L’obligation fantôme (et Current Reader)

Getting Things Done a révolutionné la productivité personnelle mais, comme à peu près tout en notre ère de standardisation, le concept de boîte de réception / triage / tâche à accomplir a débordé du domaine professionnel pour envahir tous les domaines de l’existence, des emails (inbox zero!) au doomscrolling des réseaux, en passant par la liste de lecture Netflix.

You know who you are.

Partout, les informations arrivent, s’entassent, et parce qu’on dispose de la possibilité et de la méthode pour les traiter, on imagine que le temps est extensible et qu’on peut tout gérer. Ce qui est évidemment illusoire, et génère une « obligation fantôme » (phantom obligation) dans les excellents mots de Terry Godier, à travers un article qui a circulé assez largement.

Partout, les notifications et les badges rouges accaparent (et monétisent) l’attention, générant une culpabilité radioactive de fond qui n’a pas lieu d’être : oui, vérifier vos mails professionnels et les suivre est important, mais pas autant que vos flux sociaux ni que les articles mis de côté pour le plaisir. Qui se dit : « il faut que j’arrive à bibliothèque zéro » ?

Il convient, avance Godier, de questionner les paradigmes des interfaces de nos applications ; un lecteur de flux doit-il vraiment ressembler à une application d’emails? Non. Et puisque les flux RSS, c’est le bien, il est l’auteur d’une application de lecture résolument différente, Current Reader, qui traite les articles non pas comme une liste de choses à faire, mais comme une rivière de contenu où les actualités, les essais et les opinions passent et se dépassent, et où il s’agit de lire pour le plaisir de lire et non pour l’obligation fantôme de réduire la pile à zéro, tout ça pour la voir remonter dans l’heure qui suit, supplice de Sisyphe moderne. Current ne présente, et c’est un choix, aucun compteur.

Hades to Sisyphus landing in Tartarus: FEAR AND LEARN THY PUNISHMENT, MORTAL! Here thou go. That's an iPhone. Sisyphus: Oh… Okay. That's… cool, I guess? Hadès: Thou shalt reach inbox zeroSisyphus: NOOOOOO

𝙻𝚒𝚘𝚗𝚎𝚕 𝙳𝚊𝚟𝚘𝚞𝚜𝚝 / Wildphinn (@lioneldavoust.com) 2026-04-07T05:12:21.211Z

De manière annexe, une lecture vivement recommandée : The Last Days of Social Media, qui expose en détail comment les réseaux que nous avons connu dans les années 2010 sont morts (ou agonisent) et que nous sommes déjà passé·es à autre chose, et que nous avons besoin d’autre chose.

2026-04-07T07:21:35+02:00mardi 7 avril 2026|Geekeries, Humeurs aqueuses|0 commentaire

Annonce d’un projet radical et collaborativo-social : l’École des Vents

Parce que le monde va mal – il va mâle, car les hommes sont fous –, j’ai décidé, dans le for intérieur de moi-même, de prendre une décision radicale. Parce que je suis auteur, et donc, foncièrement plus intelligent que tout le monde, puisque j’ai compris des trucs et que j’écris dessus, j’ai décidé de fonder une école de formation scholastique universelle, baptisée l’École des Vents – car nous sommes tous Dust in the Wind, et que les zéphyrs et les aquilons, par la puissance de la convection que l’on retrouve également – cyberespace ! – dans les entrenoeuds et interchanges de l’Internet multimédia – le XXIe siècle est idées, fluidité, conceptualisations indépendantes antifragiles ultralocalisées en résistance décisive. 

À l’École des Vents, point de diktat, point d’enseignement vertical d’une vérité déposée ; non, l’école est en autogérance totale, car l’élève lui-même, le stagiaire – stage-hier – entre en scène dans l’espace commun opérationnalisé par les psychés présentes, et dès lors, enseigne à lui-même ce qu’il reçoit de tous. C’est davantage une dramatisation de l’actualisation qu’un curriculum unidirectionnel ; c’est une co-concrétisation collaborative, une autorité répartie et non-locale, un champ quantique globalisant et globalisateur par lequel la profonde authenticité de nos vérités somatiques influe et incarne le changement de paradigme nécessaire à un âge à la fois cyberspatial et techno-ancestral. Ah, et puis Gilles Deleuze. 

J’ai monté l’École des Vents avec tout un assortiment de talents techno-pagans, d’empiristes de l’âme, de sages fous réunissant le meilleur des courants contraires de l’humanité en ce seuil de quête holistique. Parmi les premiers talents qui ont accepté de me rejoindre dans ce projet insensé et pourtant le seul à faire sens alors que le monde vacille sur son point d’équilibre, des slammeurs, des illustrateurs-charcutiers, des sculpteurs-CEO, des musiciens-oracles, que j’ai l’honneur et le plaisir d’organiser de façon horizontale et collaborative autour de moi-même en ma persona d’auteur-musicoélectronicien, et surtout de codeur de la réalité.

Le lieu où l’école se construira, sous forme d’un village circulaire et durable intégralement composé de yourtes en fibre de fullerène et bouse de zébu, alliant la contemporanéité technologique au savoir ancestral des peuples premiers. Il y aura aussi de petits fanions colorés.

Le programme complet du premier stage, pour les stage-hiers, sera annoncé bientôt, mais DJ Raspoutine, artiste bruitiste dont Autechre a dit « on lui a tout piqué » et Camila Varda Balaklava Moussaka Camélia Rada Popova Mitsubishi-Hilton, plasticienne russo-nippone spécialisée dans les boîtes à fromage, m’épaulent déjà pour la production d’ateliers radicaux et transformateurs, comme : 

  • Vaincre le capitalisme par la thalassothérapie
  • Entre botanique éveillée et transcendance tantrique par l’ivresse : à l’écoute de la mousse
  • Pont ou bien frontière ? Chercher son archétype jungien par une méditation psychotropique sur le viaduc de Millau
  • Ces liens qui nous (dés)unissent : purger les blocages des lignes temporelles akashiques par la transe du macramé
  • Ce que Super Mario nous enseigne sur la croissance du Soi
  • Does it bring joy? Purger les traumas intergénérationnels par la méthode Marie Kondo

De manière à démocratiser au maximum ce programme de survivance écopsychique aux disruptions systémielles et à garantir son inclusivité maximale dans sa radicalisation anticlassiste, j’ai décidé de le placer au tarif early bird préférentiel et tout à fait raisonnable de 10 000 € les trois jours. Et de manière à positionner résolument la démarche en-dehors du capitalisme bourgeois et d’en faire un véritable acte de révolution culturelle permanente de l’individu invertissant son réseau matriciel de connexions tendues, les frais d’inscription sont uniquement payables en cryptomonnaies et NFT. 

2026-03-25T05:17:13+01:00mercredi 1 avril 2026|Humeurs aqueuses|3 Commentaires

De manière générale, on pourrait ne pas mettre des gens sexualisés sur des affiches grand public et ça serait super

(C’est chiant Internet en 2026, tu dois faire des titres d’articles longs comme des Zettels. Bref.)

Si vous avez eu la polémique, très bien, si vous ne l’avez pas, ça n’est pas grave, parce que l’idée n’est pas d’y répondre ici, mais juste de placer quelques idées dans un coin pour l’avenir. Parce que c’est 2026 et que visiblement, everything old is new again, ça pousse des cris d’orfraie en mode « on ne peut plus rien dire » sur des affiches de festival grand public faisant apparaître un personnage (forcément) féminin fortement dénudé, et ça dérive en bataille rangée alors que franchement, on devrait avoir un peu réglé ça aujourd’hui. Alors comme il faut visiblement mettre les sous-titres pour les outragés de verre d’eau, ça n’est pas une question de « censure » ou de liberté d’expression, c’est une question beaucoup plus simple :

C’est stupide et c’est dommageable.

Et non, ça n’est pas dommageable parce que, comme les crétins aiment à le dire, « on ne peut plus s’exprimer librement » (c’est-à-dire : on endommagerait le potentiel érotique du spectateur), cela endommage en réalité le domaine même que l’on prétendrait défendre.

Bon, je mets la charrue avant les dauphins de trait, donc, pour commencer : une affiche de festival grand public n’est pas Ledroit l’endroit pour sexualiser une figure, quelle qu’elle soit. Je ne sais pas pourquoi c’est si difficile à comprendre. C’est grand public, et l’érotisme, quelle qu’en soit la nature, s’observe, se pratique et se révère derrière des voiles. On ne colle pas une meuf à moitié à poil sous les nez des mômes ni de ta grand-mère, en trois mètres par douze. Ça ne devrait pas être compliqué.

Ensuite, est-ce que le monde a vraiment, encore besoin d’une meuf à moitié à poil en trois mètres par douze ? Est-ce que c’est ça, en 2026, l’affirmation de la liberté d’expression ? Est-ce que, grand diable, la sexualisation et l’affichage du corps féminin sont si taris en Occident qu’il faut absolument reconquérir le dernier espace subversif qui soit, une affiche de festival grand public ? Si vous avez besoin de ça, je ne sais pas, puis-je vous présenter à Internet au sens large ? À la rigueur, hé, mettons un mec, au moins ça rééquilibrera un peu. Mais : voir point 1, non, ça n’est juste pas ni le lieu ni Ledroit l’endroit, stou.

Je ne suis pas bégueule ni pudibond : j’aime les femmes, j’aime l’érotisme, je célèbre son expression consensuelle et légale sous toutes ses formes, y compris l’absence d’icelle. C’est justement parce que j’ai cette profonde révérence (acquise de bien haute lutte et contre mes propres démons, je peux vous dire) que je me sens aujourd’hui capable d’affirmer un truc : à coller du sexe ou sexe-adjacent partout (because sex sells, baby), on dénature, on brouille, on passe pour évidences des éléments et des pratiques qui nécessitent, eh bien, une éducation, qui n’est pas seulement physique, mais aussi psychologique, inclusive, mentale, concernant respect et écoute, à la fois de l’autre mais avant tout de soi (parce que tout commence par soi). La sexualisation banale brouille l’énergie et la puissance de la pratique du corps la plus ancestrale et la plus vulnérable : et faire ça, c’est faire exactement l’inverse que de l’honorer, c’est faire exactement l’inverse que de lui donner une libre expression, c’est présenter sous l’aspect de l’évidence quelque chose qui est tout sauf évident, quelque chose qui doit être construit, développé, nourri, mais dans des putains de contextes adéquats, par en trois mètres sur douze dans l’Ouest-Plan-de-Cuquois. C’est alors que l’exploration est possible, que la découverte et le jeu s’épanouissent, et c’est pas pour rien que le kink expose explicitement les règles de ses jeux et de ses consentements : c’est justement parce que ça permet la scène en toute sécurité (laquelle est la base), et ça se fait entre adultes, pas sous le nez des mômes et de ta grand-mère (quoique, ta grand-mère fait dushibari, hell yeah, more power to her, mais c’est pas le débat).

Le Tantra le sait : l’énergie pure (Shakti) nécessite une structure (Shiva), sinon c’est le bordel (my words, not Tantra’s). Le flot de la rivière nécessite un chenal, sinon c’est un marécage1. On manipule cette énergie avec un minimum de considération, et le chenal n’est pas une affiche grand public, point barre. Ça, c’est juste idiot, c’est du combat d’arrière-garde et franchement juste gênant qui, surtout, véhicule tout simplement une volonté oppressive par l’appropriation et l’imposition dans l’espace public d’une image sexualisée, laquelle ne peut commodément pas rendre les coups.

Et si on veut célébrer la beauté et l’énergie féminines, on peut le faire autrement. Par exemple, personnellement, cette affiche de Bilal pour les Utopiales, qui a 26 ans aujourd’hui, m’est toujours restée dans la rétine, parce que le visage dégage mille fois plus : il évoque une histoire, un contexte, une substance. Alors qu’une énième silhouette dénudée n’est que du popcorn pour l’âme – et tout aussi peu sain. (Et on rappellera que Bilal est tout à fait capable de réaliser des planches et des plans érotiques, très beaux d’ailleurs – juste, lui savait que ça n’était pas Ledroit l’endroit [pardon, je ne m’en lasse pas] pour ça.)

Affiche Enki Bilal
  1. L’inverse est évidemment nécessaire aussi – un lit sans eau est un cadavre – mais ça n’est pas la question ici.
2026-02-04T01:41:20+01:00mercredi 4 février 2026|Humeurs aqueuses|6 Commentaires

Meilleur business model 2025 : agresser les gens

Il y a treize ans, avec la naïveté qu’on peut avoir à treize ans (attendez, je vérifie mes notes) – non, qu’on pouvait avoir il y a treize ans, je m’offusquais ! Avec des mèmes ! De l’idée grotesque, grotesque comprenez-vous, que Facebook allait planquer le contenu de vos amis derrière un algorithme et que vous ne verriez plus le contenu auquel vous vous étiez abonné·e. Heureux que nous étions ! Candides et gambadant joyeusement dans les prairies numériques, pensant encore que nous vivions sur les forums de l’an 2000.

En 2025, Hank Green a réalisé une expérience édifiante, résumée par cet article (emphase de mon fait) :

Il a gentiment tenté d’attirer l’attention de ses abonnés sur sa boutique caritative pendant le Black Friday, tentative que Threads n’a montré à quasiment personne. […] Il a alors essayé autre chose : envoyer des réponses cyniques à d’autres posts visant à susciter la polémique, incluant un lien vers sa boutique. Ça s’est avéré une stratégie bien meilleure […] Voilà le business façon 2025, babyyyy.

Plus bas, un commentaire résume malheureusement bien la situation :

L’une des principales raisons de construire une communauté en ligne, c’est de pouvoir organiser des choses autour. Hank Green propose du contenu qui plait aux gens, ils s’abonnent, et il peut alors informer ce public d’éventuelles soldes sur sa boutique ou d’opérations caritatives à venir. C’est bon pour le public qui reçoit un contenu qui le divertit, c’est bon pour la plate-forme qui touche une commission sur les pubs montrées dans la conversation, et c’est bon pour Hank qui fait usage de son influence. […] Tout ce qui va de Threads à X en passant par TikTok combat activement ce modèle.

Voilà donc où nous en sommes en 2025, babyyyy. Après des atermoiements, une pause, un retour, puis le comportement de Meta sous l’administration Trump, j’ai clairement décidé que je refuserais dorénavant ces plate-formes, donc le fonctionnement n’est pas même pas activement toxique à nos institutions politiques, mais à toute forme de communauté humaine. Je me suis promis de ne plus jamais m’engager sur aucune plate-forme qui ne propose pas un fonctionnement non-algorithmique (d’où ma présence sur Bluesky uniquement, et évidemment ici, pour l’éternité + 1).

Je ne regrette pas un instant mon choix. Je suis bien plus serein dans ma tête, je suis heureux de vivre conformément avec mes valeurs, la qualité de mes conversations est bien supérieure. Plus le temps passe, et plus je me trouve dans ce que j’imagine être l’état du fumeur sevré : tout aperçu de ce monde sculpté par Meta, X et TikTok (la trinité de l’enfer) me semble de plus en plus invraisemblable, absurde et surtout tragiquement malade.

Cependant, soyons honnêtes : depuis cette étape, la fréquentation de ce blog s’est nettement mais sûrement érodée. Le fait que je n’aie pas publié de gros roman depuis L’Héritage de l’Empire n’aide pas non plus, bien sûr, donc ça n’est certainement pas la seule cause, mais quand même. L’impact existe. Quitter ces plate-formes et laisser à mes maisons d’édition bien-aimées la charge d’occuper le terrain pour ma promotion est aussi un cache-misère dont j’ai pleinement conscience : je confie à d’autres la charge de me vendre, ce qui est une position dont la dissonance ne m’échappe absolument pas et ne change rien au problème de fond.

La dure et terrible réalité, en 2025, est que, dans une activité de création, la visibilité reste importante, et le business façon 2025 nous laisse le choix, en très gros résumé, de nous comporter comme des chiens enragés pour gagner notre vie, ou bien de prendre le risque de ne pas la gagner et de cachetonner ailleurs pour couvrir les frais (ce qui me concerne de plus en plus). L’algorithme déclasse la bienveillance et la diplomatie. Voilà la dure réalité.

J’ai fondé Procrastination (et nous sommes vaillamment diffusés par Elbakin.net) dans l’espoir de contribuer avec mes camarades à tenir, vent debout, cet esprit des années 2000-2010 où l’on s’abonnait et suivait les gens simplement parce qu’ils proposaient des choses d’intérêt au lieu de créer du drama pour surfer sur le réflexe émotionnel qui consiste à cliquer sur le lien du message rageux. Ça aide, mais ça nécessite autrement plus de taf que de sortir une punchline rageuse à un tweet de merde.

Aujourd’hui, j’ai quand même un peu l’impression de jouer dans l’orchestre du Titanic. Je continuerai à jouer du violon parce que l’alternative – alimenter la roue à hamster – m’est devenu fondamentalement intolérable et même violent. Mais clairement, ça n’est pas le plus facile. Et c’est tout notre navire collectif qui est en train de sombrer avec.

Sur ce, BONNE JOURNÉE HEIN

2025-12-03T04:10:13+01:00mercredi 3 décembre 2025|Humeurs aqueuses|8 Commentaires

La bulle de l’IA approche peut-être de l’éclatement

Et je dirais bien que ça ne nous fera pas pleurer, sauf que, quand d’immenses risques financiers comme celui-ci explosent à la tronche des investisseurs, ils tendent à nous exploser collectivement au visage à tou·tes, et nous finissons par devoir éponger la dette.

Mais, il apparaît de plus en plus clairement que fournir toutes les données existantes du monde aux grands modèles de langage a atteint une sorte de plafond : cette approche ne conduira pas la recherche à l’Intelligence Artificielle Générale. ChatGPT 5 n’améliore que marginalement les performances du 4. Les modèles de langage hallucinent toujours autant et sont toujours aussi faciles à détourner.

Et tout récemment, Oracle a signé un contrat de 300 milliards (oui, MILLIARDS) de dollars avec OpenAI, alors que, de leur propre aveu, ils ne seront pas rentables avant 2030.

Tout ça pour quoi ? Des machines à résumer des textes et à cracher du contenu générique pour des tâches bullshit. Construites comment ? On siphonne les œuvres des créateur·ices du monde entier sans leur consentement, on entrave la transition énergétique, on rend encore plus précaires les métiers artistiques qui n’ont pas besoin de ça, on sape encore davantage la presse traditionnelle, le tout alimentant le technofascisme rampant. Je ne suis pas hostile à l’IA ni à l’apprentissage automatique, qui peuvent donner des résultats formidables dans le cadre de la médecine et la recherche scientifique, mais l’IA générative est un tout autre domaine, fondé sur des pratiques prédatrices, pour un impact social et mental général négatif.

Dans notre hypercapitalisme mondial et instable, la technologie avance de plus en plus par bulles grossièrement surévaluées et éclatements plus ou moins dangereux. On a eu la fameuse « bulle Internet » dans les années 2000, les NFT et blockcouillonades ont suivi la même trajectoire, et je ne serais pas étonné que le tour de l’IA arrive d’ici un ou deux ans.

Qu’en restera-t-il ? Pour commencer, la société éponge de plus en plus souvent les paris de ce faible nombre d’irresponsables pour protéger ses structures existantes. Nous risquons fort, une fois de plus, de payer collectivement la dette. Et après le sursaut, les reliquats de la technologie, ramenés à une envergure plus raisonnable, infusent dans le présent. L’éclatement de la bulle des « dotcom » n’a pas signé la fin d’Internet, on échange toujours des Bitcoin mais plus des $HAWK, il est fort probable que la recherche en langage naturel, les assistants virtuels, les outils textuels qui ont fleuri partout dans nos outils restent à demeure. Que ça nous plaise ou non.

Juste, l’intelligence artificielle générative ne nous amènera pas à l’oisiveté d’une société post-rareté type Star Trek. Juste à engraisser encore davantage une poignée toujours plus réduite d’acteurs. Et, que la chute se produise ou pas, ça nous fait mal, d’une manière ou d’une autre.

2025-09-12T09:08:16+02:00mercredi 17 septembre 2025|Humeurs aqueuses|9 Commentaires

Payer une facture en France, payer une facture en Australie

Ceci est une histoire vraie :

Payer une facture en France (en l’occurrence, soins exceptionnels) :

  • Recevoir la notification papier.
  • Constater la présence d’un papillon à détacher à renvoyer avec son chèque.
  • Constater qu’on n’a plus de chéquier depuis très longtemps.
  • Chercher – et trouver – en petit sur le document la mention d’un portail de paiement des finances publiques.
  • Aller sur ledit portail.
  • Constater qu’il ne marche pas avec Safari. Sortir le Chrome qu’on garde pour ce genre d’occasions.
  • Remplir le numéro de client.
  • Remplir le numéro de facture.
  • Remplir le numéro d’ordre.
  • Constater que le numéro d’ordre n’est pas bon.
  • Le recopier à nouveau.
  • Constater qu’il est toujours faux, malgré l’assurance de l’avoir tapé correctement.
  • Scruter la facture. Constater qu’il existe un autre numéro d’ordre, qui porte exactement le même nom que le premier, ailleurs sur le document, pas du tout à côté des précédents identifiants parce que fuck you that’s why.
  • Rentrer ce numéro d’ordre.
  • Ouf, ça marche.
  • Valider le paiement.
  • Temps consacré : 7 minutes.

Payer une facture en Australie (quelle qu’elle soit) :

  • Aller directement à la section dite BPAY, laquelle est standardisée pour toutes les factures.
  • Aller dans son appli bancaire. Rentrer le numéro d’émetteur BPAY.
  • Constater que l’application confirme, en toutes lettres, le nom de l’émetteur avec le numéro rentré.
  • Rentrer son numéro de client.
  • Payer.
  • Temps consacré : 15 secondes.

Bonus : Se rappeler que, à l’avenir, toute facture émise par le même organisme pourra être payée directement dans la section BPAY avec les mêmes identifiants dorénavant enregistrés et que le temps de l’opération sera quasi instantané.

2025-08-25T09:55:40+02:00mercredi 27 août 2025|Humeurs aqueuses|4 Commentaires

IA, soupe tiède et soif d’humanité

L’IA me pète les genoux, l’IA me sort par mes yeux, l’IA et ses petites baguettes magiques de merde qui ont fleuri dans tous mes outils me donnent envie d’aller acheter une machine à écrire de vingt-cinq kilos pour défoncer un rack de serveur avec, bref, je ne suis point enthousiasmé par ce prétendu outil en quête d’un modèle économique et fondé sur le plus grand pillage d’œuvres de l’esprit de l’histoire humaine et qui démontre régulièrement qu’il est plus con qu’une chaise à trois pieds

L’IA ne crée pas, ça commence à se savoir, elle ne fait que remixer ce dont on l’a nourrie et ce, de façon globalement peu adroite, en plus, et y a forcément des crétins pour crier au miracle, comme des spectateurs revenant d’un événement de David Copperfield fermement convaincus que la lévitation existe :

There's a thread on Twitter that purports to show that AI can save money by producing visual effects better than Hollywood. And it's just identical shots that wouldn't exist without straight plagiarism of the source material. It might be the dumbest thread I've ever seen.

Matt Novak (@paleofuture.bsky.social) 2025-05-14T04:48:48.085Z

RENDEZ-VOUS COMPTE CETTE PHOTOCOPIEUSE ÉCRIT DU DOSTOÏEVSKI C’EST UN MIRACLE

Hélas, le monde étant ce qu’il est, pour des textes simples, des brochures publicitaires, des musiques d’illustration, l’IA est déjà en train de mettre des pelletées de gens sur la paille (MAIS LE PROGRÈS ! nous clame-t-on). Mécaniquement, ça percole aussi dans l’art au sens large (on a parlé des techbros de Spines), mais j’ai un rêve – probablement un peu idéaliste, mais c’est un rêve, alors c’est fait pour :

Nous baignons déjà dans une soupe artistique tiédasse où plus le risque est important, plus la sécurité prime, en témoignent les blockbusters Marvel sortis à la chaîne, la lassitude du public envers les formules-qui-marchent, la nouvelle trilogie Star Wars bancale, etc. Une fois de temps en temps sortent cependant des projets risqués qui bluffent tout le monde : Outer Wilds, Twin Peaks, Messe pour le Temps Présent, Severance, The Fountain, de vrais projets d’artistes (avec les parcours épineux qui les accompagnent souvent, malheureusement), qui pètent tout et inspirent toute une sphère.

Or l’IA ne créera jamais quelque chose de totalement novateur, c’est tout le contraire, elle va donc renforcer l’aspect soupe tiédasse dont nous avons déjà… euh… soupé. Mon rêve, ma croyance, mon fils, ma bat… euh… c’est que cette situation développe une appétence renouvelée pour les projets d’artistes, les approches folles, novatrices, les vrais risques qui disent quelque chose, d’autant plus en réaction vis-à-vis de l’immense photocopieuse qu’est l’IA où tout est plus ou moins pareil et mécaniquement réchauffé. On voudra de l’humain, qui saigne, qui met son cœur sur la table, qui te prend le visage entre les mains, te plante les yeux au fond de l’âme et te dit : « tiens, putain, de la vie brute dans ta gueule ».

Soyons grand·es, beaux et belles, fantastiques – fous. Je veux dire, ça a bien marché pour Boris Vian.

Ouais, je rêve. Je sais. Mais une part de moi y croit quand même. C’est parce que je garde une foi déprimante envers notre espèce. Sinon, je ne ferais pas des articles avec des gros mots.

2025-05-16T16:33:16+02:00mercredi 21 mai 2025|Humeurs aqueuses|5 Commentaires

L’histoire récente en un graphique

Petit jeu : sur le graphe suivant, résumant la force de l’euro contre le dollar australien (qui est assez volatile, car servant de monnaie relais sur les échanges mondiaux), pouvez-vous trouver le moment de l’investiture de Donald Trump, puis le moment où il a annoncé ses droits de douane absurdes ?

Évidemment, ça fait mes affaires (je fais le plein de ma bagnole pour une quarantaine d’euros Down Under…) mais je préférerais de loin que, vous savez, on ne détruise pas le monde, et en plus, par bêtise abyssale.

Au cas où vous l’auriez raté, la formule censément complexe et puissante avec des lettres grecques de partout pour calculer les droits de douane de l’administration américaine est un simple rapport de pourcentage de la balance commerciale avec un état donné, divisé par deux. Ce qui n’a aucun fondement dans la réalité, et pour ajouter à la connerie stellaire de la situation, ces tarriffs ne sont pas appliqués par état souverain, mais par domaine Internet (.fr, .au, .uk…) ce qui signifie que des îles inhabitées sont taxées, ainsi que… l’Antarctique. (Qui, au rythme où vont les choses, exportera peut-être de moins en moins d’icebergs)

Le clou dans le cercueil : cette brillante tactique aurait été suggérée… par une IA. Donc, quand on dit que cette « technologie » a le potentiel de détruire le monde, ça commence, mais juste parce que notre espèce a atteint un niveau de stupidité collective suffisamment prodigieux pour s’y fier aveuglément.

Le monde se rééquilibre souvent, cependant, après une crise. L’indécrottable optimiste en moi veut voir ici le potentiel pour l’entrée dans un âge nouveau, après, certes, une crise d’envergure, parce qu’il semble qu’on ne sache toujours pas faire autrement.

Et le monde ne se rééquilibre pas tout seul – il le fait grâce à l’action concertée et prolongée des peuples.

2025-04-09T10:49:45+02:00mercredi 9 avril 2025|Humeurs aqueuses|Commentaires fermés sur L’histoire récente en un graphique

Meta a sciemment pillé des téraoctets de livres (nous sommes tous dedans) pour entraîner ses « intelligences artificielles »

Je n’ai plus l’envie ni l’énergie de chercher des formules créatives pour exprimer toute la haine que Meta m’inspire. Aucune mesquinerie n’est assez basse, et qu’importent les dégâts causés sur les peuples, les esprits, les jeunes. La dernière en date, mineure en comparaison des atteintes aux droits humains fondamentaux mais révélant quand même toute la pourriture de cette culture d’entreprise et sa certitude d’être au-dessus des lois et de la décence, c’est le piratage de téraoctets de livres pour entraîner leurs modèles de langage, sans aucune compensation bien sûr des auteur·ices.

À peu près tout l’imaginaire français est dedans (puisque c’est basé sur les ebooks pirate LibGen). Vous pouvez vérifier ici.

Ma pomme

Si vous aimez le livre, les auteurs, l’édition et même juste les gens tout court, je ne sais plus comment dire qu’il faut radicalement couper les ponts avec cette verrue de l’humanité, clôturer les comptes et aller ailleurs. Oui, je sais, ça n’est pas facile, vous avez des gens dessus qui refusent de bouger, mais au bout d’un moment, arrêter la clope aussi, c’est dur, surtout quand vos potes fument, et pourtant, c’est nécessaire, et au bout d’un moment, c’est vos potes immobilistes qui doivent avoir l’air un peu nigauds.

Si vous travaillez dans le livre et l’édition, et que vous vous sentez captif·ve de Meta, vous vous trouvez dans la même situation que quelqu’un qui travaille dans un centre de protection de la nature à démazouter des goélands toute la journée pour découvrir que vous êtes payé·e par Exxon. L’image n’est pas anodine : dans certains cas, ces groupes sont les seuls à payer pour le travail nécessaire, et il faut bien le faire.

Mais il faut vous rappeler qu’ils sont la cause même du problème que vous combattez. Meta s’essuie les pieds sur la dignité humaine, dont la culture et le droit de disposer de son travail représentent une toute petite partie. Personne ne les arrête, personne ne les critique, parce qu’ils sont « trop gros ».

Mais qui leur a donné ce pouvoir ? Nous. Meta monétise et privatise un des biens les plus précieux de l’humanité, la connexion. Nous devons de toute urgence leur reprendre avant de finir mazoutés à notre tour. Jusqu’à quand allons-nous accepter de jouer le jeu ?

Nous devons guider collectivement le public vers des alternatives plus vertueuses et tout aussi faciles d’emploi comme Bluesky, la bonne vieille newsletter, le serveur privé Discord, le forum, etc. Il faut se rappeler que la présence d’un public sur une plate-forme n’a guère de corrélation avec la qualité des échanges ou la capacité à communiquer autour de son travail. Noyé·es dans les algorithmes et les pubs, nous devenons forcé·es de payer pour mettre devant les gens qui pourtant veulent nous suivre le contenu qu’ils veulent voir (je suis assez vieux pour avoir vu l’arrivée de l’algorithme il y a treize ans, et le problème est toujours le même).

Ça s’appelle du racket.

2025-03-24T21:07:06+01:00mercredi 26 mars 2025|Humeurs aqueuses|Commentaires fermés sur Meta a sciemment pillé des téraoctets de livres (nous sommes tous dedans) pour entraîner ses « intelligences artificielles »

Un boss de boîte d’IA prétend que les gens n’aiment pas faire de musique, sans doute parce qu’il n’a pas d’âme

Ces gens me fatiguent.

Mikey Shulman, président de Suno, justifie son pillage modèle économique en prétendant la chose suivante :

I think the majority of people don’t enjoy the majority of the time they spend making music. (Je crois que la majorité des gens n’apprécient pas la majorité du temps qu’ils consacrent à créer de la musique)

Peu importe que l’espèce humaine en crée depuis LITTÉRALEMENT LA NUIT DES TEMPS, hein. Peu importe que les enfants chantent à tue-tête et adorent les clairons et les tambours offerts par des amis de la famille aux intentions troubles. Peu importe que l’histoire n’ait pas attendu l’arrivée de Suno pour donner Beethoven et Jean-Michel Jarre.

« Je ne crois pas que les hommes préhistoriques qui dessinaient des déesses de la fertilité sur des cavernes aimaient tellement faire ça, en vrai » – Mikey Shulman aussi, j’imagine

L’intérêt de la création est dans le voyage. L’intérêt de la vie, oserais-je, est dans le voyage ; c’est pour ça qu’on aime prendre cher dans Demon’s Souls. Je doute que Shulman ait jamais joué de quoi que ce soit dans sa vie, parce que même moi, qui suis un claviériste totalement dégueulasse, je m’amuse à tripoter les touches, et si le temps de la création peut être difficile, il est enrichissant.

Il est même probablement enrichissant parce qu’il peut être difficile ; c’est la fondation même de la sensation d’accomplissement (conquérir la difficulté).

On n’aurait jamais dû laisser ces compteurs de haricots s’approcher de près ou de loin de l’art et de leur pratique qu’ils ne comprennent visiblement pas. Notre société, gangrénée par son aspiration à ses quinze secondes de gloire, veut parvenir à des résultats, à des récompenses, en imaginant que produire un banger avec un prompt va a) faire d’eux des artistes, leur donnant une identité dont ils attribuent justement la valeur à l’accomplissement ci-dessus, ce qui génère nécessairement un mensonge intérieur b) leur donner le succès et par voie de conséquence c) valider toute la démarche, sauf que la validation se trouve d’abord dans la réalisation et non dans la reconnaissance d’autrui

Dans l’absolu, les outils facilitant la création (des instruments au sens large, allant dudit clairon au séquenceur aléatoire) sont des aides providentielles pour donner à la vision humaine la capacité de s’exprimer. Mais cette vision, pour être respectée, nécessite un travail incompressible, parce qu’elle est inhérente à la personnalité de l’individu, ce qui n’est pas réplicable ni automatisable. J’ai un copain australien, père de deux enfants, extrêmement occupé dans son quotidien, avec une main en vrac l’empêchant de jouer de quelque chose, qui a utilisé Suno pour construire un album de métal en écrivant ses textes de A à Z puis en générant quelques 200 versions pour parvenir à un résultat qui lui plaisait.

De son propre aveu, ça été un boulot immense pour parvenir à un résultat qu’il a filtré et décidé. (Je m’insurge contre l’absence de régulation des entreprises d’IA, mais je ne le voue pas aux gémonies en tant que personne – il ne se considère de toute façon pas comme compositeur ni star internationale.)

Notez bien. Textes originaux. 200 versions. Pour être content à l’arrivée.

Hmm.

Je verrais bien là une ironie pour Mikey Shulman, mais quoi… 

Pour la peine, je remets ça là, tiens.

2025-02-12T00:42:06+01:00mercredi 12 février 2025|Humeurs aqueuses|Commentaires fermés sur Un boss de boîte d’IA prétend que les gens n’aiment pas faire de musique, sans doute parce qu’il n’a pas d’âme
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