Dessin http://www.philippetastet.com

(Ouais, c’est bon comme titre, ça, coco, c’est polémique, ça fait du buzz, ça va augementer ton SEO et ton impact factor, je t’avais dit que tu étais un marketeux né.) Ce qu’il y a de chouette avec Laurent Gidon, c’est qu’en plus d’être super sympa, on n’est pas toujours d’accord, ce qui donne des discussions intéressantes et, forcément, pousse à sortir les arguments et à réfléchir soi-même sur ses positions, à les remettre en question pour, éventuellement, parvenir à une meilleure conscience du monde transcendant (ou, du moins, à apprendre des trucs). Laurent publiait avant-hier un très intéressant et très juste article sur la vacuité du contenu médiatique et combien il faut refuser de tolérer l’intolérable – non sans louer la plume d’Ayerdhal, qui est, à mon humble avis que je partage, un des plus grands auteurs que nous ayons aujourd’hui en France (Allez lire Transparences. Tout de suite. C’est un grand bouquin qui plaira aux amateurs d’imaginaire comme de polar.) En revanche, c’est à la fin de l’argumentation de Laurent que j’exprime respectueusement mon désaccord :
Devenir adulte, c’est peut-être aussi reconnaître chez l’autre sa part d’adulte. L’écouter s’il parle, l’aider même s’il ne demande pas, et surtout penser qu’on peut lui faire confiance, sans loi ni police, pour être humain.
Ben oui, idéalement… mais non. (Ce qui suit pourrait être résumé par : LD, 5 ans, apprend à faire un trackback.) Donc, oui sur l’ensemble de l’entrée, déjà,  mille fois oui sur l’ensemble, sur la nécessité d’une autodéfense intellectuelle, de dépasser la pensée en boîte. Je crois que c’est Chomsky qui explique très bien qu’une démocratie n’a surtout pas intérêt à encourager l’esprit critique chez ses citoyens. En revanche, au niveau psychologique tout du moins, on n’aide pas quelqu’un contre son gré. Cela ne fonctionne tout simplement pas si une part de la démarche, au moins, ne vient pas de la personne en détresse. Par ailleurs, il est terriblement facile de maintenir les gens dans un état de victimisation sous couvert de leur apporter de l’aide, et c’est, dans une certaine mesure, une technique de manipulation de masse très répandue de nos jours. Tu es opprimé, tu es victime : accorde-nous ton argent / ton vote / ton âme et nous t’aiderons, nous te défendrons, nous te justifierons. Attention, cela n’a rien à voir avec la solidarité réelle et nécessaire, mais je pense toujours au proverbe chinois du type à qui l’on file un poisson ou à qui l’on apprend à pêcher. Le projet de société, pour moi, c’est le deuxième. Qu’on n’aide plus les gens, mais qu’on les rende capable de s’aider eux-mêmes. Qu’on en fasse des combattants de l’existence capables d’empoigner leur destin. Mais surtout, si j’aimerais bien entendu qu’on puisse faire confiance à l’autre pour « être humain », et si c’est assez applicable au niveau individuel, du moins dans une mesure qui améliorerait grandement nos relations au quotidien, je crains que ce soit non seulement impossible, mais inconscient, comme projet de société. Je suis peut-être un terrible pessimiste et en tout cas pas politiquement correct, mais pour ce que soit possible, je crois qu’il faudrait que l’espèce humaine ne soit plus l’espèce humaine. Sans entrer dans le rôle de la contrainte comme moteur (ne serait-ce que de création), l’expérience montre tristement que l’être humain, livré à lui-même ou, pire, à une autorité qui lui permet de se défausser (voir l’expérience de Milgram) n’a pas le sens moral qu’on espère. Toute communauté, même virtuelle, même réduite, développe automatiquement les règles qui la protègent de la déviance, nuisible ou non, réelle ou non. Si tu veux rentrer dans mon association, tu paies la cotisation et tu ne tapes pas sur sur tes camarades. Toute entente sociale est obligatoirement basée sur des règles, tacites ou non, et même l’anarchisme ne peut s’en défaire, ce qui en a déçu beaucoup (dont votre humble serviteur quand il était jeune, fou, et qu’il avait découvert Korzybski et Van Vogt). C’est fascinant d’assister, en ligne, sous la protection de l’anonymat et dans un cadre ludique, à l’explosion de l’égoïsme et de l’irresponsabilité des individus, ainsi qu’à la réémergence des règles communautaires pour contrer ces comportements. On pourrait gager qu’en ligne, dans un cadre de détente, sans enjeu, l’homme se comporterait enfin en adulte, et c’est ce que beaucoup ont espéré. Il n’en est rien. J’irais même jusqu’à dire que c’est pire, parce que l’anonymat et l’absence de punition, hormis pour les contraventions les plus graves, autorise de facto toutes sortes de choses. Rien ne vous révèle autant que de savoir que personne ne vous regarde ni ne peut vous retrouver. Et cela n’a rien à voir avec l’âge des participants – des trentenaires se comportent comme des gosses insupportables, des ados de treize ans sont des « adultes » absolument adorables. James Morrow a traité la question sous un angle légèrement différent – quelle morale reste-t-il quand Dieu est mort ? – dans En remorquant Jéhovah, et il va chercher sa réponse du côté de Kant. Il va sans dire que, dans le récit, avant que l’humanité n’acquière sa maturité morale, il s’écoule… une certaine période de troubles. Logique. Cela peut se régler à l’échelle d’un navire, mais c’est tout simplement impossible à affronter à l’échelle d’un pays. (On pourrait aussi parler du panoptique mais là c’est cinq articles qu’il faut pour traiter la question.) Bref,  pour beaucoup, la différence est la pierre angulaire de l’identité, en ce sens que le soi se construit sur ce qui le sépare et le différencie de ce qui l’entoure, lui permettant d’exister et de s’affirmer. (La séparation de l’unité est le principe créateur fondamental de bien des mythologies, d’ailleurs, à commencer par la kabale.) Bien vécue, cette différence entraîne l’échange, l’enrichissement et la progression de tous ; imposée, elle devient une contrainte non désirée, voire un danger. Je ne dis pas qu’il faut réagir en envoyant direct les SCUDs, mais l’absence de loi suppose l’absence de toute menace. Or, homo homini lupus est. Ce qui peut marcher dans le cadre d’une communauté réduite de participants connus s’effondre dans un cadre plus vaste, le rendant inapplicable à une société entière. Même la Vénus non-aristotélicienne de Van Vogt opère une sélection à l’entrée. Je continue dans le politiquement incorrect. Par ailleurs, certains ont besoin de règles, de modèles, et se refusent à la réflexion responsable parce que ça les emmerde. Et c’est leur droit le plus absolu. Sans compter qu’on ne peut pas être spécialiste de tout et qu’il faut bien déléguer à un moment une partie de son libre arbitre (en tout cas à l’échelle d’une société occidentale moyenne). Ce qui ne serait pas un problème si ceux qui conduisent cette réflexion ne confisquaient pas l’autorité à leurs fins propres. Comment ces règles sont implémentées, quel est leur but réel, comment elles sont détournées au profit d’un petit nombre, ce qui constitue le cas le plus odieux d’abus de confiance que je puisse imaginer, comment la bêtise et l’égoïsme les dévoient, voilà le projet de société que j’aimerais déjà commencer par voir. En attendant qu’on apprenne à tous l’arme la plus précieuse de l’existence : l’esprit critique.