Thomas Geha et moi en entretien sur RCF Alpha aujourd’hui et samedi
Hey ! Ho ! Arnaud Wassmer, l’excellent et enthousiaste animateur de Regards Culture, sur RCF Alpha, nous a fait le plaisir à Thomas Geha et moi de nous recevoir une nouvelle fois pour parler de nos actualités. Thomas Geha est venu parler de Des Sorciers et des Hommes, son excellent roman de sword and sorcery paru chez Critic au printemps ; pour ma part, je revenais discuter des Dieux sauvages et notamment du Verrou du Fleuve. Ce fut pour nous l’occasion de parler de l’importance de l’imaginaire pour le monde, du poids des histoires et de leur lien avec l’Histoire…
L’émission passe aujourd’hui jeudi à 11h et 19h30 et repassera samedi à 17h30. Pour écouter RCF Alpha en ligne ou trouver la fréquence dans votre région, rendez-vous sur le site.
Quelles sont les meilleures applications de prise de notes manuscrites ?

Alors voilà, c’est beau : on a une marotte, genre on passe chez Apple parce qu’on trouve qu’on a passé l’âge de régler la fréquence du front side bus sur le coefficient multiplicateur du CPU watercoolé à l’encre de Chine, on veut que quand on écrive, ça marche, alors on s’achète des iPad Pro, et puis là, bim ! C’est le drame. L’article sur la meilleure tablette pour prendre des notes devient l’un des plus populaires du blog. Même que y a des gens qui suivent mon conseil et me disent que j’ai raison, bordel, alors que puis-je faire, hein ? Hein ?
À part répondre à la question qui va derrière, à savoir : c’est quoi les meilleures applications de prise de notes ?
Ben ouais.
C’est quoi, prendre des notes sur tablette ?
Tu prends ton burin et ta dalle de grès et…
Minute. *Avance son horloge de 20 siècles*
Donc. Tu as une tablette, auguste lectorat, typiquement un iPad Pro (ou pas / plus : l’iPad de 2018 est compatible avec le fantastique Pencil, pour un prix réduit de plus de 50% par rapport au modèle pro) et tu as besoin, comme ton humble serviteur, de griffonner des mickeys de laisser libre cours à tes réflexions à travers l’acte de l’écriture manuscrite, établissant quelques plans ici et là à l’occasion. On en a parlé, balader une petite tablette est infiniment supérieur à 15 kg de notes. L’iPad étant désigné, par unanimité avec moi-même, comme la meilleure tablette de prise de notes, on va parler de l’écosystème Apple, même si j’essaierai d’avoir quelques mots pour les victimes des écosystèmes Windows et Android, car j’ai compassion.
Ensuite, on va réduire encore la portée de cet article, car déjà, c’est une arme balistique lourde, et ensuite, il y a clairement des domaines dont je ne puis parler, manquant un poil d’expérience. Réglons tout de suite le problème de l’éléphant dans la pièce : la reconnaissance manuscrite de l’écriture. La joie, à lire certains retours qui me reviennent (ou me retournent, ça serait plus logique, mais en fait non, ils me font plaisir, ils ne me retournent pas, hé, que la langue française est rigolote), ce serait de pouvoir rédiger ses notes en pattes de mouche tel un brillant médecin, puis que la machine décode tout ça en texte que l’on pourrait copier-coller à l’envi, genre dans une autre application (genre dans Scrivener, au hasard, hein, total, le hasard).
À l’heure actuelle du jour d’aujourd’hui, la plupart des applications ténor offrent une forme de support de la reconnaissance manuscrite. Mais, bon : c’est forcément imparfait, et son efficacité dépend lourdement de votre handicap graphologique. M’est avis qu’espérer travailler exclusivement de la sorte, écrire à la main pour recomposer ensuite sous traitement de texte, n’est pas la meilleure idée du monde question efficacité. En plus, ça ne se synchronise pas facilement avec quoi que ce soit, donc faut copier-coller, bref, c’est lourdingue.
Je pense que la prise de notes manuscrite sur tablette doit se considérer comme l’équivalent numérique d’un beau cahier Clairefontaine. On griffonne, on rature, on surligne, on réfléchit librement, on met au point. En gros, on décide. Ensuite, on rédige. C’est dans cet esprit-là que je vous propose mes recommandations.
Applications intégrées à tout faire (OneNote, Evernote, Apple Notes) : mouaiiis
Les applications de prise de notes généralistes sus-citées proposent à peu près toutes un module de prise de notes manuscrites. Alors ça marche, à peu près bien, et pour consigner les prochaines actions à faire au cours de la réunion trimestrielle de guidance relative à la roadmap de livraison du plus-produit investissement, c’est nickel. Par contre, pour l’émulation de l’épais cahier de notes cher à l’écrivain, ça n’est pas le plus adapté. Pourquoi ? Parce que :
Evernote charrie toujours son héritage d’application web et desktop. La dernière fois que j’ai testé, le module de détection du Pencil était peu agréable, et Evernote a un paradigme d’organisation des données bien à lui qui rend difficile l’écriture au long cours sans une maintenance certaine. Et en plus, les rumeurs sur la santé de l’entreprise sont actuellement funestes (même si peu surprenantes, vu comme l’application est à l’ouest depuis quelques années, on ne va pas se mentir).
OneNote est un super outil ruiné par une synchronisation mobile atroce et une politique de confidentialité hautement discutable. Voilà, c’est dit, et c’était même dit là.
Apple Notes est chouette, si on ne dépasse pas la poignée de pages. Le support du Pencil est évidemment parfait, vu que l’application est développée par Popole, mais même problème qu’Evernote : ce n’est pas très évident d’enchaîner les pages, à mon avis.
Des applications dédiées : oui
Du coup, il vaut mieux utiliser, à mon sens, des applications qui ne font que de la prise de notes manuscrite, qui permettent de mélanger aisément sur la page photos, captures d’écran, texte tapé au clavier et évidemment gribouillis au Pencil. Il en existe beaucoup (beaucoup beaucoup) mais, dans le domaine, les deux ténors sont GoodNotes et Notability, qui offrent le meilleur compromis entre robustesse et ensemble de fonctionnalités. Les deux applications sont très proches, et le choix dépendra de petits détails qui auront, ou pas, de l’importance pour vous. (J’ai longtemps alterné entre le deux jusqu’à me fixer sur Notability.)
Ce qu’elles ont en commun : multiplateforme sur iOS (avec notamment une application compagnon sur Mac, pour visualiser et éditer ses notes sans avoir besoin de l’iPad) ; pléthore de styles de crayons, surligneurs, gommes ; reconnaissance de l’écriture manuscrite ; plusieurs modèles de page ; insertion aisée de photos, textes tapés au clavier ; synchronisation dans le nuage ; export et sauvegarde en PDF ; zoom facile avec les gestes de pincement à deux doigts.

Là où GoodNotes excelle : GoodNotes me semble avoir un moteur de détection du Pencil un poil meilleur, ce qui rend l’écriture plus agréable. Les modèles de documents par défaut sont aussi bien, bien meilleurs : le lignage est notamment parfait pour les différentes tailles d’iPad, ni trop grand pour le 12.9, ni trop piti pour le 9.7. La gomme permet aussi d’effacer une partie seulement d’un tracé, au lieu d’un tracé entier réalisé au Pencil (comme sur Notability) : si vous dessinez beaucoup, ça peut avoir son importance.
Là où GoodNotes pèche1 : Gros point noir, la synchronisation par iCloud a longtemps été polluée de bugs. Après avoir perdu un document entier, j’ai lâché l’affaire ; il SEMBLE cependant que ce soit réglé depuis un moment. Mais je ne m’y risque plus, car : GoodNotes présente ses pages sur l’écran entier, ce qui est un peu agaçant, je trouve. En gros, quand vous arrivez vers le bas de la page, le poignet ne repose plus confortablement sur l’écran, et risque de toucher le bouton d’accueil sans faire exprès. Pendant des mois, quand j’utilisais GoodNotes, je posais donc mon iPad à l’envers sur mon bureau pour éviter ça. (Lifehack!) Ce qui choque mon sens de l’esthétique.
J’ai donc choisi Notability, qui offre un défilement des pages en continu.
Là où Notabilty excelle : Le défilement, donc. L’interface que je trouve moins intrusive (plus « flat« ). La synchronisation en béton armé (j’ai fait des tests de conflits volontaires et je n’ai pas réussi à la mettre en défaut). Pour les étudiants, un point intéressant : Notability comporte un micro permettant d’enregistrer et de synchroniser le son avec la prise de notes, ce qui est intéressant pour les cours, ainsi que pour les écrivains narcissiques aimant se parler tout haut, ou bien expliquer leur génie à leur chat.
Là où Notability pèche : Certains modèles par défaut de documents sont stupides. Il y a notamment un lignage tellement serré que seul un peintre sur figurines adroit doit pouvoir y écrire quelque chose, même sur le grand iPad de 12,9 pouces. Le lignage suivant est exploitable sur 9,7, mais paraît GRAAAAND sur 12,9. Et donc, la gomme n’efface que les tracés entiers, ce qui décevra les dessinateurs doués (pas moi, donc). Enfin, je trouve l’icône kitschos. Mais bon.

Vous pouvez passer par ici pour découvrir et acheter ces deux applications sur l’App Store : GoodNotes / Notability.
Bonus : des bizarreries ou étrangetés intéressantes
J’ai aussi envie de vous mentionner deux applications qui sortent un peu des sentiers battus ; qui ne sont pas aussi polyvalentes et bien finies que les deux précédentes à mon goût, mais qui peuvent répondre à un besoin précis, si c’est votre besoin, précisément :
MyScript Nebo met en avant précisément la reconnaissance de l’écriture manuscrite, des schémas, équations etc. Si c’est vraiment ça que vous cherchez, c’est probablement la meilleure.
Zoomnotes propose un paradigme différent du cahier Clairefontaine : un immense tableau effaçable sur lequel on peut zoomer à l’infini. Création fractale ?
Et si j’ai pas d’iPad, m’sieur ?
Franchement, au prix où se trouve l’iPad de 2018 (359€ pour le modèle le plus basique), si tu cherches vraiment à écrire avec un stylet sur un écran pour t’affranchir des chemises à sangles et entrer de plain pied dans le XXIe siècle, fais-moi plaisir, vends cette Surface pourrie qui surchauffe avec son stylet qui ne détecte que les lignes droites et prends un iPad avec un Pencil sur le refurb, quoi. Cependant, CEPENDANT, oh là là, du calme, quoi, j’ai quand même une application à proposer – sans engagement formel de ma part, car j’ai rejoint le côté en aluminium brossé de la force depuis deux maintenant, et je ne suis plus très à jour. J’utilisais avec un plaisir sincère Squid (anciennement Papyrus), très proche de GoodNotes, disponible sur Android et – aux dernières nouvelles – sur le Windows Store2.
Et hop. Te voilà armé, auguste lectorat, pour dessiner des phallus donner libre cours à tes méditations sur l’art d’écrire sur un écran, et ainsi embrasser pleinement la liberté créative de la vie en mobilité.
De manière générale, si l’envie d’acheter cet outil (ou l’un des autres présentés sur ce site) vous vient, n’oubliez pas de passer par les liens proposés ici – vous contribuez à financer le temps passé à rédiger ces articles gratuitement. Merci !
Procrastination podcast S03E01 : « Pourquoi écrire (part 1) »

Procrastination, notre podcast sur l’écriture en quinze minutes, fait sa rentrée ! Nous attaquons notre troisième saison – encore merci pour votre suivi et votre fidélité. Le premier épisode de cette troisième année est disponible, au programme : « Pourquoi écrire (part 1)« .
C’est toute la question, n’est-ce pas ? D’où vient le besoin humain de communiquer par l’écrit, de transmettre et de raconter des histoires, tant à l’échelle de la culture, que du parcours de l’individu, et de sa quête ? Un vaste sujet qui occupera les deux premiers épisodes de cette saison 3 de Procrastination (merci pour votre fidélité !). Pour commencer, Laurent rappelle la notion fondamentale du plaisir, tant de la lecture que de l’écriture ; Mélanie prolonge avec un lien vers l’adolescence, la structuration de l’individu et les possibilités d’expression offertes par la forme écrite. Lionel fait un petit détour vers la vertu thérapeutique de l’acte d’écrire, et tous trois mettent en avant la dimension temporelle de l’écrit, et sa valeur première comme communication et comme art.
Références citées
– David Lynch
Procrastination est hébergé par Elbakin.net et disponible à travers tous les grands fournisseurs et agrégateurs de podcasts :

Il est interdit de douter de soi
Allez, ça nous arrive tous plus ou moins. Dans sa litanie contre la peur, même Elizabeth George l’admet ; elle transforme l’angoisse en foi. Elle fera ce qu’elle été appelée à faire : mettre des mots sur la page.
Quand j’étais à la convention mondiale de SF de Helsinki l’année dernière, j’ai entendu une image qui semble assez courante dans le milieu littéraire anglophone. Un auteur suit un théorème parmi deux :
- Théorème A : Tout ce que je fais est génial, car c’est moi qui le fais.
- Théorème B : Tout ce que je fais est merdique, car c’est moi qui le fais.
Devinez celui auquel j’appartiens.
Je sais que je ne suis pas le seul (sinon je n’aurais pas dans mon catalogue de conférences une sur la procrastination et la motivation des auteurs, dont le diaporama est disponible, heureux hasard, ici, hint, hint). En fait, je crois que beaucoup de créateurs sont des ceintures noires de l’auto-enfonçage. En mode : « Oh, là, là, ce que je fais est vraiment trop mauvais, personne n’aimera ça, je ne pige rien à ce que je fais, au secours, y a-t-il un pilote dans l’avion ? »
Ce n’est pas de l’affectation ; on pourrait même dire que cela part de l’intention la plus pure du monde. Je vais créer quelque chose et le proposer à des gens – qui suis-je, quel genre de fou de mégalomane, pour imaginer que ça puisse leur plaire ? Quelle audace. Quelle outrecuidance. Surtout que, MAMAN, AU SECOURS, je n’ai foutrement aucune idée de là où je vais. (Cependant, si vous êtes Théorème A, ça devient : « Maman ! Regarde, c’est moi qui pisse le plus loin. » Ou quelque chose du genre.)
J’ai deux trucs à dire à ça, dont une prise de conscience plus ou moins récente, ou en tout cas seulement récemment assumée.
D’abord :
La création, c’est bordélique.
On en parle régulièrement ici, dans Procrastination, mais l’essence de la création, c’est défricher ce qui n’existe pas. C’est tracer un chemin nouveau dans la grande jungle du rien. Donc, oui, c’est flippant, et oui, nécessairement, c’est empreint d’erreurs. Ça pique, parfois on jette du matériel, parfois on se tape la tête contre les murs en se demandant où aller – mais c’est normal. John Gardner, dans The Art of Fiction (chroniqué ici), parle de « rumination » (et pas de rémunération, dommage) dans la construction d’intrigue. OK, on voudrait minimiser la partie erreur de la technique « essai-erreur », mais l’angoisse est compréhensible, l’effort souvent palpable, et la règle.
Ne prenez pas cela comme la marque que vous ne savez pas ce que vous faites, car…
Vous n’avez pas le droit de douter de vous.
Douter de soi est la chose la plus contre-productive qui soit. Sans devenir Théorème A – je suis génial, parfait, tout ce que je fais est le bonheur donné à un public en émoi – il y a une différence entre questionner son travail et se questionner soi-même. Qui êtes-vous ? Vous-même. (Merci, captain Obvious !) Non mais sans déconner : vous n’êtes ni plus, ni moins, que vous-même, et si vous écrivez, faites-le, ou ne le faites pas, mais il n’y a pas d’essai, comme disait Yoda lors de son exil à Saint-Hélène.
Il est tout à fait autorisé – et pertinent, et recommandé – d’interroger son travail. (C’est ce qui ne fait pas de vous un Théorème A.) Ai-je bien servi cette histoire ? Ai-je bien campé ce personnage ? Ce passage est-il efficace ? Pourrais-je corriger, réécrire plus fidèlement à mes intentions ? Tout cela sont des questions d’artisanat, d’efficacité quant au projet et même de satisfaction quant à l’idéal qu’on se fixe. Parfaitement légitime, et même indiqué pour réaliser un bouquin qui tabasse. (Enfin, autant qu’on l’espère.)
Mais il est facile, trop facile, de déborder vers des interrogations portant sur la pertinence de la personne (vous, si vous suivez) au lieu de son travail. Sur sa légitimité. Comme si l’on se distribuait à soi-même des attaques ad hominem1, au lieu de parler de la réalisation. Êtes-vous autorisé.e à écrire ? Êtes-vous « fait.e » pour ça ? Who the fuck knows? Et qui le pinnipède peut le dire ? Personne (on en a parlé dans le dernier épisode de la saison 2 de Procrastination, Talent Vs. Travail). Les questions de cet ordre servent une fin bien précise :

Ou, plus exactement, elles vous sapent le moral, la confiance, ce qui est l’anti-sexe absolu pour la créativité, et surtout, elles n’ont pas de réponse.
Répétez après moi :
Mes questionnements sur mes capacités inhérentes ne connaîtront jamais de réponse, alors je les bannis.
Autant reporter cette énergie sur le fait de faire, puis de questionner ce qui a été fait. Cela ajoute le bénéfice de réfléchir à la pertinence de ce qui a été fait, de manière assez détachée et dépassionnée, de manière à le faire, si nécessaire, mieux. Non pas parce qu’on doute de soi, non pas parce qu’on pense qu’on est un gros naze, mais que, comme tout le monde, on a parfois besoin d’itérer pour parvenir à quelque chose de convenable, et que, bloody hell, c’est le putain de processus, tu vois.
Dorénavant, douter de vos capacités inhérentes est interdit. Il n’y a que a) le sens que vous désirez mettre à votre création, qu’elle soit publiée ou pas, et b) la meilleure manière de la faire.
Tout le reste est l’affaire de la postérité, et par définition, on sera morts, donc c’est quand même vachement pas très intéressant.
- Les attaques Ad Eminem, en revanche, sont autorisées si les voix nasillardes vous portent sur le System of a Down. ↩
Je suis de retour, vivant et même pas cramoisi

Grid, est-ce que tu dev ? (Par pitié, dites-moi que vous comprenez la blague et qu’elle vous fait glousser.)
Juste un mot rapide pour donner signe de vie : je suis bel et bien de retour de l’outback australien, avec plein de poussière rouge entre les dents de mon grand sourire. Comme me l’a dit quelqu’un d’ici : « Australia is a lot of driving to get nowhere » (l’Australie, c’est conduire très longtemps pour aller nulle part) – mais ce nowhere est fantastique, immense et très, très loin de toute civilisation, une sensation rare et vertigineuse de nos jours. Ce n’est pas dans beaucoup d’endroits – pas même en Islande – qu’on peut faire 2000 km de pistes sans accrocher le moindre réseau ni croiser plus de deux véhicules en une journée. Et se faire coucou au volant. Parce qu’on est des gens sympas.
Si j’étais un vrai travelogue, je ferais un compte-rendu de voyage, mais je crois de plus en plus que ce genre d’expérience, si elle doit être relatée, sort mieux dans mon cas dans un roman, transformée par la poésie et l’imagination. Ce que j’en partagerai sera peut-être, paradoxalement, plus total et fidèle en étant totalement déformé par la liberté de la fiction, alors que parler de la réalité (puissante !) de l’expérience ne pourrait, je le crains, que l’amoindrir. Représenter, c’est tuer, etc.
Sache en tout cas, auguste lectorat, que je rentre rêveur, connecté et qu’il devrait y avoir bientôt, de semaine en semaine, plein de photos de désert sur Flickr.
Long entretien et lectures du Verrou du Fleuve cette semaine en radio
Dernière (et première) minute : cette semaine, à partir d’aujourd’hui, sera diffusé un long entretien avec lectures d’extraits du Verrou du Fleuve (« Les Dieux sauvages » II) sur la radio Fréquence 8 (90.5 en région rennaise, sinon en ligne), à 8h30 chaque matin avec rediffusion à 17h10.
On parle de création d’univers, de l’inspiration de l’histoire dans la fantasy, des genres de manière générale et évidemment de la série. Merci à Natalie Ramage de m’avoir reçu une deuxième fois dans son émission après le sujet réalisé sur La Messagère du Ciel l’année dernière, d’ouvrir les portes de son antenne aux littératures de l’imaginaire, et de travailler à les faire découvrir !
Attention, à ma connaissance l’émission n’est pas podcastée, donc si le sujet vous intéresse, ne ratez pas les directs !
Parlons de femmes guerrières dans la fantasy (et dans « Les Dieux sauvages »)
(Rappel : je suis hors ligne cette semaine en train de batifoler avec les dingos et les wallabys.)
Un des grands honneurs de ce métier et que des gens semblent se soucier des raisons pour lesquelles vous faites et écrivez des trucs, et vont jusqu’à vous demander votre avis là-dessus. Là, vous priez pour en avoir un, d’avis, et qu’il ne soit pas trop bête, parce que c’est dans ces moments-là que vous levez la tête du guidon et que vous vous dites : fichtre, je participe à ma modeste échelle à une culture, et cette culture m’accueille avec amitié. Alors déjà : merci. C’est une sensation assez vertigineuse et, ben, on espère y contribuer, au final, des choses positives, malgré toute sa terrible imperfection humaine.
Angélique Salaun est actuellement en deuxième année de thèse. Elle dit :
Je travaille sur la figure de la femme guerrière/femme en guerre dans la fantasy épique francophone et anglophone. Afin de nourrir mon étude je souhaite recueillir les témoignages des auteurs et autrices composant mon corpus d’étude.
Avec sa permission, je retranscris ici ses questions et mes réponses sur le thème de la femme guerrière en fantasy, notamment dans le contexte de la série « Les Dieux sauvages ». Je l’en remercie grandement, tout comme je la remercie d’avoir voulu se pencher sur mon travail (et sur ce que je pouvais avoir à raconter dessus).
Dans au moins un de vos romans de fantasy vous avez choisi de mettre en scène comme personnage principal une femme guerrière. Pouvez-vous m’en dire davantage sur ce choix ?
En fait, en toute honnêteté… Difficilement. Je sais bien que c’est une figure assez rare ou inhabituelle dans la fiction, mais, pour ma part, ce choix ne s’est pas fait avec cette notion présente à l’esprit. Il s’est simplement présenté naturellement. La série « Les Dieux sauvages » s’inspire en filigrane de l’épopée de Jeanne d’Arc donc j’étais forcémentobligé d’avoir au moins une femme guerrière, mais au-delà de cela, la présence de Nehyr ou même de Chunsène, que l’on peut également considérer comme des femmes guerrières, n’est pas spécialement née de considérations sur leur genre. Ce sont des personnes avec des objectifs, des buts, un passé plus ou moins trouble ou difficile, des méthodes particulières pour parvenir à leurs fins, et il se trouve, simplement, que ce sont des femmes. Certes, cela va informer leur vision du monde et parfois leurs méthodes d’action dans la société patriarcale où elles évoluent, mais c’est une facette de leur humanité – qu’elles vivent, en plus, toutes différemment.
Votre personnage de femme guerrière est-elle inspirée d’autres figures de combattantes ?
L’épopée de Mériane dans « Les Dieux sauvages » reprend certains grands motifs de celle de Jeanne d’Arc, et surtout des mythes auxquels elle a donné naissance, en effet. Pour Nehyr et Chunsène, il n’en est rien (en tout cas, rien de conscient).
Dans le cas d’une réécriture de l’histoire d’une guerrière préexistante, pouvez-vous expliquer le choix de cette figure plutôt qu’une autre ?
Jeanne d’Arc représente un paradoxe qui m’a toujours semblé ironiquement savoureux. Nous avons là une jeune femme qui se présente comme envoyée de Dieu, sauveuse de son monde ; ce à quoi elle parvient. En conséquence de quoi, elle finit brûlée sur le bûcher par l’Église représentant ce même Dieu. (Oui, elle est rapidement réhabilitée, mais post-mortem.) Il me semblait là y avoir un terreau extrêmement riche à explorer sur la place des femmes dans les sociétés médiévales, sur le trajet d’une figure qui devient une légende plus ou moins malgré elle, ainsi que sur le traitement réservé aux femmes par les religions dogmatiques.
On dit souvent que la fantasy est affaire de garçons. Qu’en pensez-vous ?
Les expressions à l’emporte-pièce disant que x ou y est affaire de garçons / filles tombent directement dans mon filtre anti-spam mental. Les généralisations de ce genre n’expriment pour moi qu’une chose : l’insécurité de celui / celle qui les prononce, et qui cherche désespérément à catégoriser un monde dont l’infinie et splendide subtilité lui échappe.
Le lectorat est aujourd’hui majoritairement féminin, et la fantasy ne s’est jamais aussi bien portée. Il suffit de se rendre dans n’importe quel festival ou événement relatif à l’imaginaire pour constater que les femmes aiment et s’investissent dans la fantasy comme les hommes.
Il me faut cependant être juste et mentionner que le genre n’a pas toujours convenablement traité les femmes – on pourra se souvenir de couvertures dénudées qui n’avaient rien à voir avec le contenu des livres, ou de certaines « œuvres » qui ne voyaient les femmes que comme des faire-valoir ou des récompenses dans la chambre pour de preux tueurs de dragon. La fantasy n’est néanmoins pas la seule coupable, tous les genres ont été plus ou moins touchés par ces stéréotypes – et les mœurs progressent avec les années, bien heureusement.
Comment envisagez-vous la création d’une femme guerrière comme personnage principal ?
Une femme guerrière est un être humain qui se trouve être une femme et un guerrier. Je n’envisage absolument pas ce genre de personnage différemment des hommes ou de tout autre archétype. Ce personnage a des caractéristiques et des origines qui vont influencer ses modes d’action et son rapport aux autres notamment à travers la société qui l’a formé, mais le fait d’être une femme n’est pas obligatoirement plus déterminant que d’être guerrier, ou religieux, ou grand, ou timide, ou séduisant, ou révolté, etc. Tout le monde vit ses convictions, ses origines, son apparence, son genre, son passé, ses aspirations différemment et, en outre, avec plus ou moins d’intensité. Tout cela forme un tout unique qui compose l’alchimie d’un être humain donné avec ce qu’il ou elle est, ses relations, sa sensibilité, ses aspirations, ses révoltes, ce qui tracera son voyage, son histoire, ses rêves, ses réussites et ses tragédies.
Pour vous quelle est la représentation la plus juste d’une guerrière en fantasy ?
Les seuls personnages qui m’intéressent sont les êtres humains et, pour moi, la représentation juste d’un être humain est simplement celle qui s’efforcera de le montrer dans toute l’envergure de ce qu’il ou elle est. Encore une fois, que ce soit une femme guerrière n’est qu’un épiphénomène. On parle d’un être humain dans toute sa complexité et le traitement du personnage doit simplement bénéficier du même soin que tous les autres (modulo leur importance narrative).
En créant votre femme guerrière vous êtes-vous posé la question de la vraisemblance ?
Par rapport à quoi ? Écrivant de la fantasy, je conçois en grande partie mon monde, mon univers, pour servir de décor aux histoires que je désire raconter. C’est cela qui dicte la vraisemblance : la cohérence narrative interne. La seule loi de vraisemblance en fiction consiste à maintenir son lecteur dans le flux du récit. Dans « Les Dieux sauvages », j’ai des femmes guerrières dans une société patriarcale, et cette société considère qu’une femme guerrière, ce n’est pas très vraisemblable. C’est un jeu avec le lecteur, un questionnement sur nos a priori. Pendant ce temps, mes personnages de femmes guerrières s’en tapent royalement que la société ne soit pas d’accord avec elles. Elles sont là. Ce monde va devoir faire avec.
Si oui sur quels types de documents avez-vous pu vous appuyer pour vos recherches ?
Je ne me documente pas tant sur le fond historique que sur les légendes et les mythes qu’il engendre – c’est le terreau qui m’intéresse principalement. Me documentant sur Jeanne d’Arc (articles en ligne, quelques livres), je n’ai pas tant cherché le détail historique et sa vraisemblance dans l’épopée que j’allais raconter, mais ce qui a enflammé l’histoire et les imaginations, à commencer par la mienne. J’écris de la fantasy et je considère qu’à ce titre, mon substrat n’est pas l’histoire, mais l’imagination enflammée par l’histoire. Bien sûr, quand je décris un siège dans un contexte médiéval, par exemple, je dois m’assurer que les techniques présentées soient cohérentes et logiques ; mais le déroulé des événements plus vaste sera dicté par le monde que j’ai mis en place et par les trajectoires que mes personnages désirent, plutôt que par mes recherches. Tant que mon histoire conserve une cohérence interne, et que je m’efforce à mon tour de m’adresser aux imaginations des lecteurs et lectrices, ma mission est accomplie. Le reste ne m’appartient pas.
Avez-vous noté des réactions de vos lecteurs par rapport à vos personnages de femmes guerrières ? Si oui, lesquelles ?
Elles ont été bien reçues, ce qui me fait très plaisir et m’honore énormément, car je suis un homme dépeignant certains personnages d’un point de vue que je ne peux connaître intimement, et si je m’efforce de le faire avec toute l’empathie dont je suis capable, les intentions ne garantissent pas la réussite !
Propos recueillis par Angélique Salaun.




