Des plumes et des partitions

semaine_musicale_quimperAvant-hier et quelques semaines plus tôt, je me suis retrouvé sur les routes (pour Rennes, ça va – et Quimper, ça va encore). Le but : aller parler d’écriture à des lycéen-ne-s – ou plutôt, de la façon dont je le vois, les faire parler de leur écriture, et m’efforcer de leur proposer des armes pour la porter encore plus haut. Le contexte : le concours Plumes et Partitions, organisé par les semaines musicales de Quimper. Chaque année depuis 2011, plus de 400 élèves de secondaire, en collaboration avec leurs professeurs de français, envoient des nouvelles de quelques pages sur des thèmes fixés (en 2014 : « La nuit » ou « Rêves »). Un jury d’une quinzaine de personnes – écrivains, professeurs, journalistes – sélectionnent ensuite les finalistes, et le-a gagnant-e voit son oeuvre mise en musique par un compositeur lors d’un concert. Une jolie consécration. 

Les vingt finalistes se voient aussi publiés dans une petite anthologie… et, heu, me gagnent avec (ruban cadeau autour du crâne, après tout, il faut bien que je tire parti de ma récente ressemblance avec un œuf de Pâques1). Nous avons parlé de technique d’écriture, je me suis efforcé de démystifier certaines idées reçues sur le travail de l’auteur (oui, il est normal de rencontrer des passages où l’on rame / non, l’inspiration n’est pas automatique / oui, l’écriture peut avoir une méthode / non, le temps ou le travail passés sur une oeuvre ne sont pas en corrélation directe avec sa qualité finale, malheureusement) et de passer mon mantra : apprendre à écrire, c’est apprendre à se connaître.

Bien, si j’en parle, c’est parce que, bon sang, j’ai été très, très agréablement surpris par la qualité des textes que j’ai lus, et, bon sang, c’est chouette. Dans ce que j’ai lu, il y avait une vraie énergie, des histoires, des personnages, un sens de la narration déjà très affûté, et beaucoup de sincérité. (Enfin, ça, on n’en sait rien. Il est impossible de savoir si un auteur est sincère, à moins de le connaître très bien. Mais tant que ça en donne l’illusion, le lecteur est content, et c’est important quand on écrit avec une visée publique.) Et surtout, une attitude vraiment très active, et critique vis-à-vis de la pratique de l’écriture. À ma question d’introduction volontairement provocatrice : « Quelles sont les règles de l’écriture ? » (réponse : aucune, en vérité, à part celle d’être compris-e), c’est limite si je n’ai pas eu une mini-rébellion : « aucune, sinon ce n’est pas drôle ! » « sinon tout serait pareil ! » Et ça, eh bien, ça me fait drôlement plaisir.

Cela me pose quelques questions sur ce qui se passe, cette période floue et mal définie, entre le moment où l’on a seize ans, les crocs dans l’existence, des idées à la fois peu formées et très déterminées, et le moment où l’on en a vingt, trente, où, pour beaucoup, on s’ossifie, on se dessèche, on n’ose plus. Je parle strictement (ah oui ?) d’écriture : dans mon passé de rédac’chef, il m’est arrivé de recevoir des textes bien moins aboutis, bien moins ficelés, que ces courtes nouvelle de lycéens, comme si, à un moment dans le passage à l’âge dit « adulte » (impôts – boulot – sexe hebdomadaire lumière éteinte – prêt immobilier – club Med annuel), l’esprit se disait : oh, non, je ne peux pas faire ça, on ne fait pas comme ça, je dois faire de cette façon parce que c’est comme ça – on se rogne les ailes. What ? On s’en fiche. Si l’écriture est un reflet de l’existence et que son travail se trouve, par quelque processus alchimique opaque, le reflet de l’attitude de l’auteur dans l’existence (je le crois un peu – ce qui ne vous dit pas grand-chose, au final), alors, eh bien, l’on fait ce que l’on désire, avec son cœur et sa sincérité, tant qu’on en assume les conséquences : narratives, dans l’histoire du papier, ou l’histoire de soi.

Donc, non, je ne parle pas strictement d’écriture.

Donc, chapeau, les gens, et merci. Vous avez une clarté certaine de vision et de travail, et c’était simplement réjouissant à découvrir. Vous m’avez bluffé (et c’est pas facile), dans vos textes comme dans nos échanges. Je voudrais simplement vous dire, si vous me lisez : ne perdez pas ça. Que les années qui s’ajoutent vous donnent simplement davantage de matière à réflexion et élargissent votre champ des possibles, et surtout pas l’inverse.

Quoi, je suis sentencieux ? Souhaiter bon vent à quelqu’un ne peut pas lui nuire ; il est toujours libre de s’en fiche. Ce qui, dans le présent contexte, est peut-être aussi bien – si ce n’est meilleur.

Smile. 

  1. Je déconne, hein. HEIN. ↩
2014-08-05T15:16:09+02:00vendredi 21 mars 2014|Technique d'écriture|2 Commentaires

Pourquoi sommes-nous contre ReLIRE ?

On sait super bien compter, à la BNF.
Y a comme un souci

En voyant diverses réactions pas forcément bien informées ici et là, il me paraît important de rappeler, de façon très résumée, pourquoi les auteurs du SELF et du Droit du Serf (entre autres) s’opposent au registre ReLIRE.

Tout d’abord, qu’est-ce que ReLIRE ? Ce registre vise à numériser des œuvres littéraires publiées au XXe siècle et devenues indisponibles faute d’édition, puis à les diffuser de manière marchande.

Pourquoi y sommes-nous opposés ? 

Plusieurs raisons, mais la première et la plus simple : parce qu’on ne nous demande pas notre avis. L’État décide des œuvres qu’il veut ainsi diffuser, et c’est à l’auteur de signaler son refus, moyennant

  • La surveillance d’une base de données sur son propre temps (il n’est pas prévenu des intentions publiques) ;
  • Une procédure longue et infamante (il lui faut prouver qu’il est l’auteur de ses propres livres !)

C’est une expropriation pure et simple. Nous disposons des droits sur le fruit de notre travail, c’est à nous qu’on doit demander l’autorisation, pas l’inverse ; or l’État entend en disposer comme il le souhaite, dans le plus pur mépris de la personne. Dans le même genre, le registre Google Books, vivement combattu par l’édition française il y a quelques années, semblait plus civilisé… Mais à l’époque, ces lobbies qui aujourd’hui imposent ReLIRE brandissaient le droit d’auteur comme rempart, pour inverser totalement le discours à présent qu’ils ont la certitude que l’argent tombera dans leur poche et pas celle de Google.

Deuxième raison : l’éditeur d’origine est rémunéré par les ventes à parts égales avec l’auteur, ce qui est un comble, puisque si l’oeuvre est indisponible, c’est justement que l’éditeur d’origine a laissé l’oeuvre s’épuiser – donc qu’il a abandonné toute exploitation commerciale. Ce qui est parfaitement compréhensible – mais dans ce cas, pourquoi est-il à nouveau rémunéré ? Il a choisi d’abdiquer son travail d’exploitation. D’autre part, l’auteur n’a pas son mot à dire sur le prix d’exploitation de sa propre oeuvre par l’État !

Troisième raison : la loi méconnaît (et piétine) la nature de la culture et de l’art, contrevenant de manière flagrante à la convention internationale de Berne, dont la France est pourtant signataire. Une oeuvre de l’esprit est par nature immatérielle ; elle ne peut pas être inféodée à une fixation sur un support matériel (cela signifie, en substance, qu’on ne fait pas de différence entre le fait que j’imprime un livre sur du papier, produis un fichier, ou fais une lecture publique : c’est la même oeuvre, ce qui relève du bon sens). Or, ReLIRE se focalise sur la première édition papier (et se trompe tout le temps sur le périmètre, voir l’image en illustration), ce qui est totalement opposé à un principe que la France a signé depuis… 1886 (date de la convention de Berne). Cela a pour conséquence fâcheuse de nuire très sévèrement à une reprise commerciale par un éditeur équitable, ou même à la diffusion libre par l’auteur lui-même. C’est un véritable hold-up public, qui ne va pas dans votre intérêt, les lecteurs.

Quatrième raison, qui vous concerne encore plus directement, amis lecteurs : les exigences de correction des fichiers numérisés sont ridicules (on va se retrouver avec des bouquins truffés de coquilles) et il est plus que probable qu’ils seront verrouillés par DRM (pour une initiative publique, c’est gonflé).

Je passe sur les détails, comme les limites chronologiques non respectées, le financement ubuesque, la concurrence déloyale, le caviardage des pages Wikipédia dédiées au projet… Il s’agit seulement d’un rapide résumé pour ceux qui découvrent le dossier. Pour en savoir plus : voir les sites du SELF et du Droit du Serf.

(J’aurais bien fait une BD, mais c’est à peine si je sais dessiner un bonhomme bâton.)

2020-01-20T01:15:50+01:00jeudi 6 mars 2014|Le monde du livre|7 Commentaires

Offre légale et téléchargement : question statistique

smokers_dieSoit l’affirmation suivante, largement relayée et établie par des études a priori solides :

Ceux qui téléchargent le plus sont aussi les plus gros consommateurs de l’offre légale.

Considérons, en premier approche, cette affirmation comme vraie.

Il en vient très fréquemment la conclusion : « Le téléchargement est bon pour l’offre légale. »

Mais j’ai quelques questions :

  • Quelle est la proportion absolue d’offre légale dans ces habitudes de consommation ? Si un gros téléchargeur achète 1% de sa consommation quand un petit n’en achète que 0.90%, 1) nul ne saurait gagner sa vie ainsi 2) la différence est négligeable en volume, donc cela invalide la conclusion précédente.
  • Combien sont les plus gros téléchargeurs ? S’ils achètent au contraire 90% de leur consommation mais ne représentent que 2% de la population, cela invalide la conclusion précédente.
  • A-t-on étudié l’aisance vis–à-vis de la technologie ? Si un gros téléchargeur, de par son aisance vis-à-vis de l’informatique, achète quatre fois sur cinq le contenu qui l’intéresse, mais qu’un petit n’achète qu’une fois sur vingt, cela peut invalider la conclusion précédente.
  • Quid du manque à gagner ? Un créateur (ou une industrie culturelle) peut-il s’installer, apprendre de son public, s’il lui faut produire d’abord à perte avant de dégager le seuil de rentabilité qui lui permettra de vivre ? Cela peut là aussi invalider la conclusion précédente.

Ces questions n’étant pas (forcément) posées dans le but d’obtenir des réponses mais pour marteler la vérité suivante :

Une statistique n’est pas une conclusion : c’est une observation quantifiée.

Toujours penser aux effets voisins, à la sous-représentation, aux conjonctions, d’effets, etc. C’est seulement quand on les a évacués, scientifiquement, que l’on peut alors formuler une conclusion, laquelle n’est pas quantifiée, mais devient toujours qualitative (« en approche raisonnable, je peux probablement – à 95% de confiance, par exemple – considérer que… »).

J’ai une petite histoire édifiante à ce sujet : soit l’article suivant, « Le piratage nuit à l’économie : la preuve en chiffres » publié ici-même en 2010. J’y avançais la conclusion suivante (édifiante, bien sûr) :

L’augmentation phénoménale et terrifiante du stock d’armes nucléaires cumulé sur les États-Unis et l’URSS coïncide avec le développement d’Internet – et donc, des capacités de stockage et du piratage. Comme par hasard, le pic d’armement correspond au moment où l’espace de stockage moyen avoisinait les 650 Mo – soit la taille d’un CD audio ou d’un film en DivX. J’ignore quelle preuve supplémentaire il faut au monde : Internet a non seulement creusé la dette nationale des États-Unis, mais les disques durs sont directement responsables de l’instabilité politique de notre époque.

Une conclusion tout à fait convenable pour un 1er avril. (Pour ceux que ça intéresse, l’article est tout entier basé sur une erreur logique classique, le biais de corrélation : deux phénomènes en évolution conjointe ne sont pas nécessairement reliés de façon causale.)

Quelle n’a pas été ma surprise (et mon effroi) en constatant que cet article a été cité très sérieusement, deux ans plus tard, dans des travaux d’étudiant post-bac en ligne.

Auguste lectorat, tu es fort et vaillant, alors : NE SOIS PAS CES MECS.

2017-01-24T10:53:55+01:00mardi 4 mars 2014|Best Of, Le monde du livre|24 Commentaires

Après les prothèses, demain la narration

De retour du colloque de Lyon « Prothèse, modularité, hybridité : entre réalité et fiction ». Un atelier dont le plus grande force a probablement résidé dans sa pluridisciplinarité, puisque des médecins, des sociologues prenaient la parole autour de l’image des personnes accidentées, de leur aide et de leur accompagnement, aux côtés des philosophes parlant de transhumanisme… et de Sylvie Lainé et moi-même, qui intervenions pour l’aspect prospectif et science-fiction du thème de la prothèse.

Deux présentations furent tout particulièrement marquantes pour moi : d’une part celle de Stéphane Mor, qui anime un FabLab – un atelier associatif de fabrication d’objets grâce aux nouvelles technologies, comme les imprimantes 3D. Il nous a ainsi été montré des prothèses rudimentaires, des objets d’assistance aux personnes comme un respirateur pour nouveau-né, chacun d’entre eux coûtant à fabriquer… une poignée d’euros. Après le film, la musique, la littérature, les objets physiques vont eux aussi se numériser, paradoxalement se dématérialiser ; cette révolution attendue depuis longtemps ne se trouve qu’à quelques années dans l’avenir à présent, et je suis profondément curieux de voir la société que cela donnera.

En espérant que l’espèce soit assez intelligente pour en tirer profit.

L’autre présentation, c’était celle de Selim Eskiizmirliler, sur les interfaces cerveau – machine. Le travail sur ce plan avance à pas de géant. On a notamment pu voir un singe contrôler un bras mécanique dans l’espace pour ramener une friandise à sa bouche avec une précision et une vivacité étonnantes. Bien sûr, on n’en est qu’aux balbutiements de cette technologie, mais l’on peut imaginer sans mal ce qu’elle donnera dans seulement vingt ans, et les transformations qu’elle entraînera dans l’aide aux personnes… et leur amélioration.

À ce titre, je voudrais répéter ce que j’ai essayé de dire pendant ces journées : l’arrivée, bien réelle, du transhumanisme pose quantité de questions philosophiques, sociales, technologiques. L’humanité semble dépassée, désarmée face à ces problématiques. Mais la science-fiction les étudie, les traite depuis 30, 40, 50 ans. Quelques dates ? Allez, quelques dates. Neuromancien – sur les interfaces homme-machine, par exemple – a été publié il y a tout juste 30 ans : en 1984. Le meilleur des mondes, sur l’eugénisme et l’amélioration génétique ? À votre avis ? Paru en 1950, 1960 ?

Non.

1932.

La science-fiction ne propose généralement pas de réponses, pas de discours. Elle interroge, sans cesse, le monde et ses avenirs possibles. À travers le jeu de la fiction, de la narration, elle propose un chemin possible, celui de l’histoire qu’elle raconte ; il n’est pas forcément (il est d’ailleurs rarement) le bon, il n’a pas non plus vertu futurologique. Il est, au plus, une étude de cas. Mais la lecture d’études de cas, la confrontation à des points de vue divergents, à des approches multiples, forment l’esprit à la réflexion prospective, aux risques possibles, aux bénéfices potentiels. La science-fiction ne fournit pas de réponses, mais elle construit chez son lecteur une grille d’analyse, un esprit critique. Elle est, je n’hésite pas, plus efficace à ce titre que la lecture d’essais sur le présent, qui deviennent, forcément, datés dès leur parution.

Il faut lire de la SF. Les questions qu’on se pose y sont déjà. Et elle forme l’esprit à trouver les réponses que l’on souhaite.

(Et je remercie donc d’autant plus Jérôme Goffette, organisateur de ces journées, pour avoir résolument inclus l’aspect SF dans ces journées et proposé une bibliographie sur le thème de la prothèse ainsi que pour son invitation à venir parler de « Tuning Jack » et de modifications corporelles.)

2014-02-18T11:01:25+01:00lundi 17 février 2014|Le monde du livre|11 Commentaires

Question : possédé par l’écriture

basement_cat_toasterPour commencer la semaine, une nouvelle question sur l’écriture… qui devrait être moins controversée que la précédente !

Je voulais savoir… tu n’as pas l’impression d’être immergé dans le monde que tu écris ? Que tu te retrouves à vivre avec les personnages les passages que tu écris ? Je te demande ça pour savoir si je déraille pas un peu. Ma question concerne ton degré d’immersion dans les scènes et dans les intrigues quand tu écris.

Je crois que tu ne dérailles pas, bien au contraire ! C’est un excellent signe, que la scène et les personnages prennent vie dans ta tête, devant tes yeux, et que tu te trouves transportée ailleurs. C’est un des grands plaisirs de l’écriture, et je crois même que c’est pour vivre précisément cela que beaucoup d’auteurs écrivent. Cela ne se produit pas forcément en permanence, certains passages sont plus difficiles que d’autres, viennent plus ou moins laborieusement, mais il arrive – le plus souvent possible, on l’espère – que l’on soit ainsi touché par la grâce.

Donc oui, tout à fait, je suis parfaitement cinglé et très souvent totalement investi dans le monde fictionnel. Quand ça se passe bien, les personnages prennent le contrôle de l’histoire, de l’action, et je n’ai qu’à les guider légèrement et à retranscrire ce qu’ils me racontent, ce que je vois. Cela ne fonctionne pas toujours, et quand cela n’arrive pas, ce n’est pas une raison pour s’arrêter (c’est juste, pour moi, le signe qu’il faut s’investir davantage), mais donc, au contraire, si ça t’arrive, je pense que c’est un de tr-s bon augure pour ton écriture. Peut-être dérailles-tu effectivement mais c’est un déraillement sain, et puis écrirait-on si l’on n’était pas un peu déraillé quelque part ?

Pas d’inquiétude, cultive cette impresion (tant que ça ne te rend pas inadaptée socialement)… !

2014-08-05T15:13:13+02:00lundi 27 janvier 2014|Best Of, Technique d'écriture|3 Commentaires

Question : relancer l’inspiration

writers_block_lolcatAprès un long hiatus, on reprend sur les questions concernant l’écriture (pour mémoire, n’hésitez pas à m’envoyer vos questions, j’y répondrai, si je me sens qualifié, par un article de blog). Parlons d’inspiration – cette inspiration si évanescente et volage, qui nous empêche de dormir la nuit et de bosser le jour :

Existe-t-il des trucs pour provoquer ou débloquer l’inspiration au lieu d’attendre qu’elle vienne toute seule ? Le blocage est difficile à expliquer, mais en gros, passé une phase où les images/idées/situations affluent toutes seules sans que j’aie à les chercher, il arrive souvent une phase où « ça ne veut pas », et j’ai beau à réfléchir à des moyens de relancer l’idée, rien de transcendant ne vient (sachant qu’en général, chercher la suite « logique » d’une situation aboutit à quelque chose de plat et d’inintéressant, c’est seulement quand je trouve une association d’idées inhabituelle que je sais être sur le bon chemin). Le plus souvent, ça finit par se débloquer de manière inattendue, mais des semaines ou des mois après. Je vois souvent dire que « l’inspiration n’est pas juste un truc qui tombe tout seul du ciel », mais je n’ai jamais lu de texte qui explique comment on peut la provoquer, ou au minimum la structurer. C’est un des rares aspects que je ne voie jamais abordé dans les conseils d’écriture, alors que de mon point de vue c’est une question fondamentale.

Tout à fait… Et je crains que chaque auteur fasse sa propre « paix » avec l’aspect un peu aléatoire de la chose.

Néanmoins (ce qui entraîne toujours de joyeuses conversations, et je me doute que cet article va susciter la controverse – c’est très bien, je ne prétends pas détenir des réponses universelles) je fais partie de ceux qui ne croient pas à l’inspiration, mais au travail. Travail étant pris au sens large : observer le monde est du travail ; se documenter est du travail ; réfléchir est du travail. Tout ce qui requiert un acte de volonté qui hisse la personne au-dessus de l’état basal consistant à manger des chips sur le canapé devant Call of Duty est un travail – un travail volontaire et plaisant, on l’espère, mais qui provient du désir de surmonter quelque chose en vue d’un accomplissement.

Quid, donc, de l’inspiration ? Comment débloquer le récit qui fait sens, qui va être intéressant – pour soi avant toute chose, qui va résonner avec le désir que l’on a de raconter ? Eh bien, pour moi, la réponse est contenue dans la reformulation de la question : dans « pour soi ». L’écriture, comme tout art, est un exercice d’équilibre dynamique entre contrôle conscient (je dois penser à la cohérence des détails, raccourcir cette scène qui n’apporte rien, etc.) et relâchement inconscient (tiens, j’ai envie de mettre une attaque de ninjas MAINTENANT, et tant pis si ça fout tout en l’air). Chacun place le curseur plus d’un côté ou de l’autre (les structurels côté contrôle, les scripturaux côté relâchement).

C’est également un exercice d’équilibre entre les exigences des autres (quels sont les codes narratifs où j’évolue, et est-ce que je les respecte, ou pas ? est-ce que mon récit est intelligible, clair, accessible pour le public que j’aimerais atteindre ?) et les siennes : qu’est-ce que j’ai envie de faire ? En cherchant l’histoire, le déroulé, qui fait sens pour soi, on vient forcément à la question de l’envie. Et, au coeur, il me semble que c’est cela qu’il faut traquer. Si cela semble plat, convenu, alors il ne faut pas aller dans cette direction, effectivement, à moins de balancer un gros chamboulement (comme une attaque de ninjas). Je ne crois pas à l’inspiration (qui tombe du ciel) mais, en bon petit nietzschéen, à la volonté créatrice, l’envie. Et l’envie se rattache à la vérité du soi. Pourquoi suis-je ici ? Pourquoi je raconte ça ? Qu’est-ce que je voudrais que cela m’apprenne ? Qu’est-ce que j’explore ? En quoi est-ce important pour moi ? De quoi ai-je besoin, maintenant, pour me débloquer ? Pourquoi ça ne marche pas ? Qu’est-ce qui me faisait envie dans ce projet, à la base ? Comment y revenir ? Comment le faire évoluer ? Et surtout, sur quoi ai-je besoin de lâcher prise pour laisser mon inconscient tracer sa route ? 

Je pense que travailler l’envie / l’inspiration au corps relève là aussi d’un équilibre entre deux aspects. L’inspiration est (en tout cas de mon expérience personnelle) une grosse feignasse, donc il faut aller lui planter des banderilles dans les côtes pour qu’elle daigne remuer son imposant postérieur ; mais elle est aussi vivante, ce qui signifie qu’on ne peut pas la traire sans arrêt sans qu’elle s’assèche, qu’elle mérite respect et soins. Et qu’il faut parfois la laisser reposer, la relâcher pour qu’elle mûrisse. L’inspiration est un potager. 

Ouais.

Comment on travaille un potager ? En le soignant, en récoltant, mais aussi en le laissant croître. Il me semble que j’ai obtenu le plus de résultats de mon potager en mêlant les séquences de harcèlement actif (en grattant frénétiquement les questions précédentes, en traquant mon envie sans pitié dans un coin, sans cesser tant que je n’avais pas cette petite étincelle qui fait dire: « aha ! » et en me poussant à l’épuisement mental) et de repos. Le harcèlement consiste à se poser des questions, à se documenter pour élargir ses horizons, à creuser en soi jusqu’à trouver la sensation de l’envie, ce qu’Elisabeth Vonarburg décrit dans Comment écrire des histoires par « le corps sait » – quand on trépigne d’un coup sur la chaise en se disant « oui ! oui ! putain, c’est ça ! »

Mais cela n’arrive pas forcément en une session de travail. Ni même deux. Ni une semaine. C’est là que le relâchement intervient. En un sens… je crois qu’il faut avoir confiance en son inconscient, en son potager, pour mûrir et apporter les fruits, tant qu’on l’a suffisamment arrosé d’engrais (et de pesticides et d’anitbiotiques, bien sûr). Présenter à son esprit, à son inconscient, les bonnes questions, sans tolérer la moindre paresse : celles qui correspondent à l’envie, puis le laisser vagabonder, infuser, sans cesser de revenir l’aiguillonner de temps à autre pour qu’il ne s’endorme pas. Si la réponse n’apparaît pas immédiatement, ce n’est pas grave. Mais il ne faut pas cesser de traquer le désir, la volonté profonde, qui est plus une sensation qu’un eurêka en mots. Cela ne fournit pas de réponse articulée, juste la sensation que, par là, il y a quelque chose à faire ; cela montre une direction. C’est, je crois, ce qu’il ne faut pas perdre. Quant au chemin qui sera parcouru par cette direction, il se dévoilera au fur et à mesure. Il faut, je crois, houspiller activement son envie, sa volonté pour qu’elle donne la direction à suivre… puis laisser relâcher, lui faire confiance, pour qu’elle prenne les rênes sur ce chemin. 

2014-08-05T15:13:13+02:00vendredi 10 janvier 2014|Best Of, Technique d'écriture|27 Commentaires

Papier contre clavier

Quelques idées éparses jetées à la suite d’une discussion récente qui a réactivé des idées sur le sujet : papier ou clavier ? Crayon ou virtuel ? Nous avons à notre disposition des smartphones, des tablettes, des ordinateurs – des claviers et autant de place que nous le voulons dans le cloud pour stocker du texte, des dessins, des listes de choses à faire. Et pourtant, quantité d’auteurs revendiquent leur usage de l’écriture manuscrite. Et pourtant, dans mes cours d’informatique, le brouillon au papier était obligatoire. Et pourtant, le hipster PDA fait partie des assistants personnels les plus appréciés dans la communauté des lifehackers.

Je sais que je fonctionne toujours mieux sur du papier quand il s’agit de faire le point, l’inventaire, d’acquérir un peu de hauteur de vision sur une situation, et pour planifier une histoire. Quand j’étais étudiant, j’apprenais mes cours en réécrivant les notions principales. L’écrit aide à me pénétrer des faits ; au-delà de convaincre mon cerveau, il convainc mon corps.

La science le confirme. L’écriture manuscrite active la zone du cerveau chargée de filtrer les stimuli – et donc contribue à concentrer l’attention : on retient mieux ce que l’on note, pas seulement parce qu’on peut s’y référer ultérieurement.

Plus largement, et de façon certainement plus poétique et donc moins rigoureuse, peut-être cela se rapporte-t-il tout simplement à la kinesthésie. Le cerveau informe le corps, bien sûr, mais le corps informe également en permanence le cerveau ; la répétition des gestes, comme dans la pratique sportive ou artistique, les perfectionne au point de les séparer du contrôle conscient. Quantité de musiciens, ayant oublié un vieux morceau, le retrouvent d’instinct en posant les mains sur l’instrument, et prétendent qu’ils « ne s’en souviennent pas, mais leurs mains si ».

C’est l’action qui transforme la volonté en réalité. Dans le monde de l’intellect, écrire à la main représente peut-être ce que nous avons de plus proche de l’action.

Évidemment, les deux médias ont leurs forces et chacun nourrit une sensibilité plus marquée pour l’un ou pour l’autre. Le message, c’est le médium, disait Marshall McLuhan, et il oriente aussi l’approche, et donc la réflexion. C’est bien banal et pourtant vital de simplement plaider pour la complémentarité et un choix réfléchi du média qu’on emploie en fonction de la situation et de l’objectif.

De belles et nobles idées, mais elles me gênent néanmoins sur un point : toutes ces études sont réalisées sur des adultes, ou des jeunes de notre époque (forcément). Or, tous, même encore aujourd’hui, nous apprenons la chose écrite à travers le papier et l’acte manuscrit. De la même façon que le cerveau se câble pour comprendre et prononcer les phonèmes de sa langue natale (ce qui, par exemple, cause beaucoup de problèmes aux Asiatiques pour saisir la différence entre les « r » et « l » latins), on peut imaginer que l’écrit focalise l’attention de la sorte parce qu’on l’y a entraîné depuis toujours. Est-ce qu’une génération hypothétique strictement entraînée sur des écrans et des claviers développerait un autre mode de pensée, nourrirait pour le papier la même impression de gaucherie qu’on peut éprouver dès qu’il s’agit de faire le point devant une page virtuelle ?

Ou bien allons-nous inexorablement créer des générations de gens privés d’un outil inestimable pour simplement réfléchir, étaler sa pensée ? (*musique funeste*)

2014-08-05T15:13:14+02:00mardi 17 décembre 2013|Best Of, Technique d'écriture|17 Commentaires

Pensées aléatoires : sur les épaules des géants

Quand on écrit, quand on est auteur, on construit sur les épaules des géants qui nous ont précédé, avec plus ou moins de bonheur ; on écrit avec leur regard perché, lui, sur notre épaule. Il découle que quand on écrit, quand on est auteur, il est indispensable d’être mégalomane – pour s’en foutre – ou inconscient – pour ne pas s’en rendre compte. Mais la littérature, l’art, n’est pas pour autant une hiérarchie. C’est une fraternité, une longue chaîne dont on a le droit de vénérer ou détester certains maillons à titre personnel, mais tous lui appartiennent, tous participent à ce grand dialogue, et il ne faut jamais l’oublier : on y a sa place, mais pas davantage, ni moins, non plus. Les jugements dits objectifs relèvent de l’histoire ou de l’université ; et même alors, ils relèvent de l’époque, de l’exposition, de l’étude qui fait mûrir la réflexion, d’étape en étape. À ce titre, la recherche aussi donne une main au passé et tend l’autre vers l’inconnu.

Quoi qu’il en soit, je ne suis ni l’histoire ni l’université. Je ne suis que moi, ce qui est à la fois immense et rien. Je vis avec mes opinions, et agis en conséquence aujourd’hui ; quand il sera temps de rendre un jugement, je ne serai déjà plus là, mais ailleurs à faire autre chose, avec erreur ou bonheur. C’est une des différences entre le critique public et l’artiste. Que tous s’informent mutuellement, mais que tous évitent, peut-être, de prendre la place les uns des autres – y compris quand – et ce n’est nullement impossible ni rédhibitoire en soi – ils résident au sein de la même personne.

2013-11-29T09:34:26+01:00vendredi 29 novembre 2013|Le monde du livre|4 Commentaires

Motivation pour écrire : au travail ! (pep talk NaNoWriMo 2013)

nano_2013

EDIT : le site a disparu depuis, le pep talk a été republié ici.

Le NaNoWriMo touche à sa fin (dernière semaine, dernière ligne droite !) et j’ai le plaisir de vous proposer un article de motivation, un pep talk dans le jargon, sur le métier et l’écriture :

Vous l’avez peut-être déjà entendu : il n’y a pas de vérité absolue en art, il n’y a donc pas de méthode en création. Pas d’autre méthode que la vôtre, qui sera le fruit de vos expérimentations, de vos aventures et surtout de ce que vous goûterez, et de la façon dont cela vous fera mûrir. La seule façon d’apprendre à écrire consiste à vous connaître ; la seule façon d’apprendre à vous connaître consiste à écrire.
Il existe en revanche une vérité cardinale.

Le pep talk entier se trouve sur le site officiel français du NaNo, à cette adresse. 

Bonne fin d’écriture, ne lâchez pas !

2020-11-02T12:41:10+01:00mardi 26 novembre 2013|Technique d'écriture|1 Commentaire

Communiqué : naissance des éditions Multivers

multivers_EditionsDevant les multiples scandales comme ReLire, les conditions parfois abusives des avenants numériques autour du livre, un nouveau collectif d’édition s’est formé : les éditions Multivers, dont voici le communiqué de naissance. Le but est de proposer un modèle d’édition équitable où, notamment, l’auteur ne se verrait pas dépossédé abusivement de ses droits, comme dans le cas de ReLire.

L’idée de créer une association pour aider les auteurs face à l’arrivée du numérique date déjà de quelques années… La situation a évolué très vite dans ce domaine, ce qui était encore balbutiant il y a deux ans est désormais une partie du paysage littéraire, une partie en croissance forte qui provoque de nombreuses réactions. Y compris des initiatives que nous qualifieront pudiquement de dangereusement connes et irresponsables, comme ReLire.
Face à cela, l’auteur est désarmé, alors qu’il pourrait profiter des nouvelles opportunités offertes par le numérique. Il est désarmé car ses droits numériques, qu’il possède en principe pour les livres publiés avant 2000, sont revendiqués par les éditeurs, de façon plus ou moins agressive, voire même attaqués par ReLire. Il est également désarmé car fabriquer un livre numérique et le mettre soi-même en vente n’est pas tout à fait évident. Il est également désarmé car la visibilité numérique d’un livre est quelque chose qui ne s’improvise pas.
C’est pour ces raisons que nous avons créé en Octobre l’ASBL Multivers, qui a pour but la promotion de la lecture et de l’édition dans le cadre d’un écosystème du livre équitable. C’est une Association Sans But Lucratif, formée pour l’essentiel de bénévoles. Nous sommes presque tous ici, pour ce lancement officiel aux Utopiales : Sara Doke, Emmanuel Gob, Ayerdhal, Cécile et Pierre Ramaekers, David Queffelec, Alexandre Girardot, Diane Cairne et Jean-Claude Dunyach.
Nous avons donc contacté de nombreux auteurs, de l’imaginaire, du polar, de la jeunesse, etc., en leur proposant de rééditer en numérique les livres dont ils possédaient les droits, avec un contrat équilibré et des prix de vente abordables. Nous avons déjà plus de vingt auteurs qui ont accepté, des gens comme Andrevon, Grenier, Canal, Wintrebert, Gudule, Houssin, le Bussy. Ca représente déjà plus d’une centaine de livres en préparation. On prévoit une première série d’ouvrages pour Noël et un rythme de publication en 2014 de plus de 40 ouvrages. Sans DRM, cela va sans dire.
Précisons bien : nous publierons uniquement des rééditions, nous n’acceptons pas de manuscrits inédits. Nous voulons rendre disponible un fond important d’œuvres de toute sorte, à des prix bas, afin de leur permettre de retrouver un public qu’elles n’auraient jamais dû perdre. S’il y a des auteurs dans la salle intéressés par ce que nous préparons, venez nous parler !
Nous souhaitons aussi étudier un système équitable d’édition et de distribution de livres numériques, à notre petit niveau. Dans la jungle de l’écosystème actuel, rempli de systèmes agressifs et fermés, nous allons prendre un peu de temps pour essayer d’autres voies, créer notre propre site, avant de nous ouvrir à l’ensemble des plateformes de vente. Nous ferons un point sur nos expériences et nos idées l’année prochaine, aux Utopiales. Et d’ici là, nous espérons que vous aurez eu envie de venir jeter un coup d’œil aux ouvrages que nous aurons publiés dans les mois qui viennent.

Des développements et informations complémentaires sur cet article d’ActuaLitté.

2013-11-05T17:54:19+01:00lundi 11 novembre 2013|Le monde du livre|Commentaires fermés sur Communiqué : naissance des éditions Multivers
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