quels sont vos outils pour exercer la traduction dans votre domaine ? Avez-vous des conseils à donner ?

Les outils sont assez simples : un bon traitement de texte (à titre personnel, je déteste Word et lui préfère à peu près n’importe quoi d’autre, de préférence Scrivener ou Ulysses en fonction de la longueur des projets), de bons dictionnaires (bilingues et unilingues), une bonne connexion Internet (pour 98% des recherches) et une bonne bibliothèque accessible (pour les 2% restants). Pour la traduction littéraire, surtout PAS de mémoire de traduction type Trados ou Wordfast – il n’y a rien de plus sûr pour tuer toute vie dans un texte de fiction.

Au niveau des conseils : passion, volonté, persistance. Et compétence, évidemment, mais c’est censé être la base. Au cours de mes années d’enseignement à la fac, j’ai vu tous les ans des étudiants qui suivaient cahin-caha leur cursus comme s’ils étaient toujours au lycée, bossant correctement, mais n’allant jamais au-delà, n’interrogeant jamais leur parcours, leur passion, n’allant jamais s’intéresser à un champ de connaissance dans le but, peut-être, d’y apporter ensuite leur contribution. Et les profs sont dans l’ensemble un peu perdus aussi face à la complexité des activités de la création (au sens large). Or, il faut s’investir, il faut aller au-delà du travail purement scolaire, il faut se plonger dans le champ qui reflète sa passion et apprendre à le connaître – en un mot, et j’ai toujours détesté ce terme, mais il dit bien ce qu’il veut dire : il faut de la proactivité. L’édition n’est généralement pas un domaine où l’on trouve du boulot en répondant à des petites annonces, mais en montrant sa passion, en allant sur le terrain, en rencontrant du monde, peut-être même des mentors, et en cherchant à comprendre comment ça « marche ». Ce n’est pas un champ pour ceux qui veulent des horaires confortables et balisés – comme pour tous les indépendants, il réclame de savoir un peu tout faire (lire un contrat, se promouvoir, réparer son ordinateur en rade, etc.) et d’avoir, eh bien, la niaque.

Sur quelles sources vous appuyez-vous ? Où allez-vous chercher vos informations ?

Comme je le disais, Internet répond à 98% des questions aujourd’hui (mais il est important de savoir repérer les 2% où seule une bibliothèque fournie pourra répondre). Donc, je vais n’importe où qui me donnera la réponse juste, avec un Google-fu le plus entraîné possible. Chaque traduction est différente et chaque livre pose ses propres défis, donc au-delà des références évidentes (Wikipédia pour débroussailler un sujet, urbandictionary pour l’argot, le TLF pour le dictionnaire français, la BNF pour le patrimoine et le catalogue du dépôt légal, les boutiques d’ouvrages électroniques pour récupérer rapidement un ouvrage pour une citation ou référence, etc.), on va là où il le faut.

Selon vous, à quoi sert la traduction ? Est-ce que cela influe sur votre vision du monde ?

Je crains d’enfoncer une porte ouverte, mais la traduction rend accessible tout un patrimoine étranger à d’autres locuteurs. Elle est donc fondamentale : elle propose toute une manière de penser, toute une histoire, tout un regard étranger à d’autres peuples. C’est un pont capital jeté entre les cultures, entre les idées, et elle permet à chacun de s’enrichir par la confrontation à des points de vue inédits dans sa langue. Et cela vaut pour les essais, la littérature, jusqu’à la fiction de genre : même le divertissement le plus pur comprend une part de différence, un regard autre, qui enrichit celui qui le reçoit et l’incite à élargir ses horizons. Louerait-on, par exemple, l’humour anglais sinon ?

Pour ma part, pratiquer deux langues à parts quasi-égales (plus quelques autres pour lesquelles j’ai des notions) a clairement contribué à élargir ma vision du monde, je pense ; on découvre des mots, des tournures pour des notions qui n’existent pas dans sa langue maternelle. C’est comme si des zones inédites du cerveau s’ouvraient avec le bon sésame, révélaient des territoires de pensée auxquels on ne pouvait accéder précédemment parce qu’il manquait les bons mots pour désigner les choses. J’ai commencé l’anglais très tôt donc j’ai du mal à m’imaginer sans, mais j’espère que cela me rend plus ouvert au monde, plus bienveillant envers des points de vue étrangers. Et le simple exercice de la traduction m’a aussi énormément appris sur l’écriture, en me faisant travailler toujours davantage mon style, l’adéquation entre les mots sur la page et la pensée que l’on s’efforce de transcrire, que ce soit celle d’un autre ou la sienne.

Combien de temps par an consacrez-vous à la traduction ?

La réponse a énormément évolué au fil des ans et ne reflète pas forcément grand-chose. Quand j’ai commencé, comme tous les débutants, je cherchais évidemment des contrats, et je consacrais au domaine peut-être un ou deux mois dans l’année, mais j’aurais bien voulu faire davantage ! Au maximum de mon temps dans cette activité, elle occupait peut-être dix mois par an ; je faisais deux gros romans à cette époque. Aujourd’hui, me consacrant davantage à l’écriture et l’expérience aidant à l’efficacité, je ne fais plus qu’un roman de taille moyenne par an, ce qui me prend entre deux et quatre mois en fonction de la difficulté du travail.

2018-05-09T11:30:49+02:00mercredi 9 mai 2018|Entretiens, Le monde du livre|6 Comments

Un nouvelliste d’exception disponible en français : L’Opéra des serrures, par Bruce Holland Rogers

Toujours un peu difficile de vanter ainsi un ouvrage dont on a fait la traduction, mais je le pense – c’est d’ailleurs pour cela que je me suis retrouvé à piloter ce projet (c’est donc que j’y crois). Bruce Holland Rogers est un nouvelliste d’exception, souvent à la frontière entre le réel et l’imaginaire, dans une mouvance rappelant les grands maîtres du réalisme magique, et surtout, il est capable d’évoquer dans des textes de quelques pages la force d’un haiku, d’une chanson et d’un coup de poing. Il y a quelques années, je m’occupais de traduire ses nouvelles pour un service d’abonnement (qu’honnêtement, je n’ai jamais réussi à vraiment faire décoller en France) ; il était vraiment dommage que ces textes disparaissent dans l’oubli, et L’Opéra des serrures les rassemble ainsi qu’un bon nombre d’inédits. Si vous êtes venu.e à une représentation des Deep Ones, le texte « Traverser la frontière », dont on me demande souvent la référence, est de Bruce1.

Cliquez pour agrandir

L’Opéra des serrures, c’est quarante textes dont beaucoup sont des « shorts shorts » soit des nouvelles très courtes, quelques pages au plus, qui couvrent l’imaginaire, mais aussi la littérature générale, l’étrange, toujours avec une capacité unique à établir un lien avec le lecteur à travers la communauté de l’expérience humaine. Avec en plus deux copieuses préfaces et un entretien réalisé par votre humble serviteur où se trouve, pour moi, la meilleure définition du métier d’écrivain que j’aie lue, donnée par Bruce :

La technique artistique relève d’une connaissance suffisante de l’histoire pour […] se concentrer sur le lecteur et manipuler adroitement son esprit.

Je remercie également les éditions Rivière Blanche d’avoir accepté de porter un projet un peu dingue et pour la direction littéraire ; le livre est actuellement disponible chez tous les bons libraires, ainsi qu’en ligne, directement sur le site de l’éditeur, ici, là.

  1. Il ne figure cependant pas dans le livre qui est une traduction du recueil américain Keyhole Opera.
2018-08-23T09:42:44+02:00jeudi 25 janvier 2018|À ne pas manquer|6 Comments