Rasade d’humanité dans un monde surréaliste (L.VII – VIII)

Livre VII

« Monsieur, poursuivit mon interlocutrice de ce ton enjoué qui, à l’accoutumée, ne sied qu’aux démarcheurs, j’ai seulement lu à l’instant votre missive de résiliation de notre entente commune car elle ne fut pas portée à ma connaissance plus tôt. L’eussé-je connue, monsieur, que je vous en aurais parlé la veille, lors de notre rencontre! »

Je dois avouer que, tel un jockey lecteur de Lao-Tseu saisi en plein élan d’une interrogation métaphysique sur les chemins et les destinations au point de douter du bien-fondé de l’idée de course hippique, je commençais à me sentir désarçonné. Comme l’oiseau en vol à qui la volonté propre manque, pris d’une langueur qui le condamne à une chute aussi résignée que fatale, entrevoyant les nébuleux prémisses d’un existentialisme aviaire fondé sur l’idée de gravitation universelle.

« Je tenais, en toute sincérité, à vous faire part de mon profond amusement et de mon admiration, poursuivit-elle. Ainsi qu’à saluer courtoisement l’humour dont vous fîtes preuve. Quelle audace! Écrivez-vous donc, monsieur? »

Il me fallut bien, timidement, lui répondre par l’affirmative. Étrange jeu des circonstances! Mais elle ne tarissait pas d’éloges et la joie dans sa voix a achevé de faire fondre ma morgue.

« Sachez, Monsieur, que je suis une amoureuse des lettres et que votre beau langage a séduit la passionnée de culture que je suis! Je vais conserver avec soin votre missive par-devers moi et la présenter à tous mes amis férus de littérature afin qu’ils partagent mon amusement. Si j’avais connu cette lettre, monsieur, je vous en aurais parlé hier. Je tire ma révérence à votre talent. C’était la seule raison de mon coup de fil! »

Madame sait que je ne suis pas un affamé de la louange; je donc suis convaincu qu’elle me croira quand je lui affirmerai que cette retranscription est nécessaire à la compréhension de cette aventure et qu’il ne s’agit point de la vantardise creuse d’un ego insatisfait passé à son insu en contrebande. Mais, que me damné-je! Madame a l’esprit plus vif et fin que je ne saurais le dire; cette précision est superflue, elle aura déjà compris le fin mot de ce piètre divertissement, et la lecture du livre suivant, le dernier, lui sera donc superflue.

Au revoir, Madame, et merci!

Livre VIII

Diantre! Madame me fait trop d’honneur en daignant lire ce dernier livre, malgré son inutilité!

Ainsi, donc, se terminèrent mes relations avec cette agence, qui s’étaient entamées sous le signe le plus rigoureux et déshumanisé des documents justificatifs et autres feuilles d’impôts. Je dois admettre à Vos Excellences, car c’est mon modeste projet que de mettre à nu mon âme sous leurs yeux critiques et vigilants, que je restai hébété de cette communication aussi inattendue qu’élogieuse. Il y avait une leçon à en tirer, me dis-je. Elle est double.

Moi qui, précédemment, me posais en fier parangon du locataire opprimé par la machine administrative et ses lois aveugles, tel un Don Quichotte d’opérette – ce qui n’est pas peu dire -, fièrement dressé dans mon armure de bohême, jean, T-shirt et cheveux longs, voilà que mon interlocutrice posait sur moi un tout autre regard.

La lecture même de ce regard ne vaut-elle pas qu’on s’y attarde quelque peu? Si je l’avais accueillie avec méfiance, peut-être, et sans effort vestimentaire, ce n’était pas parce que j’étais une sorte de va-nu-pieds irrespectueux, pensa-t-elle à coup sûr. Mais j’étais simplement devenu pour elle un excentrique tel qu’on les imagine dans la plus
grandiose des traditions romantiques. Qu’étais-je, si ce n’était l’incarnation même de l’Artiste, cette entité intellectuelle volant au-dessus du monde, dévouée entièrement au Beau et dont le destin et la fantaisie ne suivent de loi que la sienne propre? Ainsi, ma montre illisible au bracelet mordillé par des chiens pestiférés sortis d’égoûts méphitiques* n’était plus l’indice d’un léger laisser-aller mais la marque d’une indépendance d’esprit – que dis-je! C’était une déclaration de guerre face à l’ordre établi, une oeuvre en soi, une prise de position politique! Une mode future, à n’en pas douter.

Ah, tristesse, malheur des préjugés qui font d’un vaurien un aventurier ou d’un prince un oppresseur!

Mais ce jeu de regards n’est qu’un épiphénomène car, Madame, celui qui fut le mieux pris au piège, ce fut votre humble serviteur, et qu’il subsiste en ces mots déposés sur ces lieux électroniques, ce vent magnétique soufflé du néant la trace que moi, Lionel Davoust, me suis fendu d’un vaste et grand sourire en raccrochant le combiné, riant de la rasade d’humanité que venait de me renvoyer la graine de surréalisme que j’avais plantée en ce monde. J’ai fait mes aveux en prélude et les ai répétés moult fois lors de ce récit, ma missive originale était teintée d’une morgue homéopathique, comme une pirouette à la face du destin aveugle, mordillant par jeu, mais sans griffer. C’est la vérité.

Et voilà que la machinerie aveugle – car la raideur et l’attitude hautaine de la structure n’étaient en rien une illusion – que je m’amusais à tancer courtoisement venait de renvoyer à ma propre image le simple message que j’espérais lui faire parvenir: tout simplement, qu’elle traitait avec des êtres humains, faillibles certes, mais aussi – quand ils ne l’oublient pas – capables d’individualité, et donc, en tant que tels, séparés et différents de la machine dont ils ne sont en définitive
qu’un faible rouage.

Mais, dus-je m’interroger, n’avais-je pas aussi légèrement péché de même en confondant légèrement le « Messieurs » de la structure avec la « mademoiselle » qui mania le coupe-papier incisant l’enveloppe de mon courrier?

Quoi qu’il en soit, voilà un dénouement tout aussi surréaliste et absurde que la lettre que j’avais envoyée et qui débuta tout. Que la vie vous renvoie une certaine forme de synchronicité, de grand rire cosmique au visage, n’est-ce pas la joie suprême de la folie, de l’impulsion – son euphorie? N’est-ce pas le véritable grand plaisir de la magie, de l’introduction volontaire du surréalisme dans le quotidien? Que Vos Excellences acceptent dès à présent de me pardonner pour cette si longue diatribe traînant depuis des mois. Je doute que cette leçon vale bien un fromage, sans doute, mais, qu’elles daignent me l’accorder, je pense qu’elle ne vaut pas non plus un coup de règle sur les doigts.

J’ai hâte de recommencer ce genre d’expérience et de voir ce qui se produira.

Je suis, Madame, incorrigible.

FIN
Shandy Hall, le 15 juillet 1768
(Ou du moins, à quelques siècles et à quelques kilomètres de là,
avec mes profonds respects à Sterne,
qui n’aurait, je pense, pas froncé les sourcils sur mes emprunts.)

(Enfin, j’en sais rien, mais moi, je me suis bien marré.)

* J’exagère peut-être un peu. Mais j’ai quand même changé de montre. (Note de l’auteur)

2011-02-01T19:23:52+01:00mardi 15 juillet 2008|Expériences en temps réel|Commentaires fermés sur Rasade d’humanité dans un monde surréaliste (L.VII – VIII)

Rasade d’humanité dans un monde surréaliste (L.V – VI)

Livre V

Que Votre Honneur daigne excuser l’inconstance dont je fais preuve; je sais qu’il s’interroge depuis des mois sur la conclusion étrange de ces péripéties anodines. Ou bien, pire encore, qu’il a abandonné, de dépit, le tortueux cheminement de ces divagations. Mais avant de me condamner ainsi que ma modeste entreprise, je l’implore de m’accorder encore une parcelle de confiance. En vérité, craindrais-je d’affaiblir mon propos par la dilution dont il fait l’objet? Ou bien, renforcé par le creuset de la réflexion, par la lente maturation au sein de l’athanor mental, s’en trouve-t-il purifié, affermi, plus éclatant? Que votre Honneur daigne pardonner cette faiblesse orgueilleuse, mais je le crois. La lenteur avec laquelle ces réflexions se trouvent livrées les aiguise comme un cimeterre sarrasin et la salutaire sagesse que m’accorde le Temps leur octroie, au-delà du filtre narratif, le lustre du recul.

Car le Seigneur, dans son infinie miséricorde, a certes donné à mon âme la patience et la tolérance, mais l’état d’irritation que m’avait laissé l’nspection des lieux que je quittais se perpétuait en moi comme une oppression pulmonaire, une forme de consomption mentale dont la gravité n’avait d’égale que mon impuissance à y répondre. Ô, tristes victimes des injustices! Qu’ai-je en cet instant compris votre malheur! Mais, loin du regard furieux que j’adressais au mastic jauni et durci du joint de baignoire, aveugle pomme de discorde entre la bohême du locataire et la machinerie aveugle de l’agence, réification d’un conflit moderne, je ne me doutais point que les Parques, dans leur malice, tresseraient de nouveau les trames de nos Vies et de nos Existences d’une bien surprenante façon.

Livre VI

Car, Madame, à peine décolérais-je, le lendemain matin, non sans fourbir les armes modernes du guerrier – ô, sainte Trinité! Code des Usages, Coordonnées du Tribunal, Recommandé avec Avis de Réception! – que je recevais une extraordinaire communication téléphonique. C’était, Madame, la représentante de la machinerie de l’agence; celle-là même qui, la veille, se faisait l’essence de la réprobation, la gardienne des convenances, avatar d’une divinité vengeresse aux yeux bandés aussi ancienne que la méchanceté et la désinvolture.

« Monsieur, me dit-elle d’un ton enjoué qui me prit aussitôt au dépourvu, je vous rappelle afin de bien me faire confirmer votre identité. Êtes-vous bien Lionel D., qui avez résilié votre bail il y a de cela trois mois?

— Fi donc, Madame, vous vîntes la veille même; fouillez votre mémoire. Si les agneaux du Seigneur peinent tant à trouver un toit pour abriter leur fratrie en ces temps funestes, tant que notre Sauveur lui-même, s’il était de retour, n’aurait probablement d’autre choix que de promettre quelque grâce éternelle aux Offices du Logement afin de ne pas souffrir de pneumonie, je ne saurais croire à une telle activité de la part de votre corporation qu’elle vous fasse oublier notre entrevue. »

À ce stade, je dois l’avouer – qu’on me pardonne! -, la méfiance présidait à mon attitude. De quel autre forfait allait-on m’accuser? Eussé-je dû changer les vitres ou bien les ampoules, par une quelconque et fort ésotérique mesure de précaution édictée en loi?

Diantre, que me harcelait-on encore?

2011-02-02T13:25:43+01:00mardi 8 juillet 2008|Expériences en temps réel|Commentaires fermés sur Rasade d’humanité dans un monde surréaliste (L.V – VI)
Aller en haut