Mise en ligne de la table ronde auteurs du colloque des Imaginales sur Game of Thrones

MalgrĂ© la pandĂ©mie, les Imaginales ont maintenu un maximum d’activitĂ©s en ligne (et gloire Ă  l’organisation d’avoir rĂ©ussi avec brio un virage difficile et serré !). Tout particulièrement le colloque universitaire, dont le thème Ă©tait « Game of Thrones, nouveau modèle pour la fantasy ? »

Le colloque s’est terminĂ© le mois dernier avec une table ronde auteurs Ă  laquelle j’ai eu l’honneur de participer, avec Emmanuel Chastellière, Silène Edgar, Estelle Faye et AurĂ©lie Wellenstein. AnimĂ© par StĂ©phanie Nicot, le dĂ©bat traite de l’influence et de l’importance de l’Ĺ“uvre de Martin dans le domaine de la fantasy, et de notre rapport (ou absence d’icelui) avec elle dans notre propre travail.

Ă€ dĂ©couvrir ci-dessous, et merci Ă  toute l’Ă©quipe du festival et au public !

(Vous pouvez constater en passant que j’habite Ă  la Loge Noire de Twin Peaks, ce qui explique peut-ĂŞtre des choses.)

2020-07-03T20:42:59+02:00mercredi 8 juillet 2020|Best Of, Entretiens|2 Commentaires

Bravo Ă  PrĂ©sences d’Esprits pour le numĂ©ro 100 de sa revue

Le club PrĂ©sences d’Esprits est une institution, et l’une des (si ce n’est la) plus anciennes associations de l’imaginaire français : fondĂ© en 1992, il se forme d’abord autour des lecteurs de la regrettĂ©e collection PrĂ©sence du Futur chez DenoĂ«l, mais prend son indĂ©pendance trois ans plus tard. Depuis 25 ans, le club regroupe les amateurs d’imaginaire de tous horizons, sur tous mĂ©dias, organise diverses activitĂ©s (comme les matches d’Ă©criture aux Imaginales et autres festivals) et publie deux revues : AOC et PrĂ©sences d’Esprits.

Couv. Pascal Quidault

FĂ©licitations Ă  toute l’Ă©quipe pour ce jalon majeur qui permet de revenir sur l’histoire du club, propose deux nouvelles inĂ©dites, l’une de Camille Leboulanger et l’autre d’Élodie Serrano, un dossier sur Cyrano de Bergerac ainsi que quantitĂ© d’entretiens avec des auteurs ayant cĂ´toyĂ© le club au fil des ans comme MĂ©lanie Fazi, Estelle Faye, Laurent Genefort, Elisabeth Vonarburg, AurĂ©lie Wellenstein, Jeanne-A Debats, Kriss Vila, Jean-Pierre Fontana et votre humble serviteur (j’espère n’avoir oubliĂ© personne).

Pour commander le numĂ©ro, c’est ici !

2020-07-09T11:00:16+02:00jeudi 2 juillet 2020|Entretiens, Le monde du livre|Commentaires fermĂ©s sur Bravo Ă  PrĂ©sences d’Esprits pour le numĂ©ro 100 de sa revue

Des Ĺ“uvres favorites, en compagnie de Thomas Geha et Jean-Laurent del Socorro [entretien]

« Quelles sont vos bibliothèques idéales ? »

Question posĂ©e Ă  Thomas Geha, Jean-Laurent Del Socorro et moi-mĂŞme : trois entretiens croisĂ©s Ă  dĂ©couvrir sur ActuSF ! Merci Ă  l’Ă©quipe → https://shrtm.nu/7hnH

2020-06-21T21:54:30+02:00mardi 23 juin 2020|Brèves, Entretiens|Commentaires fermés sur Des œuvres favorites, en compagnie de Thomas Geha et Jean-Laurent del Socorro [entretien]

La conscience de l’ambiguĂŻtĂ©

Je continue Ă  rattraper vos questions… encore mes excuses pour la lenteur de rĂ©ponse (… mais si vous m’avez envoyĂ© un jour un mail, vous savez que… enfin… bref. J’essaie de faire mieux, cependant !)

Je viens de rĂ©Ă©couter l’Ă©pisode 4 de la saison de Procrastination en cours et une de tes phrases m’a interpellĂ©.
Tu dis à un moment que tu cherches toujours à faire véhiculer des choses qui fassent progresser le monde dans un sens positif.

Je trouve pourtant que ton Empire d’Asreth vĂ©hicule quelque chose de beaucoup moins consensuel que ça. La façon dont il croĂ®t permet des Ă©valuations multiples en positif et nĂ©gatif, comme l’empire romain qui, je le vois sur Babelio, continue Ă  gĂ©nĂ©rer des commentaires parfois admiratifs et parfois dĂ©daigneux et critiques. Et je trouve que cela participe Ă  la richesse et Ă  la vraisemblance de ton univers.

Comment considères-tu cet Empire d’un point de vue « portage de valeurs »?

DĂ©jĂ , merci beaucoup pour ces compliments sur la richesse d’ÉvanĂ©gyre !

L’histoire est un sujet complexe et rares sont les questions qui connaissent des rĂ©ponses uniques. Il y en a, bien sĂ»r ; il existe certains cas oĂą le jugement des siècles est (heureusement) sans appel. Mais l’humanitĂ© Ă©chappe dans nombre de cas Ă  des jugements binaires ; bien ou mal ; positif ou nĂ©gatif. Dans les faits, bien de longues pĂ©riodes ont amenĂ© les deux (Ă  mesure que les forces de l’histoire prenaient leur propre vie).

Tu parles d’Asreth, qui renvoie aux impĂ©rialismes de l’histoire (Ă  commencer effectivement par Rome). Est-ce que Rome est positif ou nĂ©gatif ? En Europe, nous hĂ©ritons, au sens large, de Rome ; nous utilisons son alphabet ; la Renaissance, sur laquelle se fonde notre modernitĂ©, remonte directement aux classiques. Pour Rome, il fait bon ĂŞtre romain, et en plus, on t’installe des aqueducs.

Alors, Rome, positif ou nĂ©gatif ?

Pose maintenant la question à Vercingétorix.

De mĂ©moire, je ne crois pas avoir dit dans Procrastination qu’il fallait « toujours » ĂŞtre « positif », ou si je l’ai exprimĂ© en ces termes, je m’y suis mal pris. Je pense cependant rĂ©solument que, quand on a la chance de disposer d’une parole publique (y compris dans le cadre de la fiction), il convient d’en faire un usage responsable ; c’est-Ă -dire qu’il faut avoir conscience des valeurs qu’on vĂ©hicule, et qu’il faut s’efforcer de faire progresser la conversation littĂ©raire de manière constructive.

Pour moi, cela commence par prendre garde Ă  toute forme de complaisance envers ce que l’univers relate. Il ne s’agit pas de se censurer ; il ne s’agit pas non plus de nier l’aspect potentiellement fantasmatique, pour reprendre l’exemple dans le cas d’Asreth d’un soldat mĂ©canisĂ© disposant d’une puissance considĂ©rable – après tout, la fiction est aussi le domaine de l’exploration du fantasme, et le fantasme, par dĂ©finition, est un jeu qui n’est pas destinĂ© Ă  la concrĂ©tisation.

En revanche, il s’agit de prendre spĂ©cialement garde Ă  ce que la narration, derrière cela, cautionne. Tu dis qu’Asreth entraĂ®ne des consĂ©quences Ă  la fois positives et nĂ©gatives : c’est donc que mon but est atteint. Tu ne verras pas de jugement de valeur de ma part t’expliquant ce que tu dois penser parce que ce serait trop simple et l’humanitĂ© ne fonctionne pas de la sorte (… et que cela ne m’intĂ©resse pas Ă  Ă©crire. MĂŞme Ă  mes propres idĂ©es, j’aime trouver des contradictions.). Ce qui est fondamental, c’est que tu ne peux pas adhĂ©rer Ă  Asreth sans rĂ©serve. Ce sont pour moi ces rĂ©serves qui, justement, font qu’Asreth est, d’une part une force historique crĂ©dible (merci encore !), d’autre part une invitation Ă  s’interroger sur les faillibilitĂ©s humaines dans le cadre relativement inoffensif de la fiction (et on peut le faire avec des dragons et des robots gĂ©ants, au passage).

Pour aller plus loin, voir Compassion, mais prison et Pourquoi la fantasy est un genre moderne.

2020-06-21T22:48:25+02:00lundi 22 juin 2020|Best Of, Entretiens|Commentaires fermĂ©s sur La conscience de l’ambiguĂŻtĂ©

Assistez à la table ronde virtuelle « Game of Thrones, modèle ou inspiration ? » [Colloque virtuel Imaginales]

Table ronde is coming :

Dans le cadre du colloque universitaire « Game of Thrones : nouveau modèle pour la fantasy ? », organisĂ© par les Imaginales, une table ronde se dĂ©roulera sous forme d’une session Zoom, le jeudi 11 juin Ă  18h30, et sera animĂ©e par StĂ©phanie Nicot, avec Emmanuel Chastellière, Silène Edgar, Estelle Faye, AurĂ©lie Wellenstein et moi-mĂŞme, sur le sujet de l’influence que la cĂ©lèbre saga peut avoir sur le genre, notamment en France. Très honorĂ© (et hâte) d’y participer en direct de mes rideaux Twin Peaks !

Il est possible d’y assister en direct, jusqu’Ă  concurrence de 100 personnes : suivez ce lien pour vous inscrire !

2020-06-10T18:54:28+02:00jeudi 4 juin 2020|À ne pas manquer, Entretiens|Commentaires fermés sur Assistez à la table ronde virtuelle « Game of Thrones, modèle ou inspiration ? » [Colloque virtuel Imaginales]

Un jeu de personnages (merci Ă  Rozenn Illiano)

Rozenn Illiano (Le Phare au corbeau chez Critic, et plein d’autres histoires et des bijoux splendides) a fait un beaucoup trop beau cadeau Ă  la tweetsphère littĂ©raire en ressortant ce mème, parce qu’on aime tous beaucoup trop parler de nos personnages, en effet. Donc, amusons-nous (fil Twitter d’origine).

1. On prenant les publiĂ©s, probablement Dwayne de Heldadt dans LĂ©viathan. Qui… apparaĂ®t finalement assez peu. A la base, j’Ă©tais censĂ© revenir dessus (un jour, peut-ĂŞtre !)

2. Bruz dans « Les Dieux sauvages Â» (L’HĂ©ritage de l’Empire). Un personnage d’arrière-plan, mais qui s’est un petit peu posĂ© quand mĂŞme. Quand c’est comme ça, faut laisser faire.

3. Dur, ça change souvent. Mais je pense que… Chunsène (« Les Dieux sauvages Â»). Sa façon de n’avoir failli jamais exister et de s’ĂŞtre imposĂ©e comme jamais un personnage auparavant me dit qu’il se passe quand mĂŞme des trucs Ă©tranges dans l’Ă©criture. (Et puis elle n’en a rien Ă  foutre des conventions, est tragiquement sombre et solaire Ă  la fois, elle est très futĂ©e et voit clair sur le monde, bref… et elle s’Ă©crit toute seule.)

4. Hmmm difficile Ă  dire aussi parce que je pense les personnages en mots plus qu’en images, mais Ganner, probablement.

5. Parce que y a une histoire derrière, ou parce qu’il y a une occasion narrative qui mĂ©rite quelqu’un pour la porter et lui donner de la chair et du sang (et s’en emparer et partir avec la caisse en courant)

6. « D’oĂą viens-tu, et oĂą veux-tu aller ? »

7. Pas du tout, j’avoue. Ce sont les personnages qui me disent qui les attire, et ça reste toujours dans leur propre environnement, nĂ©cessairement.

8. Peux pas dire. C’est dans le tome 4 de « Les Dieux sauvages Â».

9. Darén, sans aucun doute.

10. Voui, plein. MĂŞme chez les gentils, des fois.

11. Absolument pas. Je les passe Ă  l’essoreuse et parfois ils ne sont sauvĂ©s de la mort que pour pouvoir ĂŞtre essorĂ©s davantage et lâcher tout ce qu’ils ont Ă  dire. (Je crains que Chunsène ne l’ait compris, d’ailleurs.)

12. Hu, j’en ai tuĂ© plein, surtout dans « Les Dieux sauvages Â». Difficile d’en mentionner un sans spoil, mais l’assassinat sordide dans la ruelle de La Messagère du Ciel reste pour moi aussi vain que juste.

13. Yep, le personnage principal se mangeant le plus dans la face la difficulté de la chose étant Izara de Rhovelle.

14. Au premier jet, ça arrive toujours. Mais j’essaie de comprendre pourquoi, et si c’est parce que le personnage en question n’a finalement rien de spĂ©cial Ă  faire ce moment-lĂ , je l’intègre dans l’histoire. Ça arrive, dans la vie.

15. Guil Redel, j’en parlais rĂ©cemment. C’est un vĂ©ritable monstre et il faut que j’aille très, très loin pour aller puiser de quoi il est fait.

16. Alors, on enlève les exosquelettes, on est d’accord ? Le plus grand : peut-ĂŞtre bien DarĂ©n ? Le plus petit (adulte) : peut-ĂŞtre bien Andrew LeĂłn dans LĂ©viathan. Avec exosquelette : Jared Valne, mais il triche, il pilote une mekana grande comme un immeuble.

17. Le plus vieux : Mordranth (l’oracle-dragon de l’Empire d’Asreth/ia). Le plus jeune : la princesse Carila de Rhovelle dans « Les Dieux sauvages Â».

18. Ça dĂ©pend de quelle manière : les limites de l’humanitĂ© me fascinent et c’est pour ça que j’Ă©cris des monstres, ils sont souvent douloureux Ă  Ă©crire (Guil Redel, aussi Ganner et Daphn).

19. Au sens classique du « self-insert / Mary Sue », jamais, en tout cas pas que je sache. De façon plus vaste : toujours, parce que c’est moi qui Ă©cris, forcĂ©ment.

20. Je regrette de ne pas avoir davantage montrĂ© les aventures de Chunsène et Nehyr dans Le Verrou du Fleuve. C’Ă©tait un choix volontaire et assumĂ© Ă  l’Ă©poque, mais avec le recul, je pense que j’aurais dĂ».

21. Leopol. Je n’aurais jamais imaginĂ© qu’il soit aussi populaire, et certainement pas auprès des lectrices.

22. Leopol. Je n’aurais jamais imaginĂ© qu’il se rĂ©vèle aussi tragiquement et humainement riche.

2020-05-17T20:22:18+02:00lundi 18 mai 2020|Entretiens, Journal|2 Commentaires

Du processus de construction de « Les Dieux sauvages »

Il m’arrive de recevoir des questions, tant sur l’Ă©criture qu’en rĂ©action Ă  ce que je peux dire ici ou lĂ , et c’est un plaisir, et je me dis souvent : « ah, ça nĂ©cessite une rĂ©ponse un peu fouillĂ©e, pour rendre Ă  la personne de la substance, afin de la remercier de l’attention qu’elle a prĂŞtĂ© Ă  ce que je peux Ă©crire ou dire » – et puis, life happens, genre une main temporairement invalide, et je termine comme un gros naze Ă  ne pas l’avoir fait.

Qu’il soit donc pris ici une rĂ©solution de nouvelle annĂ©e en mai (ben quoi ? Si on n’avait pas introduit les annĂ©es bissextiles, je suis sĂ»r qu’on serait le 31 dĂ©cembre quelque part, en tout cas ça l’est dans l’univers) : m’efforcer d’ĂŞtre bien meilleur lĂ -dessus et donner Ă  tes questions, auguste lectorat, la plus haute prioritĂ© ici. (Ceci ressemble dangereusement Ă  une promesse Ă©lectorale, mais comme vous n’avez pas Ă  voter pour moi, on est en sĂ©curitĂ©)

Couv. Alain Brion

Avanti. Pour commencer, un retour et des interrogations sur le processus de construction de « Les Dieux sauvages »1. Le tout garanti sans divulgâchage (donc en restant plutôt autour du tome 1).

Merci pour cette lecture et ces questions.

Dans quelle mesure tu avais prĂ©vu quels personnages seraient des personnages points de vue Ă  l’avance et quels personnage le sont devenu au fil de l’écriture?

En gros, dans la manière dont j’approche les choses, il y a d’une part la trame de l’histoire (les Ă©vĂ©nements) et de l’autre la manière de la raconter (le dĂ©coupage scĂ©nique et les points de vue). La première concerne plutĂ´t ce qui se passe, la seconde la façon de le faire vivre au lecteur de la façon la plus intĂ©ressante et efficace possible (et amusante Ă  Ă©crire, aussi !).

Du coup, il y a globalement dans « Les Dieux sauvages » deux types de personnages Ă  la construction : ceux dont il Ă©tait Ă©vident qu’ils ou elles seraient point de vue (MĂ©riane, Erwel, Luhac, Ganner, plus tard Maragal…) parce qu’ils se trouvent au centre du maelström, et ceux qui se sont prĂ©sentĂ©s sur la scène en disant « je figure dans cette histoire, et ça serait vachement plus intĂ©ressant que tu la racontes Ă  travers moi » (Juhel, Izara, mĂŞme Leopol…). C’est sans lien aucun avec la densitĂ© de chaque fil scĂ©naristique, d’ailleurs. La preuve en est le cas de Chunsène, qui a failli ne jamais apparaĂ®tre dans la sĂ©rie du tout. Mais elle m’a tirĂ© la manche, tellement fort que j’ai dit « okay, on va faire un bout d’essai » et… elle s’est rĂ©vĂ©lĂ©e l’un des personnages les plus importants et les plus intĂ©ressants de la saga.

La morale de ça ? La pensĂ©e consciente, c’est bien, mais toujours faire très, très attention Ă  ses tripes et aux personnages qui s’imposent Ă  vous.

Quand tu as Ă©crit La Messagère du Ciel, dans quelle mesure ton histoire Ă©tait proche des personnages, par rapport a une approche par Ă©vĂ©nements ? En gros est ce que t’as travaillĂ© l’histoire de MĂ©riane, puis entremĂŞlĂ© celle de Juhel puis celle de Chunsène… ou alors tu as dĂ©fini les Ă©vĂ©nements majeurs de l’histoire (et l’implication des personnages dans ceux-ci) puis ajoutĂ© le liant pour que les personnages aient chacun des arcs intĂ©ressants ?

Un peu des deux. Comme je disais plus haut, il y a les grands Ă©vĂ©nements, les grands temps de l’histoire (sachant que je sais très exactement oĂą je vais et quel est le fin mot de tout ça). J’ai donc une vision « macro » de l’histoire, mais cela revient Ă  prĂ©parer une rando pour un groupe en Ă©tudiant une carte. Tu te dis que tu vas passer par lĂ , que tu vas t’arrĂŞter pour la nuit ici, que tu vas montrer tel paysage Ă  ton groupe, etc.

Et puis tu pars sur le terrain, et lĂ  y a un de tes touristes qui finalement n’a pas pu venir, remplacĂ© par un autre ; le chemin que tu voulais prendre s’avère beaucoup plus escarpĂ© parce que tu as mal lu les courbes de niveau ; tel camp a Ă©tĂ© ravagĂ© par une inondation et tu ne peux pas t’arrĂŞter là ; le paysage que tu voulais montrer Ă  ton groupe (tes personnages) est finalement naze parce qu’il y a de la brume par contre tel autre champ de fleurs s’avère magnifique par total hasard et tu dĂ©cides de rester plutĂ´t lĂ  pour la journĂ©e… 

Il y a les intentions, la direction, le cap, l’impulsion, et il y a la rĂ©alitĂ© de ce que vivent les personnages et ce qu’ils vont vivre, dĂ©sirer, accomplir dans la rĂ©alitĂ© de l’Ă©criture, d’une phrase Ă  l’autre. Et Ă  un moment, quelle que soit ta prĂ©paration, tu dois descendre sur le terrain aux cĂ´tĂ©s des personnages et dĂ©couvrir le voyage. Il est vital, Ă  mon sens, de savoir les accompagner lĂ  dans ce qu’ils te servent, parce que c’est lĂ  que se trouve la vie, l’inconscient, le mystère crĂ©atif. (C’est comme ça qu’une trilogie devient une pentalogie, aussi…)

Donc : dans la grande trame, j’avais forcĂ©ment l’histoire de MĂ©riane autour de qui tout tourne, celle de Ganner, les coulisses politiques donc Juhel, Luhac, Izara, mais chacun.e m’a aussi apportĂ© sa vision, en particulier Juhel. Chunsène a fait son truc, rencontrĂ© des gens intĂ©ressants (ahem), et m’a montrĂ© tout ce qu’elle Ă©tait. Dans pas mal de cas, dans ma vision macro, j’ai le « quoi » (il se passe tel Ă©vĂ©nement, par exemple le premier chapitre de La Fureur de la Terre a toujours Ă©tĂ© prĂ©vu de très longue date) mais pas forcĂ©ment le « comment ». Mon boulot consiste beaucoup Ă  voir ce que l’inconscient / la Muse / le mystère m’a « servi » comme images, comme visions, comme impulsions, et Ă  comprendre consciemment comment les pièces sont dĂ©jĂ  en place et comment elles s’emboĂ®tent vraiment (Chunsène et tout ce qu’elle vit s’est avĂ©rĂ© absolument fondamental Ă  l’Ă©quilibre de la sĂ©rie – je ne sais pas comment j’aurais fait sans elle – mais il se serait peut-ĂŞtre passĂ© autre chose). Tout ÉvanĂ©gyre est comme ça, d’ailleurs : une recherche archĂ©ologique pour rĂ©vĂ©ler ce qui veut exister.

Alors parfois, effectivement, il faut creuser un peu plus un arc narratif pour comprendre comment le personnage se rattache individuellement Ă  la grande histoire, et cela veut dire l’Ă©tudier, mais souvent, cela revient toujours Ă  la question « okay, oĂą en es-tu, et qu’est-ce que tu veux maintenant et comment vas-tu t’y prendre ? »

Et après, mais c’est plus une discussion qu’une question, je conseille souvent « Les Dieux sauvages » avec beaucoup d’entrain, et les gens sont heurtĂ©s par le premier chapitre de La Messagère du Ciel. Moi j’ai trouvĂ© ça très cohĂ©rent avec ce qu’il s’y passe, mais ya des gens que ça rebute assez fortement et je les pousse Ă  lire la suite parce que c’est gĂ©nial. Moi dans ce premier chapitre j’ai vu un parlĂ© divin, qui Ă©tait du coup onirique et supĂ©rieur dans le ton, parce que c’est des dieux et que c’est normal, ça me parait opportun et juste comme style pour ce chapitre. Je suppose que des gens ont dĂ©jĂ  dĂ» te parler de ce premier chapitre, et je me demandais comment tu les a reçu, ce que tu a pu en tirer comme conclusions, et quelle avait Ă©tĂ© ton intention rĂ©elle sur ce dĂ©part.

Aha.

D’abord, merci beaucoup pour ta recommandation et ton enthousiasme pour la sĂ©rie. Et content que tu aies marchĂ©.

On a un peu discutĂ© de ce premier chapitre (pour mĂ©moire : deux pages et demi un peu Ă©sotĂ©riques et conceptuelles de dĂ©bat entre deux divinitĂ©s) avec Critic, et la question m’a Ă©tĂ© posĂ©e : « tu es sĂ»r que tu veux commencer comme ça ? » J’ai dit « oui » – et le dĂ©bat s’est arrĂŞtĂ© lĂ , parce que chez Critic, ils sont super, ils me font confiance.

Sur le moment : je le sentais absolument comme ça. Parce que je voulais que dès la toute première page de cette saga, les rĂ©ponses soient dĂ©jĂ  prĂ©sentes, dissimulĂ©es, mais capables de prendre tout leur sens quand tu as enfin trouvĂ© les clĂ©s en faisant le voyage avec les personnages. C’est pour moi un plaisir de lecteur de voir tout ce qu’un auteur a semĂ© sur son chemin et de voir la signification me sauter au visage quand je sais enfin, alors forcĂ©ment, c’est une chose que j’aime faire aussi.

Après, oui, ce passage est un peu nĂ©buleux – mais c’est le jeu. Je suis toujours le premier Ă  dire que notre travail doit ĂŞtre accessible – qu’il doit emporter le lecteur dans l’histoire. Je suis aussi le premier Ă  critiquer l’interminable prologue de Tolkien dans Le Seigneur des anneaux. Mais « le lecteur » n’est pas un absolu. « Les Dieux sauvages » est une saga complexe, avec beaucoup de personnages (six Ă  huit points de vue par tome), de la stratĂ©gie militaire, de la politique, des alliances, dans un univers sombre et dur. (Et beaucoup de rĂ©volte contre celui-ci, du coup.) Il y a de l’humour, mais c’est un humour plutĂ´t noir, celui avec lequel on se dĂ©fend face Ă  une opposition qui semble irrĂ©pressible Ă  première vue.

Et donc ce que je vais dire est une analyse a posteriori, mais : ces premières pages forment aussi une sorte de promesse narrative, d’avertissement. En gros, ça dit : ça va ĂŞtre complexe, il va falloir faire un peu gaffe, et surtout, je vous invite Ă  faire gaffe, justement, parce qu’il y a des miettes dans tous les coins, et si vous voulez jouer Ă  essayer de piger le fin mot de l’histoire, ça promet d’ĂŞtre rigolo, parce que je vais quelque part. VoilĂ  peut-ĂŞtre la promesse narrative importante des chapitres « Ailleurs » dans La Messagère du Ciel : accrochez-vous Ă  votre siège, parce qu’on va quelque part. Il y a une vraie fin qui viendra justifier tout le voyage (et qui est, pour moi, la raison d’ĂŞtre de cette saga). Je pense que le pari Ă©tait le bon, parce que par la suite, aucun lecteur n’a critiquĂ© ces pages en me disant qu’elles Ă©taient superfĂ©tatoires ; on les a trouvĂ© parfois complexes, c’est vrai, mais toujours intrigantes, ce qui est le but.

Maintenant, note bien que quand on m’a proposĂ© de publier le premier chapitre en ligne pour donner envie, j’ai expressĂ©ment dit de ne pas commencer par les premières pages mais de dĂ©marrer directement sur le « vrai » chapitre 1, oĂą l’on dĂ©couvre MĂ©riane dans la forĂŞt relevant ses collets et se confrontant aux dangers de la zone instable – la narration plus classique. Les premières pages n’ont de sens que si tu as achetĂ© le livre et donc dĂ©cidĂ©, au moins pour un temps, de faire l’effort de t’investir dans la saga. Donc, s’il s’agit de donner envie rapidement entre deux portes, ignorer ces premières pages n’est pas une mauvaise idĂ©e. Par contre, si l’on fait le choix de faire ce voyage, de s’y investir, alors elles prennent tout leur sens.

Et puis, franchement, ce n’est que deux pages et demie. Je sais que nous vivons dans une Ă©poque d’immĂ©diatetĂ© absolue, mais justement, j’ai envie d’espĂ©rer qu’on peut encore survivre Ă  seulement deux pages et demi un peu nĂ©buleuses, qui suscitent le mystère, sans avoir la moindre rĂ©ponse servie prĂ©mâchĂ©e tout de suite, surtout si elles servent une finalitĂ© narrative !

Merci pour tes questions et ta lecture !

  1. Par dĂ©faut, je conserve l’anonymat de ceux et celles qui s’interrogent, ce n’est pas un oubli
2020-05-08T10:56:19+02:00jeudi 7 mai 2020|Best Of, Entretiens, Technique d'Ă©criture|2 Commentaires