Alors que je sors de ma « convalescence mentale », dira-t-on pour simplifier, je reprends contact avec un plaisir croissant avec une certaine discipline de travail dans l’écriture. Je reste très attentif à mes états internes – je me rééduque, très clairement, à l’application de ma concentration sur la durée, sans risquer le claquage psychique, une situation décrite par Obi-Wan Kenobi comme « un coup de fouet asséné par un élastique, et si vous pouviez arrêter de me faire ça par-delà le temps et l’espace ça serait vraiment cool parce que je suis occupé à sauver la galaxie ». Cela entraîne la redécouverte d’un certain nombre de réflexes simples, et parmi ceux-là, je retrouve à quel point il est efficace de préparer la session de travail suivante en se laissant simplement un point de départ à la fin de la précédente.

Je n’invente absolument rien – l’astuce est connue et se personnalise selon la situation (clin d’œil au camarade Gabriel Queste qui nourrit de la sorte ses phases de rédaction) mais il vaut la peine d’en dire un mot, car il est facile, comme toujours avec l’écriture, d’appliquer inefficacement une technique simple et de se méprendre sur son utilité réelle.

Quel est un fréquent nœud dans l’écriture ? La procrastination, l’angoisse de la page blanche, la Résistance chère à Steven Pressfield, quel que soit le nom qu’on lui donne : ce paradoxe profondément désagréable qui consiste à vouloir / devoir écrire, et pourtant ne pas le faire, comme s’il existait un champ magnétique inverse autour de l’icône de Scrivener. On perd du temps (et du moral) à trouver comment s’y mettre, jusqu’à, dans le pire des cas, dilapider sa session de travail dans un complet néant existentiel. Alors que comparativement, une fois qu’on a réussi à démarrer, ça se passe mieux.

Une grande part du succès d’une session d’écriture peut ainsi se trouver dans la manière de clore la précédente. C’est-à-dire se laisser une tâche claire, un point de départ évident et simple pour reprendre avec facilité et douceur ; mais ça n’est pas aussi simple qu’il n’y paraît. On parle de tâches créatives : celles-ci ont la particularité de ne pas être bien définies – puisque, justement, il est souvent question d’explorer, de déterminer ce qui va être par le processus même de leur découverte. C’est ce qui en fait des tâches créatives ; pour paraphraser Kourosh Dini, l’exécution du projet altère et redéfinit en elle-même cette même exécution et ce même projet, et ce, en permanence. Et c’est là que le bât blesse : se laisser un énoncé de tâche créative du genre « continuer à réfléchir sur le chapitre 2 » ne précise pas vraiment le travail à accomplir quand on revient à son projet le lendemain voire plusieurs jours plus tard. Ce qui semblait clair sur l’instant, quand on avait son histoire chargée « en mémoire vive », ne l’est plus du tout quand on redécouvre le chemin à froid. Quel chapitre 2 ? Il s’y passe quoi ? Avec qui ? Dans quel but ?

Il vient que pour offrir à sa prochaine session créative un point de départ efficace, il convient de le formuler selon deux axes simples :

  • Le rendre aussi explicite que possible, comme si l’on s’adressait à quelqu’un qui ignore quasiment tout du travail en question,
  • Et le rendre aussi simple, modeste et stupide que possible.

En fait, il ne s’agit pas tant de se formuler une « tâche » au sens de celles qu’on note sur sa liste de choses à faire, qu’un marchepied concis pour re-rentrer avec le moins d’énergie possible dans son projet. Par exemple :

Plutôt que dire…Préférer :
Continuer à réfléchir sur le chapitre 2Affiner la mise en scène de l’engueulade du chapitre 2 pour déterminer si Jean-Eudes serait réellement décidé à démissionner de la mairie de Plan-de-Cuques sur le moment
Continuer les recherches sur la propulsion spatialeLire et annoter les articles A, B et C pour déterminer si mon hypothèse de voyage spatial à base de trous de gruyère dans le tissu quantique tient la route
Écrire la grosse bataille finaleM’assurer que la portée des trébuchets spatiaux du comte de Descendre-Charles est cohérente avec l’assaut sur la forteresse orbitale de XYZ-12, sinon réfléchir à un autre moyen pour la flotte de contourner le blocus planétaire
Avancer le chapitre 12Relire les notes du chapitre 12, les quelques pages qui précèdent, se réinsérer dans le flot et prolonger d’un paragraphe

La dernière ligne, sans doute, paraît un peu stupide. Assurément, je ne vais pas prolonger mon chapitre 12 d’un seul paragraphe ? Quand même, je ne suis pas débile, je sais bien que je vais me remettre dans l’atmosphère avant d’écrire ?

OK. Est-ce que vous le faites vraiment ?

Avec le temps, s’offrir un point de départ simple et accessible réduit l’angoisse générée par l’aspect nécessairement informe de la création. Encore une fois, il ne s’agit pas de rédiger une tâche au sens d’un élément d’une liste que l’on parque pour la sortir de sa mémoire, afin de la résoudre par la suite. Il s’agit, à la fin d’une session d’écriture, de cultiver de l’empathie envers soi – pour être précis, envers son soi futur. À force, détendu et confiant, celui-ci sait qu’il n’a qu’à suivre « bêtement » les instructions d’une incarnation plus intelligente que lui : celle qui, la veille ou quelques jours auparavant, possédait le projet puisqu’il y était immergé, et sait, elle, ce qu’il faut faire. C’est par ce travail et cette remise en route – quotidienne – que ce soi présent pourra de nouveau accéder à cet état d’intelligence, en reconstruisant en lui-même l’édifice complet et délicat du projet créatif, et ce session après session, sur les semaines, mois, années.

Mais il est, à bien des titres, innocent et ignorant des enjeux à chaque nouvelle session de travail. Donc, il faut l’aider, gentiment, et oui, bêtement. Plus c’est bête, plus ce sera efficace.