Hier, auguste lectorat, j’ai acheté un porte-manteau. Ne fuis pas, il y a des choses à raconter, je t’assure. Mais avant d’entrer dans le vif du sujet, il me faut m’excuser pour le jeu de mots à la fois graveleux et consternant qui constitue le titre de ce billet : vois-tu, comme bon nombre d’auteurs d’imaginaire, j’ai signé de mon sang un pacte avec les forces obscures du calembour, lors d’une nuit orageuse sur un cimetière indien, qui ma garantit l’inspiration concernant bons mots et blagues au moment opportun ; c’est ainsi que la Providence m’a fait la faveur du merveilleux Avatar Simone dont je suis décidément très fier. Mais le pacte comprend un prix, comme tous les pactes. Je ne peux résister aux jeux de mots les plus consternants, même si ma réputation, ma carrière et ma vie en dépendait. Donc, hier, j’ai acheté un porte-manteau. Il faut que tu saches, auguste lectorat, que les auteurs ne font rien gratuitement : tous leurs actes, semblassent-ils des plus anodins, ont forcément un lien avec l’écriture, leur obsession, la lentille à travers laquelle ils voient le monde. En fait, hier, j’étais donc allé acheter la licence d’Office 2010 pour disposer du nouvel OneNote, le logiciel de prise de notes que j’aime d’amour et qui me sert à centraliser toutes mes infos sur les projets en cours. Et puis, il se trouve que je n’ai pas de porte-manteau, que c’est naze, mes manteaux traînent par terre, quand je reçois du monde, je suis obligé de dire aux gens : navré, mais j’ai pas de porte-manteau, par contre cette énorme valise qui a traîné pendant un an dans mon hall à mon retour de la Worldcon peut servir de repose manteau. Tu veux une bière ? Donc, en revenant de la Fnac, je suis passé chez Habitat et je me suis dit : pourquoi ne pas en profiter pour acheter un porte-manteau ? Auguste lectorat, j’avais d’Habitat l’image d’une boutique un peu bobo, un peu chère et pas mal moche, mais plutôt solide, genre Ikea en plus cher et en souvent pas terrible. Le genre d’endroit où vont des gens qui répondent « mais oui bien sûr » quand on leur propose de leur livrer la commode Bartleby blanc laqué pour seulement 75 € de plus. Mais moi, je voulais juste un putain de porte-manteau. J’ai trouvé un modèle vaguement convenable, un peu cher, mais il faut savoir aussi sur les écrivains, auguste lectorat, que leur temps est de l’argent : pécho l’engin là, alors que j’étais dans les parages, fût-il cher, m’aura coûté toujours moins que d’aller prendre une heure et demie pour sortir de la ville, me pointer chez Ikea, faire quarante fautes de transcription à Bügülzuppkrømm, qui sera comme par hasard le modèle qui me plaira, sur la feuille de commande, insulter dans ma barbe quelques couples fatigués qui n’ont rien de mieux à faire que de rester en plein milieu du chemin en discutant de la couleur d’abats-jours tous moches de toute manière, retirer le truc à la caisse, rentrer chez moi, me rendre compte qu’il manque une rondelle de treize dans le colis, repartir là-bas, insulter dans ma barbes d’autres couples, rentrer, monter l’engin et puis le casser au bout de deux jours parce que j’aurai fait ça n’importe comment. Alors hein. Malgré les apparences, je ne suis pas un homme aux idées reçues, même si je parle de couples fatigués qui restent dans le chemin en discutant de la couleur d’abats-jours tous moches ; je suis parfaitement conscient d’avoir dans les recoins marécageux de ma psyché des remugles de clichés aussi bêtes que méchants et qui me font ricaner la nuit quand je sacrifie des bébés pandas à la gloire d’Azathoth. Mais je me disais, man, t’es vraiment qu’un gros connard, t’as une espèce de vision de gauchiste premier degré d’Habitat, c’est quand même pas mal ce qu’ils font, tout ne te plaît pas mais tous les goûts sont dans la nature, regarde, leurs serviettes éponge ont l’air moelleuses, leurs horloges sont rigolotes même si tu n’en voudrais pas, et puis t’as même acheté un porte-manteau là-bas, tu fais partie de leur clientèle maintenant, alors stop le vieux cliché, et puis t’as trente ans passés maintenant, tu commences à aimer le beige, fais-toi une raison. C’était jusqu’au moment où j’ai pris possession du colis. Pièce à conviction : Alors maintenant, qu’on m’explique quelle boutique, qui se soucie un minimum d’une clientèle piétonne, peut avoir le sadisme de faire des PUTAINS DE CARTONS AVEC DES BORDS BISEAUTÉS (et donc coupants) ? Non mais sérieux ? Si ça c’est pas du mépris du prolétariat, des petites gens, des vélocipédistes, que dis-je, du développement durable lui-même – puisqu’un véhicule polluant sera le mode de transport préféré pour rapporter l’achat convoité ? Tout ça pour un foutu porte-manteau en fil d’acier qui ne doit peser que dix kilos tout mouillés à terme ? Je jure que le colis me faisait l’effet d’en peser quarante, et pourtant je fais du sport depuis trois mois, c’est dire ma forme olympique. Et après quoi ? Je suis sûr qu’ils lestent leurs cartons de canapés avec des ancres de paquebots. L’oeil ne voit que la surface des choses, qu’ils disaient. Ouais, ben, parfois, l’emballage est instructif aussi.