Lettre à toi

Cher auguste lectorat,

Je ne t’abandonne pas, comme certains esprits chagrins ont eu tendance à le croire. Non, je suis juste très, très occupé, à un point que j’imaginais pas que c’était possible mais en fait si. Je voulais te donner des nouvelles de la cellule monacale qui est devenue mon seul horizon, mais tout cela pour l’amour de l’art – l’amour de l’histoire et du travail bien fait.

Je travaille donc toujours sur Léviathan : la Chute. Je suis toujours en phase de corrections, de réécriture, d’ajustements, dans l’espoir que ce livre soit le meilleur possible. J’ai la chance d’avoir une éditrice extrêmement exigeante qui va chercher ce que j’ai de meilleur en moi, puis qui va encore plus loin et me fait découvrir des ressources dont j’ignorais l’existence. C’est un drôle de processus, à la fois assez douloureux, mais aussi très satisfaisant une fois qu’il donne des résultats. Je n’aurais jamais cru dire ça un jour mais je commence à comprendre le parallèle que font certains entre l’écriture et l’accouchement.

Note bien, auguste lectorat, que cela ne signifie pas que ce livre sera forcément bon ni qu’il te plaira automatiquement. Cela implique seulement que j’aurai fait de mon mieux pour mettre les tripes sur la table, mais on ne peut faire qu’avec les tripes que l’on possède à un instant donné. Je peux au moins m’engager à ce qu’il soit bien ficelé, à faire mon boulot de conteur, et prier pour le reste.

Oui, j’ai dit prier. Il est 0h31, j’écoute Time to Burn, et j’ai l’impression que les guitares de Nayeli me grattent agréablement le cerveau comme une râpe à fromage. Il est des moments dans la vie, dans ce flottement qui sépare un long travail mental du bienheureux oubli du sommeil, où les frontières s’écroulent et où les différentes significations qui composent l’existence convergent en une espèce de magma à la fraise.

J’ai vu la couverture de La Chute aujourd’hui, du moins un projet très avancé, et elle déchire sa race. Le montage est impressionnant et le style de l’illustration me plaît beaucoup. Je verrai quand je pourrai te la montrer. Il y a écrit « Thriller » dessus. Si j’avais su ça en écoutant Michael Jackson.

J’ai réussi à extraire l’audio des rencontres de Limoges. Maintenant, il faut que j’en fasse un MP3 et que je colle ça quelque part ici, ou par là.

Le programme des Imaginales est en ligne. J’y parlerai notamment de guerriers dimanche à 17h en compagnie de Julien Delval et Xavier Mauméjean. Il reste aussi peut-être quelques places pour l’atelier d’écriture.

Je continue à réfléchir de temps en temps à la v4 de cet endroit de perdition. Je sais assez bien ce que je veux, maintenant il faut que j’arrive à le faire comprendre à WordPress. Ça devrait être bon pour cet été… Sachant que je m’attellerai alors à l’écriture de la suite de La Chute, puisque c’est une trilogie, et que j’espère pouvoir la rendre aussi vite que possible après la sortie du volume I.

Dans l’intervalle, auguste lectorat, je pense à toi et je te prépare des choses en coulisses. Ne prends pas mon silence pour de l’ignorance. Oh non, surtout pas. De grandes choses se trament.

Bien à toi,

KW

PS : Si tu te demandes ce que fait Time to Burn, c’est ça.

2012-04-27T22:28:13+02:00mercredi 27 avril 2011|Journal|4 Commentaires

Pour régler la question de l’héritage

Photo AFP

Entre autres fixettes, Nicolas Sarkozy en a une sévère : « l’héritage chrétien de la France ». Il rend visite au Pape pour lui parler d’Internet, il aime les dorures et la pourpre, il remonte fièrement à une contrée fille aînée de l’Église et ne manque guère une occasion pour opposer à un bloc islamique fantasmé un autre, tout aussi illusoire, d’un Occident chrétien. Dernière illustration en date, « l’héritage chrétien » et ses valeurs civilisatrices dont il est allé parler au Puy-en-Velay.

Il va falloir un jour que monsieur Sarkozy – ou les conseillers qui lui écrivent ses discours – ouvrent un livre d’histoire et la mettent en perspective. De quoi parle-t-on exactement quand il est question de valeurs de « civilisation » – ce projet si cher dont il nous rebat les oreilles depuis son institution, un projet qui, par ailleurs, rogne les budgets de l’éducation, retire l’histoire des filières scientifiques, les maths des littéraires, et conduit de manière générale une offensive concertée contre ce qui peut nourrir de près ou de loin l’esprit critique ?

La civilisation, c’est vivre ensemble ; c’est quitter l’état de nature pour progresser dans le domaine des moeurs, des connaissances, des idées, nous explique le TLF. Inutile de ressortir du placard Galilée, les croisades, les persécutions, pour s’interroger en quoi la chrétienté fut réellement fondatrice de progrès « dans le domaine des moeurs, des connaissances et des idées » – charge qui concerne, d’ailleurs, toute religion dogmatique. Être convaincu de détenir la vérité vous rend curieusement résistant aux opinions contraires – une résistance qui s’exprime le mieux la tronçonneuse à la main.

L’attaque est facile. Tellement éculée qu’elle en devient honteuse. La chrétienté, ce n’est pas cela ; ses valeurs sont différentes. Elles se fondent sur le partage, la charité, l’amour. La chrétienté moderne est ouverte, tolérante, positive – à opposer, bien entendu, à un Islam rétrograde, totalitaire, obscurantiste.

Ah oui, vraiment ? N’y a-t-il pas une légère confusion des causes ?

Qui sont les plus grands penseurs de cet Occident progressiste, éclairé, en quête de raison, de progrès dans le domaine des moeurs, des connaissances et des idées ? Les papes successifs, les cardinaux ? Hormis certains penseurs chrétiens de haute volée, de Saint-Augustin à Kierkegaard en passant par Teilhard de Chardin, qui furent les réels fondateurs et véhicules de cette lumière ?

Il va falloir un jour que la droite chrétienne comprenne que ces valeurs positives dont elle se réclame tant et dont elle ignore la genèse ne viennent malheureusement pas – pour eux – de l’Église mais du mouvement même qui a irrémédiablement sapé l’autorité divine : les Lumières. Que les fondateurs d’une certaine idée de la tolérance, de l’égalité, de la république, de la raison, ne sont pas les penseurs chrétiens, pour aussi beaux et fondamentaux qu’ils puissent être. Les Lumières se placent dans la continuité de cette pensée chrétienne dans ce qu’elle a de meilleur, mais elles ont aussi introduit l’idée fondamentale qui sous-tend le monde développé dans ce qu’il a de plus positif : la raison humaine et la conscience doivent primer sur la tradition et notamment sur l’autorité dogmatique – c’est-à-dire celle de Dieu. Les Lumières n’ont évidemment pas renié le rôle du religieux, comme en témoigne le déisme d’un Voltaire, mais l’organisation sociale, la quête de la connaissance, doivent être subordonnées à un humanisme séculaire et rationnel qui vise l’intérêt commun, et qui place l’individu au centre des préoccupations.

C’est là que se trouve la vraie grandeur des civilisations (« Comment ! Ces gens n’ont pas encore entendu dire que Dieu est mort ! » se lamentait déjà Nietzsche à travers Zarathoustra descendant dans la vallée) : l’usage du raisonnement individuel et de la conscience sociale dans les choix. L’Église s’est peut-être un peu rapprochée de son discours pour le second au cours des derniers siècles, mais la soumission à toute autorité entre fondamentalement en conflit avec le premier.

Et si, même, l’on voulait faire un calcul purement politique, en plus des aspects franchement douteux de l’idéologie de monsieur Sarkozy, son discours est idiot. Opposer ainsi la chrétienté comme racines françaises ou occidentales à l’obscurantisme d’une différence étrangère, mal définie mais anxiogène, est d’une stupidité consommée. Sans dire que « nos » racines sont devenues pour la majorité plus rhétoriques que réellement vécues, sans parler du danger d’une confrontation frontale entre blocs, les Lumières, faisant l’apanage de la raison, rendent solubles tous les systèmes de pensée en éveillant la personne à sa conscience, à son civisme et à la tolérance. Plutôt que de répondre à des extrêmismes par d’autres, il conviendrait plutôt d’éveiller chacun à son libre arbitre et de le rendre libre de ses choix, enfin apte à se détacher du carcan des traditions, des autorités suprêmes autoproclamées qui exigent sa soumission, sa fidélité, son âme et son argent, pour être libre de n’en adopter que ce qu’il désire, qu’il s’agisse de religion, de modèle familial ou de valeurs ; le tout dans le respect de la personne humaine, afin que, bordel, les dogmes et les divinités dégagent une bonne fois pour toutes de la place publique et qu’on discute en êtres humains sociaux.

On a peur des fondamentalistes ? Qu’on leur montre la puissance de la raison et en quoi elle est compatible avec toutes les croyances, comme avec la vie humaine1.

Cela, monsieur Sarkozy, serait un vrai projet de civilisation.

  1. Oui, je suis conscient que des horreurs ont aussi été commises au nom des Lumières. Mais qu’on me pardonne si je pense fermement que c’est le meilleur outil dont on dispose actuellement et que deux siècles de cette philosophie ont plus fait pour la civilisation que deux millénaires de soumission aveugle à l’autorité.
2014-08-30T18:29:34+02:00vendredi 11 mars 2011|Best Of, Humeurs aqueuses|3 Commentaires
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