Zénitude d’un monde dématerialisé

Palahniuk mentionne dans Fight Club « ce que tu possèdes finit par te posséder à son tour1 » – une réflexion qui, j’en suis quasiment sûr, remonte au bouddhisme ou au zen2. Pour un bibliophile, un mordu de culture, vidéo, jeu, aspirant une vie plus nomade – mettons, au hasard le plus total, hein, un auteur porté sur le voyage – se déplacer entraîne quelques lourdeurs logistiques tandis que la simple idée d’un déménagement tient du cauchemar absolu.

Je me méfie un peu des idéaux de dépouillement, de contentement, qui me semblent souvent cacher une rationalisation du renoncement. Cependant, la tendance actuelle à la sur-consommation, la sur-accumulation me semble porter un poids bien lourd sur l’agilité de notre esprit, non pas parce que posséder, c’est mal, mais parce qu’occuper l’espace mental de tâches trop nombreuses à accomplir, remplir l’espace visuel, entraver notre mobilité, tout cela accapare nos facultés et tend à les isoler de nos aspirations profondes et véritables. Mais, même en résistant à l’achat de trucs et machins inutiles, le plus cultivé des sages trimballe une bibliothèque qui ferait pâlir un libraire.

Mais cela est-il appelé à rester vrai sous 5, 10 ans ? Je me réjouissais de la possibilité de stocker ses données dans le cloud pour connaître une vie professionnelle mobile – une habitude qui ne touche pas que les créateurs et qui appelée à se répandre si l’on en croit le développement du télétravail et les bénéfices que certaines entreprises peuvent en tirer. À l’heure où la dernière barrière de la dématérialisation culturelle est en train de tomber, celle du livre ; où l’on marque des avancées vers la réduction de nos ordinateurs à de simples terminaux accédant aux données comme aux applications en ligne (exemple de Google Docs ou du service OnLive) ; on peut concevoir la numérisation totale de nos données, musique, films, livres. On peut imaginer que le smartphone ou la tablette commercialisée en 2020 accéderont à l’ensemble de notre vie culturelle dématerialisée sans qu’existe aucun support physique.

Dans ce contexte, que devient la « possession » au sens de Palahniuk et du bouddhisme ? Posséde-t-on des connaissances de la même façon que le livre sur lequel elles sont écrites ? Si, pour les consulter, il suffit d’un simple appareil miniature qui les rappelle de n’importe où, d’une paire login / mot de passe, peut-on encore vraiment parler d’alourdissement de l’esprit, d’entrave à l’agilité, d’accaparation ? La mémoire et l’éventuelle sagesse qui en découle suivent son détenteur partout où il va ; que penser s’il a l’équivalent de la BNF entière dans sa poche et qu’il peut la consulter comme il le souhaite d’un coup de requête SQL ?

Est-ce une frontière supplémentaire qui est en train de tomber ? On peut arguer que les données que nous possédons, elles, ne nous possèdent pas, du moins pas au sens traditionnel du terme. On peut rêver que le citoyen formé à baigner dans ce flux de données continu apprenne à les apprivoiser, à les plier à ses désirs, cultive, pour reprendre les mots de Tim Ferriss dans La Semaine de quatre heures, une « ignorance sélective » de bon aloi.

Ou alors, la question se déplacera tout simplement sur le champ, bien connu lui aussi, de la mémoire et de l’histoire personnelle. Laquelle nous forge également, mais il est amusant de contempler que, peut-être, dans quelques années, nous aurons supprimé un intermédiaire dans la détermination de notre identité. Si les biens que nous possédons nous reflètent et cadrent, en un sens, notre propre histoire, avec le danger de nous y emprisonner, c’est justement parce qu’ils reflètent et cadrent la mémoire. Peut-être qu’avec la dématérialisation, nous passerons directement de l’achat à la construction du soi sans passer par l’intermédiaire du support physique.

  1. What you own ends up owning you.
  2. Si quelqu’un connaît la source exacte, je suis preneur.
2018-07-17T14:26:13+02:00mercredi 6 avril 2011|Humeurs aqueuses|2 Commentaires

Psychosocial Baby

Chocolat râpé et saucisse de Toulouse (inside le globiboulga), ours polaires et réchauffement global, un bébé et l’eau du bain, David et Jonathan : rien n’est plus beau qu’un mariage bien accordé. Aujourd’hui : Justin Bieber et Slipknot.

(C’est marrant, ce que font les doigts d’eux-mêmes sur le clavier, les miens ont tenu à écrire « Justine ».)

2011-03-30T11:17:05+02:00mercredi 30 mars 2011|Juste parce que c'est cool|1 Commentaire

Tu auras des seins, ma fille

Je reste carrément pantois devant cet article d’OWNI1 : la nouvelle mode, c’est de faire porter aux gamines de 7 – 8 ans des soutien-gorges rembourrés pour faire croire à une poitrine naissante. Évidemment, ça a soulevé un tollé plutôt légitime, de l’opinion comme de la part des associations de protection de l’enfance, et les articles en question ont été retirés des rayons avec une diligence presque surprenante. On peut même s’ébahir devant la rapidité de certaines réactions, l’article mentionnant :

Il n’empêche : suite à nos appels, La Redoute et les 3 Suisses ont tous deux retiré de leurs sites web les modèles de soutiens-gorge rembourrés de taille 10 ans/70A.

D’habitude, pour obtenir ce genre de gain de cause, il faut se heurter à des téléphones qui ne répondent pas, des mails qui reviennent en erreur, bref, batailler longuement. Là, pas de discussion, une suppression qu’on pourrait même croire préventive, genre « oups, on a sévèrement merdé, là, retirez-moi vite ça de la vente ». Ça pose quand même la question : n’y a-t-il personne chez la Redoute qui contrôle les inventaires et les catalogues ? Découvriront-ils demain que ces mystérieux masseurs de visage qu’ils vendent depuis des années ne sont en fait pas des masseurs de visage ? *shock* Je me demande quelle absurdité un esprit farceur pourrait pousser ces compagnies à placer dans leur référencement. Quand soudain, entre un slip et un calebute, 200g de choucroute garnie.

Bref. Ce n’est pas tant cette vente qui me scandalise en elle-même, bien que ce soit parfaitement grotesque et surtout potentiellement dangereux pour les gamines. Je m’agace surtout de la société, schizophrène en phase terminale, qui a pu rendre ce genre de truc débile possible. D’un côté, nous avons la hantise viscérale de la pédophilie, crime ignominieux par excellence de notre époque qui considère, dans sa morale, l’enfant comme le bien suprême, ce qui a conduit à des dérapages comme Outreau. Nous avons le déni quasi-total de la sexualité adolescente : aussi fort que leurs parents s’efforcent d’oublier leur propre jeunesse, pas mal de gamins et gamines de 13 -14 ans sont fort précoces et très intéressés par la chose – ce qui ne veut pas du tout dire qu’il faille les précipiter sans aucune réserve vers la pratique, mais, plutôt que de se cacher la tête dans le sable, il me semble que les orienter et les éduquer vers un développement sain, une sexualité assumée et leur propre protection leur éviterait refoulement, insatisfaction et surtout de faire des conneries dans le dos d’adultes qui ne veulent si souvent rien voir ni entendre. Mais non, ce sont encore des enfants, tu comprends, ils ne pensent jamais à la chose. Mais ouais, c’est ça.

Bon, et de l’autre côté, on colle des seins sur des gamines ?

Ce ne sont pas les marques de lingerie ou les distributeurs que j’ai tellement envie de baffer. Ce sont les parents qui achètent ces trucs. Ces parents irresponsables, incohérents, au regard vide, à la voix traînante, qui ne savent communiquer que par aboiements et gloussements, qui suivent les panneaux publicitaires brillants comme des chats à qui l’on fait gigoter une ficelle, pour habiller leurs gamines comme des Barbie d’une main et de l’autre pousser des cris d’orfraie et réclamer la peine de mort dès qu’on prononce le mot « pédophile ». Les gens, faites un geste pour la planète : donnez votre cerveau à la Croix Rouge, il y a des scientifiques qui ont besoin de puissance de calcul et qui sauront parfaitement quoi faire d’un beau réseau de neurones inutilisé.

Mon espoir pour la semaine, ce n’est pas que ces trucs soient retirés de la vente, ce serait qu’ils ne se soient pas vendus.

  1. À noter la conclusion fascinante de l’article sur les différences culturelles entre Occident et Orient et comment un produit visant un but sur un marché entraîne des conséquences diamétralement opposées sur l’autre.
2011-03-25T13:02:46+01:00vendredi 25 mars 2011|Humeurs aqueuses|24 Commentaires

Pour régler la question de l’héritage

Photo AFP

Entre autres fixettes, Nicolas Sarkozy en a une sévère : « l’héritage chrétien de la France ». Il rend visite au Pape pour lui parler d’Internet, il aime les dorures et la pourpre, il remonte fièrement à une contrée fille aînée de l’Église et ne manque guère une occasion pour opposer à un bloc islamique fantasmé un autre, tout aussi illusoire, d’un Occident chrétien. Dernière illustration en date, « l’héritage chrétien » et ses valeurs civilisatrices dont il est allé parler au Puy-en-Velay.

Il va falloir un jour que monsieur Sarkozy – ou les conseillers qui lui écrivent ses discours – ouvrent un livre d’histoire et la mettent en perspective. De quoi parle-t-on exactement quand il est question de valeurs de « civilisation » – ce projet si cher dont il nous rebat les oreilles depuis son institution, un projet qui, par ailleurs, rogne les budgets de l’éducation, retire l’histoire des filières scientifiques, les maths des littéraires, et conduit de manière générale une offensive concertée contre ce qui peut nourrir de près ou de loin l’esprit critique ?

La civilisation, c’est vivre ensemble ; c’est quitter l’état de nature pour progresser dans le domaine des moeurs, des connaissances, des idées, nous explique le TLF. Inutile de ressortir du placard Galilée, les croisades, les persécutions, pour s’interroger en quoi la chrétienté fut réellement fondatrice de progrès « dans le domaine des moeurs, des connaissances et des idées » – charge qui concerne, d’ailleurs, toute religion dogmatique. Être convaincu de détenir la vérité vous rend curieusement résistant aux opinions contraires – une résistance qui s’exprime le mieux la tronçonneuse à la main.

L’attaque est facile. Tellement éculée qu’elle en devient honteuse. La chrétienté, ce n’est pas cela ; ses valeurs sont différentes. Elles se fondent sur le partage, la charité, l’amour. La chrétienté moderne est ouverte, tolérante, positive – à opposer, bien entendu, à un Islam rétrograde, totalitaire, obscurantiste.

Ah oui, vraiment ? N’y a-t-il pas une légère confusion des causes ?

Qui sont les plus grands penseurs de cet Occident progressiste, éclairé, en quête de raison, de progrès dans le domaine des moeurs, des connaissances et des idées ? Les papes successifs, les cardinaux ? Hormis certains penseurs chrétiens de haute volée, de Saint-Augustin à Kierkegaard en passant par Teilhard de Chardin, qui furent les réels fondateurs et véhicules de cette lumière ?

Il va falloir un jour que la droite chrétienne comprenne que ces valeurs positives dont elle se réclame tant et dont elle ignore la genèse ne viennent malheureusement pas – pour eux – de l’Église mais du mouvement même qui a irrémédiablement sapé l’autorité divine : les Lumières. Que les fondateurs d’une certaine idée de la tolérance, de l’égalité, de la république, de la raison, ne sont pas les penseurs chrétiens, pour aussi beaux et fondamentaux qu’ils puissent être. Les Lumières se placent dans la continuité de cette pensée chrétienne dans ce qu’elle a de meilleur, mais elles ont aussi introduit l’idée fondamentale qui sous-tend le monde développé dans ce qu’il a de plus positif : la raison humaine et la conscience doivent primer sur la tradition et notamment sur l’autorité dogmatique – c’est-à-dire celle de Dieu. Les Lumières n’ont évidemment pas renié le rôle du religieux, comme en témoigne le déisme d’un Voltaire, mais l’organisation sociale, la quête de la connaissance, doivent être subordonnées à un humanisme séculaire et rationnel qui vise l’intérêt commun, et qui place l’individu au centre des préoccupations.

C’est là que se trouve la vraie grandeur des civilisations (« Comment ! Ces gens n’ont pas encore entendu dire que Dieu est mort ! » se lamentait déjà Nietzsche à travers Zarathoustra descendant dans la vallée) : l’usage du raisonnement individuel et de la conscience sociale dans les choix. L’Église s’est peut-être un peu rapprochée de son discours pour le second au cours des derniers siècles, mais la soumission à toute autorité entre fondamentalement en conflit avec le premier.

Et si, même, l’on voulait faire un calcul purement politique, en plus des aspects franchement douteux de l’idéologie de monsieur Sarkozy, son discours est idiot. Opposer ainsi la chrétienté comme racines françaises ou occidentales à l’obscurantisme d’une différence étrangère, mal définie mais anxiogène, est d’une stupidité consommée. Sans dire que « nos » racines sont devenues pour la majorité plus rhétoriques que réellement vécues, sans parler du danger d’une confrontation frontale entre blocs, les Lumières, faisant l’apanage de la raison, rendent solubles tous les systèmes de pensée en éveillant la personne à sa conscience, à son civisme et à la tolérance. Plutôt que de répondre à des extrêmismes par d’autres, il conviendrait plutôt d’éveiller chacun à son libre arbitre et de le rendre libre de ses choix, enfin apte à se détacher du carcan des traditions, des autorités suprêmes autoproclamées qui exigent sa soumission, sa fidélité, son âme et son argent, pour être libre de n’en adopter que ce qu’il désire, qu’il s’agisse de religion, de modèle familial ou de valeurs ; le tout dans le respect de la personne humaine, afin que, bordel, les dogmes et les divinités dégagent une bonne fois pour toutes de la place publique et qu’on discute en êtres humains sociaux.

On a peur des fondamentalistes ? Qu’on leur montre la puissance de la raison et en quoi elle est compatible avec toutes les croyances, comme avec la vie humaine1.

Cela, monsieur Sarkozy, serait un vrai projet de civilisation.

  1. Oui, je suis conscient que des horreurs ont aussi été commises au nom des Lumières. Mais qu’on me pardonne si je pense fermement que c’est le meilleur outil dont on dispose actuellement et que deux siècles de cette philosophie ont plus fait pour la civilisation que deux millénaires de soumission aveugle à l’autorité.
2014-08-30T18:29:34+02:00vendredi 11 mars 2011|Best Of, Humeurs aqueuses|3 Commentaires

Des licornes et du LSD

J’aime cette nouvelle rubrique parce que, de façon très modérée, ça va me permettre de partager et de conserver une poignée des trucs les plus intrigants et énormes que le Net, dans son joyeux chaos, propose parfois.

Charlie the Unicorn fait à mon sens partie de ces chefs d’oeuvre, à la fois flippant, absurde et surréaliste ; ces trois animations ont été réalisées par Jason Steele, l’homme derrière FilmCow, qui propose par ailleurs pléthore de petits films en accès libre (mais qui sont très loin d’arriver, à mon humble avis, à la cheville de Charlie).

Soit on devient fan instantanément, soit on hausse un sourcil dubitatif et l’on regarde avec commisération la personne qui vous a proposé cette… chose.

À vous de voir comment vos sourcils réagissent. (Les sous-titres réalisés par un amateur sont imparfaits et comportent quelques contresens, mais ils ont le mérite d’exister pour les non-anglophones.)

2011-01-17T13:19:22+01:00lundi 17 janvier 2011|Juste parce que c'est cool|4 Commentaires

Thèse antithèse synthèse

Fiction

Nolwenn Leroy dans son clip reprenant la jument de Michao

Réalité

Je suis sûr que c’est en réplique à ce qui précède, pour faire peur aux Parisiens qui imaginent que la Bretagne donc est un méga camp hippie resté figé dans les années 60.

Ceci est un message : ne venez pas à Morlaix, on a des tyrannosaures. True story.

(Et puis arrêtez d’acheter des cirés Guy Cotten jaunes, bordel. Personne ne porte des cirés Guy Cotten jaunes en Bretagne à part éventuellement les pêcheurs qui, genre, ont besoin d’être repérés s’ils tombent en mer, histoire d’être visibles. En Bretagne comme ailleurs, aucune personne saine d’esprit et jouissant de son plein libre arbitre ne met volontairement du jaune.)

2011-01-13T11:55:26+01:00jeudi 13 janvier 2011|Humeurs aqueuses|13 Commentaires

Joyeux affreux solstice

Chanté sur l’air de Carol of the Bells, bien entendu (paroles) ; petit film approuvé par l’inénarrable H.P. Lovecraft Historical Society, responsable de ces merveilleuses créations que sont ces chants de Nowel horrifiques.

(Éternels – et dans ce domaine le terme prend un sens bien particulier – remerciements à Mélanie Fazi pour m’avoir fait découvrir cette merveille.)

Peluche Cthulhu de Nowel trouvée chez Entertainment Earth.

2010-12-27T11:18:15+01:00lundi 27 décembre 2010|Expériences en temps réel|4 Commentaires

Keeper of the glyphs

J’ai récemment reçu dans le cadre des articles sur l’écriture la question « où allez-vous chercher tout ça ? » Avant de construire un billet bien ordonné, je pensais donner un premier élément de réponse personnel :

Faut que je traverse R’lyeh dès que je veux utiliser un caractère spécial.

Ça laisse des traces, j’avoue.

Depuis, il m’arrive de me réveiller la nuit trempé de sueur, emmêlé dans les draps, en hurlant des trucs sur les cédilles tombées du ciel, les créatures venues d’outrespace insécable et les chevrons noirs des bois.

(Cette carte de clavier signale toute une ribambelles de glyphes spéciaux enfin accessibles simplement sous Windows d’une seule combinaison de touches avec Alt-Gr. Il faut pour cela installer un pilote de clavier très léger conçu par Daniel Liégeois et téléchargeable gratuitement sur son site. Merci à Oliver Gechter d’avoir signalé cet outil génial !)

2010-12-23T12:12:28+01:00jeudi 23 décembre 2010|Expériences en temps réel|6 Commentaires
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