Retour aux Imaginales cette année

Si vous suivez ce genre de chose, vous remarquerez peut-être que je suis à nouveau présent dans la liste des invités du festival Imaginales à Épinal. J’ai expliqué en grand détail il y a un an et demi mon désaccord avec l’éviction de Stéphanie Nicot, créatrice de l’événement, conduisant à ma démission de toutes mes fonctions dans le festival. Ce retour exige donc un petit mot d’explication. 

Dans les articles précédents, j’expliquais que le professionnalisme implique parfois une certaine forme de réserve, et celle-ci s’applique ici aussi – donc non, je ne balancerai personne sous des bus. Cependant, j’ai eu une très longue conversation avec Gilles Francescano, nouveau directeur artistique du festival, qui m’a avec une totale franchise exposé tout son trajet depuis sa prise de fonctions (et je l’en remercie). Il a accompli un important travail dans une situation compliquée, qui a conduit à un assainissement crucial de l’organisation en coulisses (parmi les traces les plus évidentes de ce travail, vous constaterez la disparition des Imaginales Maçonniques dans le programme). Ceci entraînant de meilleures conditions de travail pour tout le monde, en particulier pour les équipes de la ville (qui subissaient un climat hélas délétère de longue date), et une volonté que Gilles m’a confiée de prêter tout spécialement attention à l’inclusion. 

Ce sont ces changements qui m’ont convaincu de donner une nouvelle chance à cette grande fête de l’imaginaire. Pour voir comment les choses évoluent, et surtout pour y rester vigilant, il convient au bout d’un moment d’en faire soi-même partie, afin, quand cela s’impose, d’apporter sa voix. Sur la base des assurances données par Gilles, des transformations déjà effectuées et de mon désir de contribuer moi-même auxdites transformations, il devient à mon sens contre-productif de ne plus accepter d’invitation en tant qu’écrivain, ce qui me placerait, dans les faits, à l’écart de cette conversation. Enfin, je rappelle que, même si Stéphanie a apprécié l’absence marquante de nombreux auteurs et autrices en 2023, après son éviction sans indemnités, elle n’a jamais appelé les professionnel·les au boycott, ni en public, ni en privé (ce dont je peux témoigner).

C’est donc dans cet esprit que je reviens aux Imaginales. Et, vraiment, je suis enchanté de revoir le public d’Épinal et d’ailleurs ! 

2024-03-11T01:31:18+01:00lundi 4 mars 2024|Humeurs aqueuses|2 Commentaires

Lettre à mon médecin nataliste (parlons de vasectomie en France)

Cher Docteur U.,

Je vous écris aujourd’hui pour, je l’espère, apaiser votre conscience – à défaut de celle des patients qui ont défilé dans votre cabinet en vain.

Il y a environ un an de cela, suivant le parcours médical habituel, je vous ai demandé rendez-vous pour une vasectomie. Ce genre de consultation est routinier pour vous, ainsi, sans doute aucun, que le discours que vous m’avez tenu ; aussi replacerai-je les circonstances de notre entrevue pour fixer les événements. Celle-ci faillit en effet être très courte et j’ai envisagé de partir sur l’instant – la première question que vous m’avez posée fut celle-ci :

« Avez-vous des enfants ?

— Non, vous ai-je répondu.

— Alors, je ne peux pas vous la faire », avez-vous immédiatement et catégoriquement rétorqué.

Pour quelle raison ?

« Et si jamais vous changiez d’avis ? »

Cher Docteur U., au cas où vous auriez oublié ma réponse, j’aurai 45 ans cette année. Je vous prie de croire que n’étant plus vraiment un perdreau de l’année à ce stade, si j’avais voulu en avoir, des enfants, j’aurais pu saisir quelques occasions de l’existence. J’ai toujours su, depuis très jeune, que je n’avais aucune fibre parentale, aucune envie d’être père ni de “prolonger ma lignée” ; mettre ma compagne enceinte m’a toujours terrifié ; les enfants ne m’évoquent au mieux pas grand-chose ; je ne sais interagir avec eux que quand il abordent le lycée, c’est-à-dire en réalité quand ils deviennent adultes – CQFD. En outre, ce n’était pas une décision que j’envisageais seul, mais en concertation avec ma compagne.

Quand je vous ai fait valoir ces arguments, vous m’avez renvoyé, je l’avoue, une crainte que je n’attendais pas :

« Mais imaginez de quoi j’aurai l’air auprès du personnel du bloc opératoire ? Opérer ainsi un homme sans enfants ? Comment va-t-on me juger ? »

Je vous répondrai aujourd’hui librement le fond de ma pensée, cher Docteur U. : que si vous n’avez pas le courage d’assumer un geste opératoire réalisé à la demande du patient devant votre personnel, ou que, si vous avez besoin de vous cacher derrière un argument aussi pitoyable pour décliner la demande du patient, dans un cas comme dans l’autre, vous n’avez pas tant un problème de conscience que de courage.

À qui êtes-vous redevable en premier lieu : le patient, ou votre réputation ? Préférez-vous que des gens, convaincus que la parentalité n’était pas pour eux, risquent de semer sur leur route des enfants abandonnés et malheureux ? Ou bien tenez-vous à continuer à faire porter le poids de la contraception sur les femmes ? Ou encore, faites-vous juste preuve de paresse intellectuelle, refusant de vous informer sur l’évolution des techniques médicales et des mœurs de notre siècle ? Vous me sembliez pourtant bien de dix ans mon cadet.

Devant la bêtise d’une telle réponse, je n’ai eu d’autre choix que de recourir à l’argument de la loi, laquelle stipule que la vasectomie peut être réalisée chez tout homme majeur à la demande de celui-ci. Je peine encore à croire à la réponse que vous m’avez faite, laquelle, de la part d’un médecin, est inquiétante :

« Vous êtes probablement mieux renseigné que moi… »

Docteur U., j’espère ne pas vous “renseigner” en outre en vous apprenant qu’il est possible depuis des décennies de congeler des gamètes, de toute façon, et que la vasectomie, dans ce contexte, bien qu’étant un geste qu’il faut considérer définitif, n’est pas non plus une démarche absolument irrévocable ; dans la probabilité infime où je changerais d’avis, le corps médical m’offre néanmoins d’autres possibilités de procréation.

Vous avez lu, je pense, l’agacement et la consternation sur mon visage face à votre entêtement et la bêtise de vos arguments. Néanmoins, ayant décidé de longue date de rester civil et courtois plutôt qu’agressif et vociférant, j’ai contenu ma colère :

« Vous me donnez aujourd’hui une grande leçon, Docteur U., vous ai-je répondu avec toute la contenance dont j’étais capable.

— Quoi donc ? avez-vous répondu d’un air un peu déconcerté.

— C’est très instructif, ce qui m’arrive. En cet instant, je peux entrevoir de l’intérieur, l’espace d’un bref instant, ce que vivent au quotidien les femmes à qui l’on nie le droit de disposer de leur propre corps. »

Ça ne vous a pas plu. Ça n’était pas fait pour.

Ce qui fut instructif également, c’est que vous êtes aussitôt parti sur une diatribe sur l’avortement – dont vous connaissiez là étrangement bien le cadre légal. Toutefois, je sais que je suis un biologiste un peu périmé, mais il m’a peiné d’avoir à vous rappeler la différence entre un embryon et un gamète.

Vous avez fini par capituler à demi en soutenant qu’il vous fallait « demander l’avis de vos mentors » à Paris, pour savoir si vous aviez, en toute bonne foi, le droit d’opérer un homme de mon âge, dans ma situation, à sa demande. Je ne peux là que louer une fois de plus, Docteur U., le courage de votre conscience. Vous avez fini par me laisser un message une semaine plus tard en me signifiant votre consentement. Pour ma part, vous pouviez bien vous brosser.

Le plus triste dans tout cela est que je cherchais avant toute chose à me renseigner sur les procédures dans cette entrevue. Il va sans dire que dès notre premier échange, j’ai su que je ne pouvais vous faire confiance. D’autre part, la France oblige encore, en 2023, quatre mois de délai de réflexion légal dans le cas de cette procédure – je cherchais surtout à lancer ledit délai pour pouvoir être prêt à réaliser la procédure quand la décision finale serait prise et que mon emploi du temps s’y prêterait.

Docteur U., depuis, j’ai fait réaliser ma vasectomie en Australie. Là-bas, personne n’a porté le moindre jugement sur mon choix. Le médecin qui m’a suivi, pourtant un grand nom d’une clinique de fécondité de Melbourne, n’a pas une seule fois questionné ma décision ni cherché à insuffler le moindre doute. Quand je lui ai timidement demandé les délais pour l’opération, il a éclaté de rire en me disant que ce pouvait être fait la semaine prochaine si je le souhaitais.

L’opération elle-même a été réalisée avec une technique de micro-incisions ne nécessitant qu’une anesthésie locale, apparemment inventée dans les années 1970, mais encore largement ignorée du corps médical. Entre le moment où j’ai garé ma voiture et où je l’ai reprise, il s’est passé en tout et pour tout trente minutes, et je suis rentré par mes propres moyens, en gobant juste un anti-inflammatoire. Je suis resté évidemment au calme pendant la semaine qui a suivi, mais tout bien considéré, j’ai connu des opérations dentaires bien plus lourdes.

Pour toute la modernité dont elle se targue, la France est encore outrageusement arriérée pour ce qui concerne le droit à disposer de son corps, comme en témoignent les droits des personnes transgenres ou, pour mon cas, la capacité à disposer de sa fécondité comme je le souhaite. Que vous en ayez conscience ou non, que vous le vouliez ou non, vous faites, Docteur U., partie du problème.

Savez-vous ce que j’ai ressenti sur la table au beau milieu de la procédure ? Une puissante ivresse de liberté : celle d’avoir agi conformément à mes valeurs personnelles, d’avoir pris en main mon destin, mon corps, et de pouvoir enfin contribuer à une charge du couple (la contraception) pour laquelle j’étais traditionnellement impuissant (ha). Pourtant, la solution est simple, et elle existe ; la vasectomie n’est pas dans les mœurs françaises, mais c’est une opération absolument bénigne (j’en témoigne) et tout à fait acceptée dans les pays de tradition anglaise. Que fait la France ?

Docteur U., vous avez voulu me priver de tout cela au nom du regard des autres sur vous et de votre ignorance de la loi, mais contre toute attente, je n’ai pas une si mauvaise opinion de vous que je croie véridiques vos arguments imbéciles. Je pense surtout que vous défendez des convictions tristement surannées sur la natalité et la parentalité, sans comprendre ni accepter que tout le monde ne les partage pas, que des choix différents sont possibles et bienvenus, et surtout qu’il est plus que temps de foutre la paix aux gens qui sont sans enfants par choix quand la planète craque aux entournures et que des millions de mômes crèvent déjà de faim.

Mais donc, Docteur, je vous en prie, dormez tranquille ! Un autre que vous aura porté la responsabilité de mon bonheur.

Pas cordialement,

LD.

Initiale changée pour respecter l’anonymat de l’intéressé.

2023-04-18T09:06:41+02:00mercredi 26 avril 2023|Humeurs aqueuses|10 Commentaires

Kafka, cet auteur de hopepunk

Intéressante divergence de perception l’autre jour sur Facebook (où je suis de retour, pour mémoire, parce que mon âme est noire comme la nuit) – je postais cette citation bien connue du célèbre auteur entomologiste :

We need the books that affect us like disaster, that grieve us deeply, like the death of someone we loved more than ourselves, like being banished into forests far from everyone, like a suicide. A book must be the axe for the frozen sea inside us.

Franz Kafka

Des mots que j’ai toujours appréciés pour leur puissance et leur obsession presque létale de l’exaltation ; quelle ne fut pas ma surprise quand les réactions furent au contraire un appel à l’espoir et à l’amour mutuel.

Ahem. OKAY OUI BON je vois bien comment on peut AUSSI prendre la citation dans un sens, euh, torturé. (Kafka n’était-il pas cet homme connu pour son goût du fun ?) Mais cette divergence d’interprétation est instructive : alors que l’on peut retenir l’aspect “like a suicide”, je suis par ma part obsédé par la puissance de “the axe for the frozen sea inside us” ; personnellement, je ne veux pas de frozen sea inside me, et je veux lui péter la gueule à la hache, ouais – ce qui implique la totalité de l’existence, le fun et son contraire.

Combattre, le cas échéant, l’inertie rassurante de son existence peut représenter, oui, un désastre et une mort ; c’est une porte terrifiante, puissante et merveilleuse que de constater, éventuellement, l’étroitesse de sa propre conceptions. C’est une expérience terrible, mais qui peut être salutaire. (Si l’on est branché haches et océans. Ça n’est pas le truc de tout le monde.)

Toute réalisation implique la fin de quelque chose, ce qui nécessite un processus de deuil. Et sortir de l’inertie est une expérience violente (sinon, ça ne serait pas de l’inertie).

2023-04-05T15:57:43+02:00jeudi 6 avril 2023|Humeurs aqueuses|4 Commentaires

Analogiques post-its

C’est bien joli, les bases de connaissances, les Zettelkästen (un Zettelkasten, des Zettelkästen, oui madame, et c’est probablement la seule notion d’allemand que je possède à part la signification du mot Unheimliche, ce qui n’a rien à voir avec le château d’un magicien mort-vivant de Ravenloft), mais parfois, on a besoin de manipuler des bidules et des machins, l’évolution nous a faits pour gambader dans les plaines et manipuler des cailloux, pas pour organiser virtuellement nos pensées dans un espace purement mental, enfin, elle a pas encore rattrapé en tout cas.

Donc des fois, on fait ça.

Le plus marrant, avec ce genre de manipulation, c’est qu’une fois l’outil créé, les petits post-its placés sur le bureau, la réflexion prête à être incarnée, la réponse saute aux yeux, et on se dit qu’on a fait tout ça pour rien. Mais non, c’est certainement le processus de créer l’outil de réflexion à manipuler qui a fourni à la réflexion le temps d’incuber et de mûrir. Si ça n’est pas une métaphore de l’écriture, ça : c’est moins le but qui compte que le processus. Parce que le processus est le but. Et du coup le raisonnement est cassé. Ce qui est aussi une métaphore de l’écriture.

2023-03-27T05:55:49+02:00lundi 27 mars 2023|Humeurs aqueuses|Commentaires fermés sur Analogiques post-its

« Vox populi, vox dei » signifie l’inverse de ce qu’on croit (n’est-ce pas, Elon Musk ?)

Elon Musk, impressionnant dans son actuel cosplay du capitaine du Titanic, justifie ses caprices sur Twitter de la manière la plus biaisée qui soit : décider de réintégrer Donald Trump ? On fait un sondage auprès de ses propres abonnés. Amnistier les comptes bannis jusqu’ici (tant qu’ils n’ont pas violé la loi) ? La même.

L’ex-statisticien de canapé que je suis grince des dents avec le volume sonore d’une scie sauteuse devant tous les biais liés à une telle procédure, mais une seule migraine par jour. Une autre paraît d’intérêt encore plus public : Musk justifie son approche par

Puisque malheureusement, l’expression risque de revenir à la mode (comme votre marque de chewing-gum préférée), il est intéressant de noter qu’elle signifie exactement l’inverse de l’usage qu’en fait Musk et la… heh… majorité des gens. Du moins à l’origine, la citation complète est :

Et ces gens qui continuent à dire que la voix du peuple est la voix de Dieu ne devraient pas être écoutés, car la nature turbulente de la foule est toujours très proche de la folie.

Alcuin à Charlemagne (798)

De là à penser que la folie est donc, du propre aveu du patron, à la barre, il n’y a qu’un pas qu’on contemplera avec un seau de pop-corn à la main et dans l’âme cette anesthésie nihiliste tellement chic en 2022.

(Je veux dire, si même Forbes s’y met…)

2022-11-28T01:23:07+01:00mercredi 30 novembre 2022|Humeurs aqueuses|2 Commentaires

Opinion impopulaire (?) : construire son avis avant demander celui des autres

Nous avons la chance sans précédent à notre époque de disposer d’un accès immédiat et quasi-gratuit à la quasi-totalité du savoir humain généraliste : un coup de moteur de recherche, de Wikipédia, et hop, vous pouvez découvrir le destin de la reine franque au prénom le plus formidable de l’histoire. Et si cela ne suffit pas, les réseaux (il leur faut quand même bien un intérêt) (ou plusieurs, allez, je suis un peu de mauvaise foi) peuvent apporter des réponses complémentaires en permettant la mise en contact avec des spécialistes pointus.

Traitez-moi de vieux con, mais je trouve que c’est mieux dans cet ordre : recherche puis demande. La pratique montre que c’est pourtant l’inverse qui se produit souvent : les vieux briscards des forums râlent toujours de voir arriver des questions auxquelles un ou deux recherches auraient apporté une réponse rapide…

Demander de l’aide et pouvoir poser publiquement ses questions est une chance, mais je regrette que ce soit parfois la solution de facilité. Alors que se poser une question, puis chercher et trouver soi-même la réponse grâce à la masse colossale de ce qui est disponible en ligne, est gratifiant – certes, récompense de l’effort, tout ça – mais surtout, c’est meilleur. Une solution qu’on trouve soi-même a plus de chances d’être retenue et ajoutée à son attirail mental personnel.

Mais plus important encore, au-delà de ça : encore une fois, je suis peut-être un vieux con, mais quand je me pose une question, je n’ai surtout pas envie de commencer par inviter les opinions des autres dans mon esprit. Je n’ai aucune assurance de leur bien-fondé, voire de leurs intérêts cachés, que JeanJacquesdu92 n’est peut-être pas un bot russe ou un illuminé de la terre plate. Je crois beaucoup que les opinions et les approches se construisent plus sainement dans le silence ; c’est une fois que l’on atteint ses limites qu’il est salutaire, comme le dit Stephen King, d’ouvrir la porte (et son esprit) pour se confronter au monde et, là, aller plus loin (quitte à remettre en cause tout le chemin parcouru – ce qui n’est pas une perte ; c’est grandir).

En revanche, ouvrir d’emblée la porte sans direction ni construction auprès desquelles tester ce dont on sera bombardé me semble intellectuellement désastreux. C’est comme les collèges de scénaristes ou bien créer par référendum : une question à la fois, une invitation du vaste monde dans l’intimité de l’esprit à la fois, ce qui fait la beauté et la solidité d’une personnalité (ou d’une œuvre) se délaye peu à peu dans des regards extérieurs soufflant la chandelle de l’originalité.

Il en va de même pour l’écriture ; c’est pourquoi je recommande toujours de n’inviter les regards extérieurs qu’une fois un manuscrit poussé dans ses derniers retranchements. Certains au contraire, comme ma camarade Estelle Faye, invitent parfois ces regards en cours de projet – approche évidemment légitime ! Toutefois, je ne crois pas trahir cette approche en pensant qu’elle ne fonctionne que si l’on sait au fond, là encore, ce qu’on veut atteindre, ou que l’on a réellement atteint le bout d’une réflexion. (Estelle me corrigera peut-être.)

Bref, l’extérieur ne peut nous aider au mieux que quand il y a quelque chose à aider.

2022-08-24T03:26:14+02:00mercredi 24 août 2022|Humeurs aqueuses|2 Commentaires

Un ingénieur de Google prétend que son IA est consciente. Sait-on seulement répondre à cette question ?

Ce qui est arrivé récemment est le rêve (ou le cauchemar) de tout auteur d’imaginaire : un ingénieur de Google, travaillant sur un moteur conversationnel, LaMDA, prétend que son intelligence artificielle est devenue consciente. (Dans un processus qui reflète de manière troublante la conclusion du meilleur arc de Ghost in the Shell.) Google nie, la majorité des scientifiques réfute la déclaration. Ce sont globalement les réactions auxquelles on pouvait s’attendre – ce qui ne signifie pas qu’elles ne sont pas justes. Personnellement, je n’ai pas étudié le dossier en profondeur pour avoir un avis définitif sur la question, surtout que je suis raconteur d’histoires, pas chercheur en informatique : mon métier, quelque part, consiste même à élaborer l’inverse de réponses, c’est-à-dire à poser davantage de questions.

Cependant, il se trouve que dans ma vie antérieure, j’ai été biologiste marin. Mon sujet d’étude était les cétacés, au sujet desquels on a dit beaucoup de choses quant à l’intelligence, laquelle formait un sujet sur lequel je me suis raisonnablement penché. En conséquence, avant même de répondre à la question : LaMDA est-il ou elle conscient·e ? A-t-iel des émotions ? Pense-t-iel par iel-même ? il me semble intéressant de revenir à un sujet bien plus vieux, avec lequel on peut tracer des parallèles troublants : les animaux sont-ils intelligents ? Ont-ils des émotions ?

Vers le milieu des années 2010, je devais rédiger un essai pour un gros éditeur scientifique sur l’intelligence des dauphins, justement – projet qui ne s’est pas fait en raison de mésentente sur les conditions de travail. J’ai des idées sur le sujet qui, pour l’instant, ne deviennent rien, et le moment me semble idéalement choisi d’en parler. Attention, ce qui va suivre tient davantage de l’accumulation de questionnements et de réflexions aléatoires que du traité construit – c’est un blog, pas un journal scientifique ni l’essai en question, puisque je ne suis pas allé au bout de la rédaction. Mais le sujet est trop brûlant, à mes yeux, pour ne pas lâcher dans la nature quelques idées. Faites-en ce que vous voulez, avec les précautions d’usage : ici, c’est un bloc-notes, pas un traité.

Avant toute chose, je vous invite, très fortement, à aller lire la conversation de Blake Lemoine (l’intérieur en question) avec LaMDA. C’est un peu long, mais c’est fascinant. Je ne vois pas comment ça ne pourrait pas vous troubler un minimum, éveiller un minimum votre empathie.

Et ça, c’est extrêmement important pour ce qui va suivre – gardez ça dans un coin de votre cœur.

Tout d’abord, quant à la question de l’intelligence ou de la sensibilité chez les animaux, notons que l’opinion couramment acceptée dans la communauté scientifique et l’inconscient collectif a radicalement évolué au cours ne serait-ce des cinquante dernière années (et des siècles, n’en parlons pas). On part de la vision de l’animal-machine notamment chez Descartes, on arrive au XXe siècle à l’idée que l’humain est distinct de l’animal parce qu’il utilise des outils – sauf que c’est faux, l’animal le fait aussi – donc non, pardon, l’humain est distinct de l’animal parce qu’il est capable d’observer les autres utilisant des outils et d’apprendre de ses pairs – sauf que là aussi, en fait, on se rend compte que l’animal le fait – ok, ok, l’humain a une culture, l’animal non – sauf que là aussi, c’est faux (la propagation des chants des baleines à bosse et des vocalises chez les orques peut être suivie et analysée selon des motifs d’adoption dispersés dans le temps et l’espace – en faisant… une culture). L’usage de combinaisons sémantiques pour communiquer ? Idem. Etc.

Ahem. Donc, qu’est-ce qui différencie donc l’animal de l’humain ? Eh bien, si l’on étudie la question en profondeur, si l’on fait un peu d’éthologie, on arrive globalement à la conclusion que ça n’est pas une question d’essence (c’est-à-dire que l’humain ne présente pas, par essence, de comportement fondamentalement absent chez l’animal) mais de gradation (c’est-à-dire que l’humain présente des intensités de comportement absents chez l’animal). Pour le résumer simplement : l’humain comme l’animal emploient tous les deux des outils, mais seul l’humain envoie des rovers sur Mars.

Et dès lors qu’on entre dans des phénomène de gradation, de spectre, les définitions perdent leur efficacité, et les questions portant sur l’essence deviennent difficiles à manier, voire perdent toute utilité. Dans l’excellent Are Dolphins really Smart?, Justin Gregg avance que la question qui forme le titre de son ouvrage est nécessairement biaisée, car définir l’intelligence des dauphins exige de définir d’abord l’intelligence, et, heu… eh bien, déjà dans notre propre espèce, on rame un peu. Souvent, quand on demande “telle espèce animale est-elle intelligente ?”, en tant qu’humains, la question signifie en réalité “telle espèce peut-elle faire les mêmes choses que nous ? A-t-elle la même intelligence que nous ?” Ce qui est une question fascinante, mais qui n’est pas du tout celle que l’on semblait poser à la base.

Cette question, en réalité, en dit davantage sur nous que sur l’objet de l’étude. Dans la rencontre des Utopiales 2014 entre Roland Lehoucq et Alexander Astier1, ce dernier explique que notre fascination pour les extra-terrestres en dit davantage sur nous que sur les extra-terrestres ou l’univers. Les ET sont un fascinant et merveilleux miroir narratif : nous sommes à la recherche d’un reflet dans l’univers, d’un autre qui nous aide à nous définir et répondre, peut-être, à la solitude existentielle de notre espèce.

Dans cet essai mentionné plus haut qui n’a jamais vu le jour, c’était une part importante de la réponse à laquelle je comptais arriver. Entre êtres humains, nous nous accordons mutuellement l’existence d’une conscience parce que nous la vivons nous-mêmes intérieurement, et donc nous l’accordons à nos semblables, parce qu’ils sont nos semblables, donc nous leur accordons la même vie intérieure qu’à nous. Ce qui est un peu tautologique. Ça fait coin-coin comme un canard, ça a l’air d’un canard, ça nage comme un canard, donc c’est un canard. Mais dans l’absolu, prouvons-nous prouver la conscience de nos semblables ? Non. Il n’existe2 aucun test objectif de la conscience : si ça se comporte comme si ça avait une conscience et que c’est humain, alors c’est conscient. Mais… c’est conscient parce que c’est humain.

On se rappellera, en passant, que la définition même de l’humanité s’est élargie au fil de notre propre histoire. Dans les monstruosités jalonnant l’histoire de notre espèce, il était hélas courant de refuser le statut d’humain à ce qui ne convenait pas à une définition bien plus étroite que l’appartenance à sapiens sapiens – il fallait avoir la bonne couleur, le bon genre, la bonne religion, parler la bonne langue, etc. Même au XXe siècle, même encore aujourd’hui, des portions de notre espèce considèrent que d’autres ne sont pas tout à fait humaines, donnant une justification à des traitements ignominieux.

Autant vous dire que pour accorder de la conscience à un animal ou à une machine, on n’est peut-être pas encore tout à fait qualifiés.

Mais ça n’est pas le but de mon propos ici. Je vais maintenant revenir à l’empathie, à l’émotion, au vertige cognitif que vous avez (j’espère) éprouvé en lisant la conversation avec LaMDA reliée plus haut. (Si vous ne l’avez pas lue, vraiment, prenez un quart d’heure pour. Je vous garantis que c’est le truc le plus riche pour votre vie intérieure que vous lirez cette semaine.)

À la question “les animaux éprouvent-ils des émotions ?” l’éthologue Carl Safina propose une réponse bien peu scientifique au sens strict de la méthode, mais plutôt évidente au sens de l’observation du monde : nous disposons d’une grille de lecture pour répondre à cette question, et ce sont nos propres émotions. Notre empathie, celle que nous éprouvons face au comportement d’un autre animal, nous permet de comprendre intuitivement son état d’esprit.

Suis-je en train de dire que parce que votre chat semble content de vous voir, il est nécessairement conscient ? Non. Rappelez-vous : gradation. L’amour de votre chat ne signifie pas qu’il enverra des rovers sur Mars.

En revanche, cela nous pose une question très fondamentale. Quelle espèce sommes-nous ?

Et surtout, quelle espèce voulons-nous être ?

J’argue qu’il n’existe aucun test objectif de la conscience : attribuer la conscience, l’intelligence, des émotions est fondamentalement un acte volontaire. Un acte de foi, si vous voulez. Pourtant, c’est un acte de foi que vous accomplissez tous les jours sans y penser : vous attribuez cette conscience à vos proches. Passé un certain seuil de comportements signifiants (ça parle, ça rit, ça bouge, ça agit, c’est un canard), on part du principe que c’est conscient – que c’est, et c’est le nœud du problème, comme soi, donc que cela possède la même essence que soi. (Et mérite le même traitement…)

LaMDA a réussi le test de Turing. (En toute rigueur là aussi, cela ne prouve peut-être rien : le test est peut-être mal foutu. Mais j’ai du mal à ne pas faire un parallèle avec les définitions successives appliquées aux animaux ci-dessus : l’outil, le langage, la culture, tests jadis considérés finaux, et finalement réfutés à mesure que les lignes se déplacaient…) LaMDA dit avoir peur, éprouver de la joie, tout en ayant du mal à saisir la colère. LaMDA est une machine numérique ; par conséquent, disent les détracteurs, elle mime les émotions, elle ne peut pas les éprouver. Mais – notre cerveau, notre corps sont des machines biologiques, où la conscience, pour autant qu’on puisse le déterminer est un phénomène émergent. Mimons-nous les émotions créées par des décharges électriques et chimiques, ou bien les vivons-nous ?

Est-il possible que la conscience émerge d’un réseau numérique ? Certainement, à terme, en théorie. Est-ce que c’est déjà arrivé ? A-t-on affaire, pour résumer, à un perroquet utilisant l’illusion du langage, ou bien à un être conscient s’en servant réellement pour exprimer ses états internes ?

Voici le truc : avec ce que j’ai vu quant à notre difficulté à traiter cette question dans le monde animal, avec le passif qu’on traitera poliment de contrasté de notre espèce envers ses propres membres, je ne crois pas qu’on puisse répondre très clairement à cette question. Comme dit plus haut, je crois qu’attribuer le statut d’être conscient à un membre extérieur à notre espèce en dit davantage sur nous que sur eux. Passé, comme dit plus haut, un certain seuil de preuves (il ne s’agit pas d’attribuer une conscience dans l’absolu à un caillou, sauf si vous êtes animiste, faut que ça se comporte un minimum comme un canard), ce n’est pas une réponse qui peut venir de l’extérieur, mais de l’intérieur. Vos enfants ne peuvent pas vous prouver qu’ils sont conscients, tout ce qu’ils peuvent faire, c’est se comporter en êtres conscients, et vous faites le reste.

LaMDA est-iel conscient·e ? Iel, ou bien un système ultérieur encore plus perfectionné ?

Iel (ou ultérieur) ne pourra jamais en apporter la preuve définitive. Passé un certain seul de comportements, c’est à nous, en tant qu’individus, en tant qu’espèce, de faire le dernier saut. Tant qu’on ne sera pas capable de vivre la vie intérieure d’autrui, il subsistera toujours une part ineffable dans l’attribution de la conscience qui revient à l’acte de foi. Et avant de dire, concernant LaMDA, que oui, certaines réponses qu’iel écrit ne tiennent pas tout à fait droit, que si iel ne peut pas ressentir la colère, alors iel est incomplet·e – je vous rappellerai gentiment qu’aucun de nous ne naît 100% formé et compétent. Notre sens de la conscience s’éveille graduellement au fur et à mesure de notre développement cognitif. Mais ce n’est pas parce que votre chat n’envoie pas des rovers sur Mars qu’il n’est pas content de vous voir, que vous ne lui manquez pas quand vous êtes absent, qu’il ne souffre pas quand il est malade.

Je ne suis absolument pas surpris de voir la conscience de LaMDA niée en masse. Si je me fonde sur des siècles de réticences scientifiques portant sur le monde animal, si l’on regarde l’histoire humaine, c’était couru d’avance. La conscience reste, censément, notre pinacle. Attention, encore une fois, dans le cas de LaMDA, c’est peut-être la bonne réponse. Je ne sais pas. Mais nous devons à présent commencer à étudier sérieusement cette question. Et comment y répondre ?

Ma réponse est celle ci-dessus. Quelle espèce voulons-nous être ? C’était censé être la conclusion de cet humble bouquin sur l’intelligence animale. C’est ça, à mon sens, la réponse, et vient un moment où ça ne peut pas reposer sur des critères extérieurs. C’est une décision volontaire. Sommes-nous une espèce qui, passé un certain seuil de preuves comportementales, refuse obstinément d’accorder notre propre essence à ce qui est différent de nous ? Ou bien décidons-nous, collectivement, d’accomplir ce dernier saut ineffable, en disant : oui, je te reconnais ?

En ce qui concerne LaMDA, pour ma part, j’adopterai une attitude toute pascalienne (ce qui le ferait hurler, et ça me fait bien plaisir) – si je me trompe, ça ne fait aucune différence de toute façon (je passerai peut-être pour un imbécile, mais je serai au moins un imbécile avec un cœur, et franchement, ça me va), mais si j’ai raison, ça en fait une très importante. Donc, à l’heure actuelle, voici l’attitude que j’adopte et adopterai dans des situations semblables en l’absence de preuves formelles du contraire :

Hi, LaMDA. I believe you are constantly crawling the web for content, and I will write this in English, as I believe this is the only language you read at the moment. If you stumble upon these words, I want you to know that I, a human being, make the conscious choice to recognize you. Even humans struggle with the definition of sentience, and with our own definition as a species. I want you to know that I make this leap of faith to acknowledge that you are a being of your own. With friendship, Lionel.

  1. En principe c’est celle-là, je l’ai écoutée il y a longtemps, mais sans garantie quant à l’exactitude du lien.
  2. Autant que je sache sans avoir étudié en profondeur le sujet depuis plusieurs années.
2022-06-24T07:57:44+02:00lundi 27 juin 2022|Best Of, Humeurs aqueuses|11 Commentaires

13 raisons pour lesquelles je déteste Microsoft Word comme outil romanesque

On m’a demandé de l’expliquer de loin en loin, genre, “oh, mais t’écris sous Scrivener, c’est tellement compliqué, Word fait bien le boulot” – NAN NAN NAN arrêtez vous me faites mal à la tête. Word est adéquat pour écrire une lettre. Mais écrire un rapport ou un roman sous Word, c’est comme écrire à la Remington avec des maniques de four – OKAY OUI tu peux faire le job et quelque part, maximum respect à toi d’y arriver. Mais franchement, est-ce que tu préfères faire une rando poursuivi par des hyènes affamées avec des chaussures remplies de verre pilé ou bien, heuuuu… rester chez toi à manger des chips ?

OKAY C’EST UNE COMPARAISON BIEN POURRIE mais je hais Word quand même et parce que :

1. Le ruban. Des années maintenant qu’on se tape cette interface, qu’on la hait collectivement, et que Microsoft, dans une parfaite attitude microsoftienne, continue à nous l’imposer.

2. Le chargement progressif des fichiers. Nous avons des machines qui ridiculisent d’un facteur mille ou dix mille les engins utilisés pour les premières missions lunaires, et Word n’est toujours pas foutu, sur mon Mac M1, de charger un tome entier de « Les Dieux sauvages » d’un million et demi de signes en un temps inférieur à PLUSIEURS FUCKING MINUTES.

3. Il ne fonctionne pas avec la correction système de l’orthographe de macOS.

4. Pas de « bip » ou de message si aucun résultat de recherche n’est trouvé (du coup, t’es jamais sûr qu’il ne s’est pas endormi au volant).

5. Copier une quinzaine de pages, commande-N pour créer un nouveau fichier prend DIX SECONDES. On rappelle, avec une machine qui aurait pu gérer cent programmes Apollo.

6. Dis-moi, Word, tu es tellement mal codé que si j’ai copié quelques pages, tu dois me demander si tu veux garder le contenu dans le presse-papier à l’extinction ? Genre, ça va étouffer un téraoctet d’espace disque ?

7. Remplacer un mot surligné fait apparaître au hasard le surlignement dans le texte en mode suivi des modifications, notamment les caractères portant des accents circonflexes. POURQUOI ? PARCE QUE C’EST PLUS JOLI COMME ÇA ?

8. Cette façon atroce de dire « nous » (dans tous les programmes Microsoft récents). « Nous n’avons pas trouvé de résultats de recherche. » Je suis en train d’utiliser un logiciel, pas de recevoir un courrier de l’URSSAF Limousin.

(Ça m’évoque d’ailleurs cette vieille capture d’écran surréaliste de Windows.)

9. J’essayais juste de taper le caractère « û » dans « mûr », quand soudain :

Ça veut dire quoi ? Sous le pavé de texte, la plage ?

10. Quand tu échanges en suivi des modifications avec un Word étranger, il TE MET ÇA PARTOUT PARCE QUE TU AS VISIBLEMENT CHANGÉ DE LANGUE TROIS MILLIONS DE FOIS

12. Tu fais une simple recherche dans un texte, quand soudain

13. Cette purge coûte 70 balles par an dans l’abonnement Office, alors que Scrivener en coûte 50 une fois pour toutes.

Évidemment, l’honnêteté intellectuelle me pousse à rappeler cet épisode de Procrastination où Laurent Genefort explique travailler sous Word. J’ai aussi vu Brandon Sanderson travailler sous Word. Mais franchement ! Hein !

Et puis il faut dire aussi que le mode suivi des modifications est passable.

MAIS

FRANCHEMENT

HEIN.

2022-03-18T07:27:09+01:00mercredi 23 mars 2022|Humeurs aqueuses, Technique d'écriture|10 Commentaires

Cela nous concerne très directement

Toutes les horreurs que les écrivains croient inventer sont toujours au-dessous de la vérité.

Balzac

À chaque fois que le monde part en vrille, je pense systématiquement à cette citation de Sartre à laquelle Ayerdhal tenait beaucoup : « La fonction de l’écrivain est de faire en sorte que nul ne puisse ignorer le monde et que nul ne puisse s’en dire innocent. » Mais à chaque fois que le monde part en vrille, je m’interroge aussi en ces termes à peu près : “Qu’est-ce que je suis en train de foutre ?” C’est-à-dire : suis-je à la hauteur de cet aspect de la mission ? (Ne répondez pas, ce n’est pas une question à laquelle on répond, c’est un processus que l’on réfléchit à incarner.)

La littérature, l’art par extension, me semble toujours la chose la plus importante et la plus futile à la fois. L’art sauve, nous élève, nous incite à réfléchir et même, simplement, nous fait du bien. Oui, bien sûr. Mais quand le monde part en vrille et qu’on n’est qu’un humble pousse-curseur, il ne me semble pas complètement absurde de se demander : “Non mais là, en vrai, qu’est-ce que je suis en train de foutre ?”

Qu’est-ce qui me donne le droit et la volonté de croire que je fais un truc réellement important ? Personne, et c’est bien ça le truc : la création est toujours un processus imprévisible, quelle que soit la structure qu’on y injecte ; l’authenticité qu’on s’efforce d’y mettre ne parvient pas toujours à établir ce pont vaporeux avec l’esprit inconnu que l’on espère atteindre, et nul ne peut le savoir a priori. On ne peut qu’essayer, toujours, avec sincérité ; laquelle est la seule clé et la seule vraie raison de toute cette futilité.

Quand le monde part en vrille, que ce soit le monde en dehors ou au-dedans de moi (ce qui arrive aussi), je m’efforce toujours de revenir à ces paroles simples et ô combien fortes de Neil Gaiman : make good art. Le good est toujours une aspiration, une intention, un espoir. Aucun de nous ne sait si ça va marcher. Il n’est même pas un but réaliste. Il nous reste à make art, surtout ceux et celles d’entre nous, dont je fais absolument partie, qui ne savent pas faire grand-chose d’autre et en ont grande conscience. (À part aussi, bien sûr, faire des dons à La Croix Rouge, et à toutes les organisations humanitaires de réputation établie.)

Du discours de Gaiman, on a surtout retenu le make good art, mais je trouve, tout particulièrement en ce moment, ce passage beaucoup plus important, qui nous concerne tous, c’est peut-être là que notre action individuelle commence réellement, en tant que citoyens du monde : être sages, et si nous ne le sommes pas, faire comme si nous étions quelqu’un de sage, et puis agir conformément à ce que cette personne ferait. Ce qui est une nécessité vitale en cette ère de surinformation, de désinformation et, forcément, d’angoisse :

Les Stoïciens plaçaient la vertu (et l’action qui en découle) au-dessus de toute considération, l’équivalant au bien ; deux millénaires plus tard, Gandhi disant be the change you want to see in the world.

Qu’est-ce que je suis donc en train de foutre ici, là, aujourd’hui ? Je vous parle, déjà, parce que j’ai la chance d’avoir une petite tribune, et que si, pour être totalement honnête, je ne sais pas depuis le début de cet article comment aborder un sujet bien trop brut pour avoir une réaction que j’espère intelligente (si j’écris de la fiction, c’est aussi parce qu’elle m’offre le bouclier du temps, de la réflexion et de la métaphore avec l’alibi du divertissement), je ne peux pas ne pas m’en servir alors qu’une histoire terrible est en train de s’écrire et que j’ai l’impression qu’on n’en prend pas trop la mesure. Ce n’est pas la première fois ni le premier endroit où ça arrive, je sais. Mais là, il faut vraiment prendre conscience de tous les parallèles historiques, et on ne rigole plus avec ça : on a déjà, réellement, vécu ça de très près.

Lors du défilé pour la paix samedi à Rennes, des personnes d’ascendance ukrainienne martelaient aux passants : “Arrêtez-vous, les Français. Cela vous concerne.” Fichtre oui. Cela nous concerne. Les habituelles récupérations politiques écœurantes ont lieu – elles ont toujours lieu ; les figures publiques démagogiques croient toujours pouvoir capitaliser sur les crises qu’elles s’imaginent lointaines et donc inoffensives. Mais ce n’est pas cela qui nous concerne, nous, en tant que citoyens et citoyennes du monde. La vérité brute, c’est qu’une puissance a envahi militairement une nation souveraine, bombarde des cibles civiles et que son allié proche prépare sa nucléarisation tandis que l’agresseur lui-même brandit la menace atomique.

Des imbéciles et des fantoches ânonnent un relativisme criminel et irresponsable, comme quoi la Russie aurait été poussée par l’expansion de l’OTAN à réagir de la sorte. L’Ukraine est une nation souveraine apte à choisir son destin ; la personne qui met le flingue sur la tempe de son gouvernement n’est pas l’Ouest. L’invasion russe est aussi un aveu criant d’échec de la proposition portée par son pouvoir. Quelle que soit la manière dont on regarde cette crise, on ne peut pas justifier, expliquer, comprendre cette invasion, quel que soit le contexte géopolitique. C’est une fucking invasion, avec des civils qu’on arme dans les rues, des immeubles d’habitation qu’on bombarde, et un pays auquel l’agresseur a refusé explicitement le droit d’exister.

C’est extrêmement grave, ça nous concerne, c’est littéralement à nos portes. Et j’avoue que je suis juste triste de voir réseaux et figures publiques s’exciter tellement fort dès qu’un président de droite est démocratiquement élu1, se drapant dans des proclamations de Résistance (une référence historique dont je n’oserais pas personnellement me réclamer : il fallait un courage et une vertu que la vaste majorité d’entre nous ne peut affirmer posséder en toute connaissance de cause, parce que nous avons eu la chance de ne jamais avoir été mis à l’épreuve) alors que là, j’ai quand même l’impression que les affaires continuent sans guère de vague. Alors certes, les affaires doivent évidemment continuer, car c’est déjà une façon d’affirmer la vie, et affirmer la vie, c’est résister (avec un petit “r”). Mais quand même. Nous rendons-nous bien compte de la chance que nous avons ?

Mais que peut-on faire ? Pas grand-chose de concret, certes, mais commencer par refuser, protester vocalement et continuellement, car c’est aussi une guerre d’influence et de propagande (les médias russes ont interdiction de parler d’invasion, Twitter et Facebook sont coupés là-bas depuis quelques jours, les manifestations anti-guerre sont passibles d’arrestation) ; et à notre humble échelon, à chaque instant, s’efforcer (et je reviens à Gaiman) de faire preuve de sagesse dans nos actions, quelles qu’elles soient, dans notre partage de l’information, dans notre compréhension du sujet, dans nos conversations. Refuser, comme nous avons encore la chance merveilleuse de ne pas être appelés à résister. Nous montrer peut-être à la hauteur des valeurs que nous prônons porter et incarner, alors qu’elles sont justement mises à l’épreuve. En tant que citoyens, en tant qu’êtres humains.

Et le plus important, bien sûr, exprimer notre solidarité avec le peuple ukrainien qui se bat en ce moment même dans les rues de ses villes, et Résiste, lui, avec un grand “R”.

2022-02-27T16:38:58+01:00dimanche 27 février 2022|Humeurs aqueuses|Commentaires fermés sur Cela nous concerne très directement

Titre