Pierre Bordage

Je hais écrire ces articles qui portent un nom comme titre. Le temps qui passe les multiplie et les rends plus proches. C’est la marche de l’existence, et une occasion, dans le grand schéma de l’existence, de remercier les circonstances d’avoir pu rendre ces noms justement plus proches.

Mais merde.

Je devais avoir 14-15 ans quand mon plus proche pote, CSN, avec qui on lisait de la SF (les maîtres anglophones, principalement) et s’échangeait des bouquins en pillant les bibliothèques respectives de nos pères, me montre un jour un livre moyen format qu’il a déniché justement dans celle du sien. « Regarde, me dit-il, c’est un Français. Parce que les Français aussi écrivent de la SF, en fait. Apparemment, c’est vachement bien, mais aussi assez vachement différent de ce qu’on lit. J’ai commencé, effectivement, c’est pas pareil, mais c’est cool. Je te dirai. »

Le bouquin était évidemment Les Guerriers du Silence.

Ce n’est que notre histoire à CSN et moi, mais ça dit, à notre humble échelle, toute l’envergure de Pierre.

J’ai eu la chance, bien plus tard, de rencontrer Pierre, de travailler avec lui dans le cadre des anthologies des Imaginales, de partager des tables de festivals. Chaque fois, à chaque rencontre, il y avait le gars de 14 ans en moi dans la chambre de CSN : « c’est incroyable ce qui se passe, c’est trop génial, j’ai tellement de chance », et je faisais tout mon possible pour planquer mon masque de fanboy. Parce que vous devez savoir qu’en plus d’être un incroyable écrivain, un conteur dont le souci, le respect et, oserai-je, l’amour réel et fraternel, humain, du public qui fait partie de mes modèles et mes aspirations, Pierre était un homme d’une gentillesse profonde et extrêmement drôle. Vous connaissez l’envergure de son œuvre, mais j’oserais dire, sans l’avoir vraiment connu personnellement, que ça n’était pas par hasard, étant donnée la curiosité, la réflexion, l’humilité qui rayonnaient au cours de ces fortunées rencontres.

Je ne crois pas avoir grand-chose d’intelligent ou d’important à vous dire de plus. CSN et moi sommes des adultes chauves à présent, la marche de l’existence avance inexorablement, j’ai la gorge serrée, et c’est injuste que des gens avec un aussi grand cœur que Pierre finissent par s’en aller.

Touam (Hervé Agnoux), CC BY-SA 4.0