Après un marathon intensif de réécritures personnelles à raison de quinze heures par jour, je viens enfin de rendre le manuscrit de La Volonté du Dragon aux éditions Critic. Il est donc en lecture et nous allons très bientôt entamer la phase de corrections – c’est une période que j’attends toujours avec grand intérêt (premier regard professionnel sur le texte finalisé !) mais aussi une certaine appréhension (et si j’avais complètement loupé mon coup ?). J’aurais déjà beaucoup de choses à raconter sur cette aventure et sur ce que j’en ai appris. Il faut dire que j’ai pris un peu de retard pour une raison à la fois simple et terrible : arrivé à la rédaction des trois quarts, la direction prise par le récit ne me convenait pas. Les faits étaient là, les personnages aussi, mais, d’une façon ou d’une autre, le livre n’avait pas emprunté le trajet que je voulais lui voir prendre. Que fait-on dans ces cas-là ? On recommence. On n’essaie surtout pas de « forcer » le cours de l’histoire, des personnages, à travers le chemin établi. Cela sonnerait obligatoirement faux ; l’écriture a commencé d’une certaine manière, établissant un cap dont on ne distingue pas encore la destination, mais qui est quasiment irrévocable. Les perceptions, les dialogues, les détails de description, tout cela contribue à la création d’une atmosphère et d’un chemin dont les éléments s’enchaînent ; on peut infléchir la trajectoire, mais jamais atterrir à 90° du cap visé. C’est pour cette raison que je compare l’écriture au pilotage d’un supertanker1 : on n’en dévie pas la route d’un simple coup de gouvernail. Donc, il m’a fallu recommencer, réécrire, tailler dans le vif, laver le cerveau de certains personnages jusqu’à les changer de nom, supprimer la mort dans l’âme des scènes entières, déjà finalisées, qui n’avaient plus de raison d’être, et ainsi de suite. Ce qui fait qu’aujourd’hui, mon bureau ressemble à peu près à un diagramme d’XKCD :
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Avec mon pauvre exemplaire du Dictionnaire de la Marine à voiles de Pâris et Bonnefoux qui commence à tirer un peu la tronche.

Cela veut dire reprendre fil par fil le cours des événements, évaluer le choix de chaque formulation et ses connotations, recréer entièrement chaque personnage, de manière à échafauder l’édifice initialement voulu, et ce, mot par mot. Après, cela ne veut pas forcément dire que le livre en sera meilleur – peut-être même n’est-ce pas le cas. Mais je sais au moins que j’ai fait de mon mieux pour arriver à ce que je voulais – peut-être sera-ce un échec parce que ma compétence est limitée, ma vision aveugle, mon style lourdingue, que sais-je encore, mais tout cela est un processus d’apprentissage constant. Le travail avec l’éditeur est toujours extrêmement instructif, d’ailleurs. Mais il n’y a qu’une seule chose à laquelle je sois tenu de façon inflexible, c’est savoir que j’ai fait absolument tout ce que je pouvais pour servir le récit au mieux de mes facultés. Après, si c’est un échec, en un sens, ce n’est plus de ma faute. 🙂 Une fois le récit libéré, il appartient au lecteur et sa sensibilité en est le seul juge. Je ne suis que l’architecte.
  1. Mais, pour les vieux lecteurs de ce blog, ce livre n’est pas le supertanker :-p