De manière générale, on pourrait ne pas mettre des gens sexualisés sur des affiches grand public et ça serait super

(C’est chiant Internet en 2026, tu dois faire des titres d’articles longs comme des Zettels. Bref.)

Si vous avez eu la polémique, très bien, si vous ne l’avez pas, ça n’est pas grave, parce que l’idée n’est pas d’y répondre ici, mais juste de placer quelques idées dans un coin pour l’avenir. Parce que c’est 2026 et que visiblement, everything old is new again, ça pousse des cris d’orfraie en mode « on ne peut plus rien dire » sur des affiches de festival grand public faisant apparaître un personnage (forcément) féminin fortement dénudé, et ça dérive en bataille rangée alors que franchement, on devrait avoir un peu réglé ça aujourd’hui. Alors comme il faut visiblement mettre les sous-titres pour les outragés de verre d’eau, ça n’est pas une question de « censure » ou de liberté d’expression, c’est une question beaucoup plus simple :

C’est stupide et c’est dommageable.

Et non, ça n’est pas dommageable parce que, comme les crétins aiment à le dire, « on ne peut plus s’exprimer librement » (c’est-à-dire : on endommagerait le potentiel érotique du spectateur), cela endommage en réalité le domaine même que l’on prétendrait défendre.

Bon, je mets la charrue avant les dauphins de trait, donc, pour commencer : une affiche de festival grand public n’est pas Ledroit l’endroit pour sexualiser une figure, quelle qu’elle soit. Je ne sais pas pourquoi c’est si difficile à comprendre. C’est grand public, et l’érotisme, quelle qu’en soit la nature, s’observe, se pratique et se révère derrière des voiles. On ne colle pas une meuf à moitié à poil sous les nez des mômes ni de ta grand-mère, en trois mètres par douze. Ça ne devrait pas être compliqué.

Ensuite, est-ce que le monde a vraiment, encore besoin d’une meuf à moitié à poil en trois mètres par douze ? Est-ce que c’est ça, en 2026, l’affirmation de la liberté d’expression ? Est-ce que, grand diable, la sexualisation et l’affichage du corps féminin sont si taris en Occident qu’il faut absolument reconquérir le dernier espace subversif qui soit, une affiche de festival grand public ? Si vous avez besoin de ça, je ne sais pas, puis-je vous présenter à Internet au sens large ? À la rigueur, hé, mettons un mec, au moins ça rééquilibrera un peu. Mais : voir point 1, non, ça n’est juste pas ni le lieu ni Ledroit l’endroit, stou.

Je ne suis pas bégueule ni pudibond : j’aime les femmes, j’aime l’érotisme, je célèbre son expression consensuelle et légale sous toutes ses formes, y compris l’absence d’icelle. C’est justement parce que j’ai cette profonde révérence (acquise de bien haute lutte et contre mes propres démons, je peux vous dire) que je me sens aujourd’hui capable d’affirmer un truc : à coller du sexe ou sexe-adjacent partout (because sex sells, baby), on dénature, on brouille, on passe pour évidences des éléments et des pratiques qui nécessitent, eh bien, une éducation, qui n’est pas seulement physique, mais aussi psychologique, inclusive, mentale, concernant respect et écoute, à la fois de l’autre mais avant tout de soi (parce que tout commence par soi). La sexualisation banale brouille l’énergie et la puissance de la pratique du corps la plus ancestrale et la plus vulnérable : et faire ça, c’est faire exactement l’inverse que de l’honorer, c’est faire exactement l’inverse que de lui donner une libre expression, c’est présenter sous l’aspect de l’évidence quelque chose qui est tout sauf évident, quelque chose qui doit être construit, développé, nourri, mais dans des putains de contextes adéquats, par en trois mètres sur douze dans l’Ouest-Plan-de-Cuquois. C’est alors que l’exploration est possible, que la découverte et le jeu s’épanouissent, et c’est pas pour rien que le kink expose explicitement les règles de ses jeux et de ses consentements : c’est justement parce que ça permet la scène en toute sécurité (laquelle est la base), et ça se fait entre adultes, pas sous le nez des mômes et de ta grand-mère (quoique, ta grand-mère fait dushibari, hell yeah, more power to her, mais c’est pas le débat).

Le Tantra le sait : l’énergie pure (Shakti) nécessite une structure (Shiva), sinon c’est le bordel (my words, not Tantra’s). Le flot de la rivière nécessite un chenal, sinon c’est un marécage1. On manipule cette énergie avec un minimum de considération, et le chenal n’est pas une affiche grand public, point barre. Ça, c’est juste idiot, c’est du combat d’arrière-garde et franchement juste gênant qui, surtout, véhicule tout simplement une volonté oppressive par l’appropriation et l’imposition dans l’espace public d’une image sexualisée, laquelle ne peut commodément pas rendre les coups.

Et si on veut célébrer la beauté et l’énergie féminines, on peut le faire autrement. Par exemple, personnellement, cette affiche de Bilal pour les Utopiales, qui a 26 ans aujourd’hui, m’est toujours restée dans la rétine, parce que le visage dégage mille fois plus : il évoque une histoire, un contexte, une substance. Alors qu’une énième silhouette dénudée n’est que du popcorn pour l’âme – et tout aussi peu sain. (Et on rappellera que Bilal est tout à fait capable de réaliser des planches et des plans érotiques, très beaux d’ailleurs – juste, lui savait que ça n’était pas Ledroit l’endroit [pardon, je ne m’en lasse pas] pour ça.)

Affiche Enki Bilal
  1. L’inverse est évidemment nécessaire aussi – un lit sans eau est un cadavre – mais ça n’est pas la question ici.