De nos jours : une espèce de sphère organique dérive vers la Station Spatiale Internationale ; le cosmonaute qui la récupère se trouve pris d’une folie meurtrière et assassine ses deux camarades. Une impulsion électromagnétique en haute orbite entraîne alors d’étranges conséquences sur Terre, et notamment sur Judith, professeur de lycée sans histoire, qui percute alors un arbre en voiture et perd le bébé qu’elle portait. Sa vie commence alors à glisser dans une déprime qui ouvre la porte à toutes sortes d’événements improbables, comme cette jeune élève marginale qui lui témoigne un intérêt curieux. Mais surtout, Jude ne peut nier l’existence des excroissances qui lui poussent sur le sommet du front, comme de ces rêves étranges qui semblent venus d’une autre vie. Malgré ce synopsis qui laisse apparaître les mécanismes du fantastique, Earthling est bel un bien un film de SF : les réponses viennent de l’espace ainsi que le préfigure la première scène. Cependant, il s’agit avant tout d’un voyage psychologique, celui de Judith qui devra découvrir sa véritable identité, et surtout l’accepter au sein d’une communauté qui s’est, en vertu de sa différence, entièrement détachée d’une morale humaine à laquelle Jude reste pourtant attachée. Earthling a reçu un triomphant accueil critique, comme en témoigne le prix Utopia des Pays de Loire qui est venu le récompenser aux dernières Utopiales. En effet, produit du cinéma indépendant, ce film a, sur le papier, tout pour plaire dans un milieu (le cinéma de science-fiction) où les habituelles grosses productions ne  laissent souvent guère de marge de manoeuvre aux scénarios profonds, aux intrigues psychologiques, même, dirait-on, aux histoires contemporaines. Malheureusement, il semble qu’à vouloir trop plonger dans la problématique de l’identité, le film finit par s’égarer dans un inventaire un peu laborieux de toutes ses facettes, de l’image de soi à l’orientation sexuelle, en passant par la mémoire, l’éthique, la rédemption et ainsi de suite. L’intrigue, relativement simple et centrée sur le trajet de Judith entre rejet et acceptation d’une vérité différente, peine à porter convenablement ce foisonnement de thèmes et Earthling s’égare dans la confusion et, plus grave, dans la démonstration. Confusion d’abord parce que le film, en cherchant à surprendre le spectateur, prend des détours parfois un peu laborieux pour se faire passer pour ce qu’il n’est pas : une histoire d’invasion d’extraterrestres façon Profanateurs de sépultures ou The Thing ? Lorgne-t-on vers La Malédiction avec des personnes révélant des traits diaboliques ? Si le jeu est amusant dans un premier temps, il devient forcé à partir du moment où les pièces ont été véritablement mises en place : les révélations sur la nature de la sphère organique se font attendre, puis se contredisent en une espèce d’enchaînement de coups de théâtre qui finit par sonner artificiel. Le dernier tiers du film est par ailleurs assez pédestre ; alors que toutes les informations sont disponibles, on attend enfin que Judith choisisse un camp, passe du rôle de découvreuse réticente à celui d’actrice de son propre destin, ne serait-ce qu’en opposant une résistance silencieuse à ceux dont elle désapprouve les projets. Mais elle tourne en rond trop longtemps, exige davantage de preuves, entraînant un retour sur elle-même de l’intrigue fastidieux et dispensable. Démonstration ensuite parce que, comme on l’a dit, Clay Liford, auteur et réalisateur d’Earthling, semble vouloir aborder trop de thèmes à la fois, ce qui réduit chacun à une portion congrue et schématique, lançant quelques pistes rarement traitées à satisfaction, ce qui laisse au spectateur peu d’os à ronger et une sensation d’incomplétude. La question de l’identité sexuelle, par exemple, offrait énormément de potentiel par rapport à l’identité biologique apparente, et ce thème à lui seul aurait pu porter efficacement les questionnements principaux de l’héroïne, mais il semble à peine effleuré. On peut également critiquer quelques soucis de cohérence (ou de clarté) sur les relations entre personnages, qui ignorent l’amour mais connaissent tout de même le mariage, et l’argument servant de toile de fond à toute la conspiration, beau, inspirant et dont on ne révèlera évidemment rien, mais qui arrive à un moment où la crédibilité du spectateur commence à être un peu mise à l’épreuve.

Les deux paragraphes précédents pourraient laisser croire à un assassinat en règle d’Earthling, mais il n’en est rien : il faut louer l’initiative et le courage d’avoir osé faire un film de véritable SF humaniste, intelligente et profonde avec un budget aussi étroit, dans un contexte pas franchement ouvert au genre. Les acteurs sonnent particulièrement juste ; l’image oscille à bon escient entre des atmosphères oniriques et des scènes choquantes et crasseuses ; la musique porte les ambiances ; le voyage de l’héroïne est présent, la richesse de thèmes aussi, on l’a vu, quand l’inverse, merci Hollywood, est trop souvent vrai. En résumé, il y a là un potentiel énorme, mais Earthling paraît curieusement inabouti en l’état, et, lors de la session questions – réponses qui a suivi, le producteur, Adam Donaghey, pourrait bien avoir donné par inadvertance une réponse à cet état de fait : le montage original de Clay Liford durait trois heures, ce qu’il a bien fallu réduire (à 114 minutes) pour pouvoir proposer le film aux festivals. On sent effectivement que les idées sont là, l’écriture aussi, et c’est cette amputation, peut-être réalisée à mauvais escient – ou impossible à réaliser – qui a peut-être donné à Earthling ce regrettable petit goût d’esquisse. Le film tourne actuellement dans les festivals indépendants et cherche une distribution ; s’il doit sortir en DVD, j’appelle de tous mes voeux la production à faire apparaître le director’s cut sur la galette. Ce qui, en soit, doit prouver l’intérêt de ce film malgré ses défauts : car, après avoir vu ce montage, j’aimerais énormément revoir toute cette histoire telle que le réalisateur l’avait envisagée afin – je suppose – qu’elle donne sa pleine mesure. Clay Liford, et Well Tailored Films, sont assurément des créateurs à suivre, car ils démontrent assurément qu’ils ont des choses à dire et savent se montrer extrêmement créatifs pour pallier leur manque de budget. Ne manque peut-être, maintenant, qu’une forme de concision, ce qui est toujours difficile en création, car choisir, c’est abandonner. (Site officiel du film)