Cette femme peut écrire malgré l’hypoxie de 4000 m d’altitude. Et toi, qu’as-tu fait aujourd’hui, HEIN ? (Photo Tyler Nix)

Comme je vois ce truc refaire régulièrement surface dans mes mentions alors qu’il a plus d’un an, je me disais que je pourrais revenir dessus. Le truc en question est l’article « La seule habitude indispensable de toute pratique créative » – avec un enthousiasme probablement empreint de candeur (mais si l’on ne peut pas être un peu candide et joyeux dans les pratiques artistiques, je doute qu’on puisse l’être en remplissant un formulaire estampillé Cerfa), je développais et adaptais à mon sens le conseil fréquemment répandu « écris tous les jours » en « touche ton projet en cours tous les jours » (parce que ça te permet de prendre une bonne habitude, de conserver le lien avec ton projet et de combattre la procrastination – pas le podcast, hein). C’est à mon avis – je n’ai jamais prétendu dire vrai, mais uniquement donner un point de vue – c’est la nature d’un, vous savez, blog.

Or cet article a suscité quantité de réactions positives, mais aussi une frustration, voire une violence qui me laissent songeur (et je constate que ça gratte du monde encore aujourd’hui). Des tas de réactions ultra enthousiastes ravies de lire ça ; ce qui est merveilleux (et merci). Mais aussi quelques hostilités franches et nettes (jusqu’à un tombereau d’insultes venu de nulle part reçu en privé et qui m’a laissé groggy). Beaucoup se sentent obligé.es d’argumenter en détail que non, ça n’est pas vrai, ça n’est pas nécessaire, on travaille différemment, etc.

Vous savez quoi, les amis ? Je ne suis le père de personne (j’ai travaillé jusqu’ici très dur pour éviter que ça arrive). By all means, si vous travaillez différemment et que vous terminez les projets qui vous tiennent à cœur dans de bonnes conditions, c’est parfait. J’ai toujours répété en atelier qu’avant toute chose, apprendre à écrire, c’est apprendre à se connaître. Nul n’a de compte à rendre à personne. Vous n’avez pas besoin de revenir vers moi pour m’expliquer à quel point j’ai tort, y compris un an plus tard. Et si j’étais un enfoiré (et je vais donc l’être un peu), je pourrais dire : d’où vous vient ce besoin ? Qui cherchez-vous à convaincre, au juste ?

Si je dis « touche ton projet tous les jours », c’est que d’une : cela a aujourd’hui un impact positif sur mon propre travail (voir caveat plus haut) et de deux : les jeunes auteurs ont fréquemment besoin d’un déblocage. Combien de fois entends-je « je veux écrire, mais j’ai pas le temps » ? Si, mon pote, tu l’as : écris une phrase par jour, tu peux bien le faire, non ? L’implicite étant : non, tu n’as pas besoin d’avoir quatre heures devant toi car d’une, tu ne les auras que rarement voire jamais, de deux, tu peux progresser sur ta décalogie un mot à la fois. En résumé : tu as le droit de te détendre. Et c’est le truc le plus important qui soit pour créer, je pense.

On me répond parfois « si ces gens veulent écrire, ils trouveront le temps, la motivation, sinon tant pis ». Selon l’humeur, on peut considérer que c’est soit a) une vision très bukowskienne de l’écriture (voir la vidéo plus bas), b) une vision très égoïste en mode « en vrai, qu’ils se démerdent ». Soyons clairs : en ce qui me concerne, je ne règle les problèmes de personne ; ce n’est pas moi qui vais écrire les bouquins des gens à leur place et ce temps, il faut quand même qu’ils l’investissent. Juste : je m’efforce de transmettre ce que j’aurais aimé entendre étant plus jeune (je constate avec les années que j’ai apparemment cette étrange faculté de me rappeler nettement comment j’étais plus jeune – mais c’est peut-être parce que j’étais déjà vieux). Cela a toujours été ma ligne directrice ici. Je voyage dans le temps, mais à l’endroit. (C’est hyper novateur.)

Toucher son projet tous les jours, pour moi, c’est comme la méditation ou la musculation : de petites habitudes de ce genre s’additionnent les unes aux autres et la régularité entraîne des bénéfices exponentiels. Je le dis parce que je pense que ça fait du bien, comme avoir l’esprit libre et un corps capable de faire à peu près ce qu’on lui demande dans la limite du raisonnable. Après, personne n’est obligé de faire l’un ou l’autre. Chacun ses responsabilités. Et plein de gens mènent des vies parfaitement saines sans faire l’un ou l’autre. Parfait ! Mais j’imagine que la réaction est la même : je tiens le rôle de l’emmerdeur qui rappelle qu’on devrait manger plus de salade verte ou arrêter d’insulter le conducteur qui vient de nous faire une queue de poisson. Eh bien, auguste lectorat, par la présente, sache que j’ai toujours pensé que tu faisais ce que tu voulais, que tu n’as pas de comptes à me rendre, et que tant que tu es content de ta façon de faire et qu’elle fonctionne, c’est parfait ; et si ce n’est pas le cas, tu peux y travailler si tu le souhaites et aussi déboucher sur une autre solution que la mienne. Tant que tu es content ! Churchill a tenu un pays sous les bombes en fumant comme un cendrier. Il aurait pu arrêter de fumer, mais bon, il a eu des résultats, quoi.

Il s’agit juste de trouver comment écrire du mieux possible ce que l’on porte en soi – et ce, seulement si on veut le faire.

Je dis juste qu’il faut pas venir chouiner sur le manque de résultat si on n’écrit jamais. Non seulement j’approuve à 100% la vidéo qui suit (encore merci pour la recommandation, @elatheod) mais elle m’a fait un bien fou. Si ça vous fait du bien aussi, c’est cool. Et si non, cherchez juste votre manière, à vous, de vous faire du bien1.

  1. Et soyez pas dégueulasses.