Lundi, c’est déclencheurs, édition 2017 (5) : un cheminement

Les règles sont ici, mais je les rappelle rapidement : un pomodoro d’écriture non stop sur le ou les déclencheurs qui t’inspirent, t’intriguent, ou même te font partir sur une tangente sans rapport – peu importe, il faut juste écrire.

Dans les épisodes précédents, nous avons commencé à esquisser un ou plusieurs personnages, et peut-être un univers ; en tout cas, on peut raisonnablement parier que des directions se sont dégagées, peut-être des conflits, des problèmes à résoudre – les germes d’une histoire ou de plusieurs. Eh bien, cette semaine, nous allons donner une direction à cette histoire : nous allons envisager un cheminement d’ensemble. Alors évidemment, il ne s’agit pas en un seul pomodoro d’écrire une décalogie (j’achète le secret si vous savez faire. J’achète CHER.) mais de faire les premiers pas, ou de planifier un bout d’intrigue, si vous êtes du genre structurel-le ? À voir. Il s’agit d’écrire et de s’amuser avant tout.

Un cheminement

  • L’adversaire avance caché, il faut le démasquer
  • L’adversaire n’est pas localisable, il faut le trouver
  • Le protagoniste doit rassembler assez de forces extérieures pour vaincre
  • Idem, avec des ressources intérieures (initiation, entraînement…)
  • Il faut affaiblir l’antagoniste avant de pouvoir le vaincre (vaincre est à prendre au sens de neutralisation – pas nécessairement tuer, ça peut être neutraliser, raisonner…)
  • Il faut comprendre l’antagoniste pour pouvoir le vaincre
  • Il faut devenir pire que l’antagoniste pour pouvoir le vaincre
  • Il faut faire semblant de s’allier à l’antagoniste pour le vaincre
  • Il faut un long voyage pour vaincre l’antagoniste (quête)
  • Il faut dépasser ses démons (voir du côté du drame de la semaine dernière ?) pour vaincre l’antagoniste

 

2017-08-15T21:53:35+02:00mardi 15 août 2017|Technique d'écriture|Commentaires fermés sur Lundi, c’est déclencheurs, édition 2017 (5) : un cheminement

Jack M. Bickham, Scene & Structure

C’est une petite question posée par mail qui m’y a fait penser : cela fait une éternité qu’il n’y a plus eu de chronique de manuels d’écriture par ici. Réparons donc ce manquement de ce pas.

Scene & Structure, publié en 1993 (non traduit à ce jour), fait partie de ces ouvrages dont le titre revient fréquemment dans les cercles d’écriture anglophones ; pas autant que The Art of Fiction, mais quand même. Scènes et structures, un titre qui va droit au but et qui promet des heures de plaisir aux auteurs qui aiment planifier leur scénario, comme ton humble serviteur, auguste lectorat.

Sauf que cet ouvrage représente un excellent exemple de la dérive ultra-mécaniste de la narration à l’américaine : il expose un modèle assez rigide, une formule à tout faire. De telles prémisses doivent déjà susciter la méfiance – aucune formule n’est universelle en art, c’est pour ça que c’est de l’art et pas des maths –, mais, avec un regard critique, peut-être y a-t-il des éléments à en glaner ?

Eh bien, non seulement la formule exposée dans ces pages est rigide, mais, à mon humble avis, elle n’a pas de sens. Ou, du moins, elle est suffisamment mal exposée pour complètement égarer un auteur peu expérimenté et le faire aller contre son instinct.

Le cœur du propos de Bickham est le suivant : un récit suit un mouvement de balancier entre scene (scène) et sequel (conséquences). Au-delà du bon sens dictant qu’évidemment, toute action narrative est suivie d’effet, il soutient que ces deux temps doivent figurer explicitement dans le récit. La scene est le moment d’action, de conflit, où les protagonistes s’efforcent d’agir pour résoudre le problème que le récit leur pose ; dans la sequel, ils prennent le temps d’assimiler ces bousculements et d’évaluer leurs options pour leur prochain mouvement, ce qui conduit à la nouvelle scene.

En traçant une démarcation aussi tranchée entre les deux temps d’un récit (accélération, respiration), il laisse entendre à la lecture qu’ils sont de nature fondamentalement différente.

Or, je ne crois pas. Du tout.

Le rythme s’accélère ou ralentit, un mystère s’épaissit ou s’éclaire, on respire après qu’on échappe à une tentative d’assassinat ; mais le trajet des personnages reste constamment dicté par leurs impératifs, et leurs décisions varient de manière bien plus organique qu’un rythme binaire tel que Bickham le dépeint. Il faut, en somme, trop de concessions au modèle pour le calquer sur la pratique réelle de l’écriture ; dès lors, il n’apporte pas grand-chose.

Pire encore, Bickham met bien en garde son lecteur contre les sequels vides ou lentes, arguant qu’il faut maintenir la tension narrative, que les sequels ne doivent pas se réduire à un résumé de ce que le lecteur sait déjà, qu’elles doivent inclure une composante d’action afin que les personnages avancent à l’étape suivante – certes. Mais j’affirmerais que, d’une, on se trouve quand même là dans le domaine de l’évidence, de deux, l’expérience montre que les jeunes auteurs ont déjà tendance à récapituler un peu trop souvent les événements passés de leur récit. (C’est normal, surtout au premier jet ; on peine soi-même à trier où l’on en est, et il arrive qu’on répète un peu trop souvent les mêmes choses – éléments qui doivent sauter, avec le recul, aux corrections.) Ce n’est vraiment pas la peine d’encourager ce qui se présente clairement comme un défaut dû au manque d’expérience.

Même pour un structurel, j’avance que le rythme est aussi une affaire d’intuition, de la vie qui naît des personnages quand on parcourt leur trajet à leurs côtés. En présentant ce processus de manière si rigide, Scene & Structure menace de corseter un jeune auteur dans un modèle inopérant et qu’il n’a pas encore l’expérience pour critiquer. Peut-être fonctionne-t-il pour un type très particulier de thriller ou de polar « à l’américaine » ; et encore.

À éviter, donc. À part une discussion vraiment intéressante en tête d’ouvrage sur les causes et les conséquences en narration, les jeunes auteurs risquent d’être déboussolés, et les plus expérimentés, il me semble, ne pourront que désapprouver le propos.

2019-06-04T20:35:59+02:00jeudi 19 janvier 2017|Best Of, Technique d'écriture|2 Commentaires

Le « Vonarburg » – un des meilleurs livres francophones sur l’écriture

Couv. Charles Montpetit

Couv. Charles Montpetit

Depuis le temps que je propose des articles sur la technique d’écriture, il serait quand même temps de parler convenablement dudit « Vonarburg » – Comment écrire des histoires, guide de l’explorateur – un incontournable (et un des rares) sur le sujet qu’on trouve en langue française. Autrefois difficile à commander, il est à présent ressorti dans une édition remaniée et définitive chez Alire ; l’article ici présent a été réalisé sur la version d’origine parue au Griffon d’Argile, mais vu qu’il n’y a, déjà, presque que du bien à en dire, on ne peut que supposer cette nouvelle édition encore supérieure.

Si ce livre est un incontournable, c’est qu’il fait partie des meilleurs en qualité, en accessibilité et en utilité, que ce soit en langue anglaise ou française. Il fournit dans une langue claire, mais sans sacrifier la profondeur, des éléments fondamentaux mais capitaux à la rédaction d’une oeuvre de fiction, mêlant principes généraux et avertissements pratiques quant aux pièges les plus courants. Rarement on trouve aussi bien exprimé le contrat liant l’auteur au lecteur : « mens-moi, mais fais ça bien » est devenu une formule répandue dans les ateliers d’écriture.

L’ouvrage s’organise en trois parties :

Les structures narratives posent des principes fondateurs quant à la narration, rappelant des notions élémentaires mais indispensables comme le point de vue ou l’usage des temps. Il faut remarquer que tout auteur se doit de connaître et de maîtriser parfaitement toutes les notions de ce chapitre jusqu’à ce qu’elles deviennent une seconde nature : il s’agit d’outils de base, mais aussi terriblement puissants quand on les domine. J’avancerais même que manquer à les maîtriser, c’est s’exposer à un refus quasiment assuré de son manuscrit. Très pédagogique et regorgeant d’exemples, le discours est à la fois lumineux et amusant.

L’entracte ou menu ludique est probablement la partie qui servira le moins à l’auteur en quête d’apprentissage. Un éventail de jeux littéraires (on y trouve cadavre exquis, anagrammes, jeux sur les homphones…) vise entre autres à dédramatiser le rapport à l’écrit, à lancer la créativité, à lui faire emprunter des chemins de traverse. On sort ici de la technique narrative pour aborder plutôt le domaine des exercices d’atelier ou de découverte.

Enfin, les problèmes narratifs traitent les obstacles, questionnements ou pièges les plus souvent rencontrés, mais dépassent aussi le simple catalogue pour aborder tout un éventail de principes importants, en particulier dans la présentation de l’univers (une difficulté particulière de l’imaginaire) et la gestion des personnages.

L’annexe propose une plongée rare dans la genèse d’une nouvelle rédigée par l’auteur elle-même : avec le texte achevé, on dispose des notes ayant conduit à sa création, ce qui est un document instructif et précieux.

Si l’on peut arguer que ce Guide de l’explorateur se destine probablement plus au débutant ou à l’auteur faisant ses premières armes, il pourra néanmoins être lu avec profit par tous, quelle que soit son expérience. L’ouvrage explicite en effet de façon claire et poussée un certain nombre de notions, permettant de les dépoussiérer voire de les cadrer (si ce n’est pas encore fait) avec rigueur. La partie sur les problèmes narratifs permet de (re)visiter des obstacles connus (ou qu’on découvrira) avec une nouvelle approche, et d’alimenter la réflexion (ou d’éviter de s’y cogner tête baissée).

La réception d’un livre sur l’écriture est extrêmement variable en fonction de la sensibilité du lecteur et du stade de sa maturation ; il est des rencontres qui se font au bon moment, des ouvrages qui arrivent trop tard, ou bien trop tôt. Mais s’il existe un volume qui s’approche de l’universalité sur le sujet, c’est bien celui-ci, probablement l’équivalent français de John Gardner (The Art of Fiction) – sauf que le Vonarburg, lui, est amusant à lire, en prime. On pourra en lire un extrait ici.

 

 

2018-07-17T16:55:56+02:00lundi 19 janvier 2015|Best Of, Technique d'écriture|4 Commentaires

Patricia Highsmith, L’Art du suspense, mode d’emploi

Patricia Highsmith, l’auteur acclamée du Talentueux Monsieur Ripley ou de L’Inconnu du Nord-Express, se propose dans ce livre d’analyser en détail les éléments du roman à suspense, passant, comme beaucoup de livres de technique, de la naissance de l’idée aux corrections du manuscrit en passant par la construction de l’intrigue. La brieveté du volume (218 pages en français) laisse espérer une grande densité de leçons glanées pendant une vie d’écriture à succès, abandonnant le délayage au profit de l’efficacité et de la concision.

Hélas, il n’en est rien.

L’Art du suspense, mode d’emploi est tout sauf un mode d’emploi du suspense. Highsmith mêle des anecdotes tirées de sa vie – nullement inintéressantes mais d’une portée forcément limitée, surtout dans le cadre d’un livre aussi court – à, certes, un certain nombre de recommandations techniques, mais extrêmement basiques, et surtout dérivant au gré de ses réflexions sans véritable plan ni fondement théorique. Le livre peine à trouver sa place entre le manuel pour grands débutants, le récit de mémoires et les pensées d’ordre global sur l’écriture ; à un certain nombre de questions revenant régulièrement comme le choix du point de vue, Highsmith répond souvent « tout est possible, ça dépend », ce qui est effectivement la seule vraie réponse qu’on puisse faire, mais n’est pas d’un grand secours pour le jeune auteur, lequel espère plutôt des lignes directrices ou des conseils pour orienter son choix. Le livre ne propose à la place que des exemples, dont la valeur est, en plus, parfois discutable.

Ajoutons que Highsmith ne dit quasiment rien de la construction d’intrigue proprement dite, de son processus, à part qu’il convient d’y prêter une grande attention dans le cadre du suspense, puisque tous les faits doivent concorder et se justifier mutuellement. D’accord, merci, mais on attend de ce genre de livre au minimum une analyse de ce sur quoi le suspense repose de manière à appréhender l’effet, analyse d’une absence criante ici.

Il semble en plus que le livre n’ait jamais été révisé ; l’édition que j’ai eue entre les mains (en anglais, Plotting and Writing Suspense Fiction) date de 1983 et passe un temps non négligeable à parler de la technique sur machine à écrire, entre papier carbone et versions successives du manuscrit. Depuis la généralisation du traitement de texte, ces considérations ont bien sûr disparu et ne sont d’aucun intérêt autre qu’archéologique pour qui s’intéresse à la méthode de travail des auteurs. Je doute également que le marché de la nouvelle soit aussi florissant aujourd’hui qu’elle ne le présente 27 ans plus tôt.

Les deux intérêts principaux du livre résident probablement, d’une part dans la germination des idées, d’autre part dans l’approche du milieu éditorial. Highsmith a quelques considérations d’intérêt à proposer sur la naissances des idées, leur croissance organique et la façon dont elles finissent par prendre vie et susciter l’envie de les écrire. D’autre part, elle montre une approche très pragmatique du texte, entre révisions et corrections éditoriales, coupes et adaptations pour la télévision et le cinéma, ce qui peut s’avérer instructif pour les jeunes auteurs qui ont parfois tendance à considérer leur production comme sacrée et intouchable…

Néanmoins, ces deux aspects ne justifient absolument pas le prix exigé pour le volume français en occasion (40 € sur Amazon). Cela sent le livre de commande rédigé sans véritable plan ni vraie envie de faire partager son savoir-faire. Sur la construction et la naissance des idées, on lira avec bien plus de profit Mes Secrets d’écrivain d’Elizabeth George ; sur la nature même du texte et la mission de la littérature, The Art of Fiction de John Gardner (déjà critiqué ici) ; sur la technique même du texte, Comment écrire des histoires d’Elisabeth Vonarburg, trois volumes qui détaillent bien mieux et de façon bien plus complète ce que ce Mode d’emploi échoue à faire.

À réserver donc, éventuellement, aux fans de Patricia Highsmith qui veulent en savoir plus sur sa méthode de travail ou aux boulimiques comme votre serviteur qui, de toute façon, lisent tout ce qui ressemble de près ou de loin à un livre de technique d’écriture (et qui pourront le lire en anglais à moindre coût).

2014-08-05T15:23:07+02:00mercredi 6 octobre 2010|Best Of, Technique d'écriture|2 Commentaires
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