Productivété (6) : Passer à l’action, le matériel

Photo par Pizarros, CC-By-SA

Photo par Pizarros, CC-By-SA

(Retrouvez tous les articles de l’été sur organisation et productivité ici.) 

Maintenant que nous avons fait un relatif panorama des méthodes les plus populaires d’organisation et de productivité, il s’agit d’implémenter tout ça. Ce sera l’objectif de ce mois d’août, avec, à nouveau, une emphase sur des principes plutôt que des outils précis, mais, comme il est impossible de tout envisager, j’aurai néanmoins tendance à recommander certaines applications testées et approuvées. Bien sûr, votre kilométrage peut différer.

Nous vivons des temps intéressants (comme on dit en Chine), avec toute une pléthore de smartphones, tablettes, assistants personnels, applications destinées à la productivité. Tellement intéressants que chacun y va de sa contribution, en espérant toucher le pactole en ayant inventé la prochaine application magique qui fera de lui le Google du pétrole.

Du calme.

De quoi avons-nous besoin ?

Avant de partir à la quête de l’Outil Ultime (TM), il convient de définir ce que l’on cherche. Il semble que c’est assez simple, finalement :

  • Conserver les informations des projets en cours…
  • … avec une recherche facile
  • Bosser dessus (produire, et non organiser)
  • Une forme de calendrier pour se rappeler les impératifs du jour
  • De quoi noter l’idée du moment 

Le dernier point est spécialement important. Les idées viennent aux moments les plus incongrus, et s’il y a bien un conseil d’écriture à donner, c’est d’avoir en permanence sur soi de quoi écrire, et de noter les idées dès qu’elles viennent. Pas demain, pas dans cinq minutes. Tout. De. Suite. L’expérience prouve que vous les oublierez.

L’expérience prouve aussi que si elles semblent idiotes sur le moment, votre futur vous-même saura s’en servir.

La clé du matériel, c’est d’avoir un outil qui vous corresponde, que vous ayez plaisir à utiliser, et qui soit portable. S’il est nécessaire de multiplier les approches en fonction des usages, tentez le coup, mais multiplier les outils, c’est courir le risque de perdre des informations. Prudence et concision.

mskLow-tech

Les impératifs énoncés plus haut signifient-ils que nous avons forcément besoin de smartphones, de cloud, de connexion à Internet ? Non. On était productif avant la 3G, on peut l’être encore. Un bon vieil agenda et un crayon suffisent amplement.

La tendance est même au low-tech. Le « Hipster PDA » symbolise l’opposition à la fuite en avant du tout-numérique et se compose d’un tas de fiches bristol réunies par une pince à dessin. Pour ma part, malgré l’emploi de smartphones et autres assistants personnels, je tends à recommander fortement l’usage de calepin pour les notes « libres » – cette idée de roman qui vous vient dans le train, ce nom de personnage qui trotte dans la tête, cette blague idiote qui ne fait rire que vous mais ne voulez pas perdre. Je suis un grand fan du petit Moleskine qui se glisse n’importe où (et je suis loin d’être le seul).

Mais pour le reste, la technologie permet de sacrés gains de temps, et j’en recommenderais l’usage (raisonné).

Hi-tech

Bon, vous n’avez pas besoin qu’on vous guide pour employer un papier et un crayon, non ? Alors parlons geekeries.

Les « nouveaux outils » de communication amènent quantité de possibilités d’organisation liées à l’informatique précédemment inenvisageables. Si vous avez une quelconque affinité avec la technologie, si vous avez la sensation que celle-ci doit être à votre service et pas l’inverse, si vous avez envie de vous y plonger pour lui faire cracher tout le temps qu’elle peut vous faire gagner, l’outil qu’il vous faut, de base, est le smartphone. C’est le minimum. Sérieusement. N’imaginez pas avoir un bureau mobile informatique sans.

desire_Z

Le but : il remplace votre agenda et carnet d’adresses. Il synchronise vos données, vous rappelle vos rendez-vous. Il complète aussi le calepin où vous prenez des notes libres (mais, dans ce cas, ne peut en prendre entièrement la place). Il se connectera au cloud qui stockera vos informations et les mettra à jour en permanence, les rendant disponibles sur tous vos terminaux. C’est votre secrétaire automatisé, votre cerveau externe qui prend en charge tout ce dont vous ne voulez pas vous rappeler. 

Mon dégoût pour Apple (verrouillage des appareils, politique du store révoltante, prix prohibitifs) est de notoriété publique, et il me semble que la plate-forme Windows Phone est encore trop jeune (pas assez d’applications). Je suis donc un utilisateur d’Android, que je recommande en raison de la variété des appareils, la possibilité de prendre la main sur sa machine moyennant quelques installations, l’expérience de Google en termes de service web1 et l’envergure de l’offre matérielle. Si vous n’aimez pas les écrans tactiles, il existe des modèles à clavier physique (j’ai longtemps utilisé le HTC Desire Z, ci-contre).

Une connexion Internet musclée (forfait 3G confortable, voire 4G si vous avez les moyens) est indispensable en termes de confort. Si ce n’est pas déjà fait, activez le wi-fi chez vous (avec une sécurité robuste) et configurez le téléphone pour qu’il s’y connecte sans effort. Vous êtes connecté(e) au nuage. (Et à PRISM. Et la NSA. Souriez et dites du bien de Barack Obama.)

Le set-up de base, ne JAMAIS sortir sans.

Le set-up de base, ne JAMAIS sortir sans.

 

En complément

Après, si vous êtes technophile et/ou fréquemment en déplacement, il convient d’ajouter à la panoplie (par ordre décroissant d’importance) :

Le miniportable. Netbook ou ultrabook, un petit ordinateur portable, au clavier confortable (pour écrire, c’est le but, pas jouer à Plants Vs. Zombies dans le train). Prévoir une connexion Internet 3G pour les mêmes raisons que ci-dessus. Pour éviter de multiplier les frais, prévoir de partager celle du smartphone (tous les opérateurs ne le permettent pas), peut-être en déplaçant la carte SIM dans une clé USB dédiée à cet effet.

La liseuse. On parle d’écriture, qui dit écriture dit lecture. Vous relire, lire les autres, vous documenter : vous allez (devez) bouffer du texte. Aux fêtes de l’année dernière, on a parlé des tablettes et des liseuses, je n’y reviens pas, à deux détails près :

  • Toi qui veux écrire, prends une liseuse en tout premier lieu, c’est bien plus confortable qu’une tablette pour la lecture (testé et comparé) ; 
  • Je signalais que mon choix s’était porté sur le Kindle, mais j’en reviens, à la longue, surtout en voyant les facultés des Kobo pour gérer le PDF (le Kindle étant purement inutilisable sur ce point).

La tablette. Qui vient en dernier, et qu’on utilisera comme super-smartphone et en remplacement possible du miniportable. Prévoir du wi-fi pour synchroniser l’engin au moindre point d’eau Internet qu’on trouve, et y ajouter un clavier Bluetooth si l’on compte vraiment s’en servir pour remplacer un ordinateur lors des déplacements.

Après, prévoir de quoi stocker tout ça, et faire un choix en fonction des circonstances. Sinon votre bureau mobile risque vite de ressembler à ça :

Photo Bjarni Juliusson, domaine public

Photo Bjarni Juliusson, domaine public

Ce qui n’est plus, ahem, mobile.

Cet article ne fera probablement que récapituler des détails connus de beaucoup. Pourquoi tout ça ? Pour employer, à pr »sent, tout un tas d’applications liées aux principes d’organisation exposés les semaines précédentes, ce que nous allons aborder en août, dans la pratique véritable. Disons qu’il s’agit d’une semi-introduction à la suite des événements.

Auguste lectorat, as-tu des appareils précis à recommander (on ne parle pas encore de logiciels) ? C’est le moment de défendre la machine que tu aimes d’amour et sans laquelle tu n’imagines plus ta vie.

  1. Je sais qu’ils nous espionnent, etc. Si vous ne voulez pas prendre ce risque, utilisez un hipster PDA.
2018-07-17T14:18:25+02:00lundi 5 août 2013|Technique d'écriture|10 Commentaires

Liseuse, tablette, quoi t’est-ce, que prends-je ? (3)

Retrouvez les précédents articles de cette série : Introduction, nécessité ou non d’un livre électronique

Hier, nous discutions de l’intérêt du livre électronique (livrel) ; aujourd’hui, nous allons parler du matos en soi et des deux supports rois de la lecture sur support informatique, la tablette, et la liseuse, une distinction souvent mal comprise.

La tablette (qui n’est pas du chocolat)

Une tablette, c’est facile à définir. Vous voyez un smartphone ? Vous voyez un ordinateur portable ? C’est le chaînon manquant entre les deux. Une tablette fait souvent fonctionner un système d’exploitation hérité du monde mobile (Android, iOS, maintenant Windows 8) et en récupère la polyvalence des applications (Internet, bureautique, courriel, jeux…) ainsi que l’autonomie et la simplicité d’usage. Là-dessus, on peut, comme sur un smartphone ou un ordinateur, importer et lire des fichiers numériques, ainsi qu’installer les applications de lecture propriétaires des grandes librairies numériques (Kindle). Une tablette est donc un appareil polyvalent mais assez cher (quelques centaines d’euros), équipée d’un écran classique, ce qui, dans l’optique de la lecture, n’est pas le plus agréable. En résumé, avec une tablette, on fait plein de trucs, dont lire.

La liseuse (qui n’est pas une lampe)

Au contraire, la liseuse est un appareil avant tout destiné à la lecture. À cette fin, elle est équipée, non pas d’un écran, mais d’encre électronique, et ça fait vraiment toute la différence. L’encre électronique est visuellement identique à une page imprimée ; des billes microscopiques bicolores insérées dans l’épaisseur du support se disposent de manière à composer la page consultée, à la manière de gouttes d’encre que l’on pourrait réagencer comme on le souhaite. Le résultat équivaut au confort du papier, il est même supérieur, tant l’« impression » est fine. On n’a pas le désagrément de la luminosité du rétroéclairage comme sur un écran classique ; cela se lit parfaitement en plein soleil – en contrepartie, si la clarté ambiante est basse, il faudra une lampe d’appoint (une… liseuse). Exactement comme avec du papier. Si le but est avant tout de lire, il faut une liseuse, pas de doute là-dessus. En plus, elles sont bien moins chères que les tablettes (on commence à voir des modèles à moins de 100 euros). Certaines commencent à importer des fonctionnalités des tablettes – lecteur de musique, navigateur Internet, applications de prise de notes – mais c’est un luxe.

Tactile ou pas tactile ?

Les liseuses se déclinent de plus en plus en modèles d’entrée de gamme, non tactiles, et modèles avancés, tactiles. Il apparaît que le tactile reste un luxe superflu si le simple but est de lire : tourner les pages d’un bouton et naviguer dans les menus d’un curseur n’est guère plus inconfortable que de le faire au doigt. On pourra en revanche se poser la question dans le cas de la prise de notes. Prendre des notes avec une liseuse non tactile et sans clavier équivaut à lire Guerre et Paix en le recopiant à la main. C’est tellement fastidieux qu’on approche de l’impossible. Si vous désirez pouvoir griffonner dans la marge tout ce que vous inspire votre lecture ou que vous souhaitez prendre des notes sur l’intégrale de Michelet pour votre agreg’, alors un modèle tactile (ou doté d’un stylet) pourra s’imposer.

Jusqu’ici, nous ne sommes toujours pas entrés dans ce qu’on pourrait considérer comme le vif du sujet : les fabricants. Ce sera le sujet de lundi, avec le nœud du problème : les DRM. Quant à toi, auguste lectorat, qu’est-ce qui te fait envie entre les deux approches ?

2014-08-30T16:35:31+02:00vendredi 14 décembre 2012|Le monde du livre|8 Commentaires

Les usages du livre électronique d’après les sociétés littéraires

La SOFIA (qui perçoit et répartit le droit en prêt en bibliothèque et la rémunération pour copie privée) le SNE (qui rassemble les éditeurs) et la SGDL (qui défend le droit d’auteur) ont instauré un baromètre semestriel visant à observer les évolutions des usages du livre électronique, licites ou non, en regard du papier, et en ont publié la première édition au Salon du Livre de Paris. Et les conclusions sont fort instructives (graissage de mon fait) :

1. Si 5% de la population française âgée de 18 ans et plus déclarent avoir déjà lu, en partie ou en totalité, un livre numérique et si 5% envisagent de le faire, 90% des personnes interrogées n’envisagent pas de lire des livres numériques.
2. La majorité des lecteurs de livres numériques sont déjà de gros lecteurs de livres imprimés, l’émergence du livre numérique semblant à ce stade induire de nouvelles pratiques plutôt que de nouveaux lecteurs.
3. Depuis qu’elles lisent des livres numériques, les personnes interrogées déclarent globalement lire plus de livres qu’avant mais dépenser moins qu’avant pour leur acquisition.
4. Les principaux supports de lecture de livres numériques sont la liseuse et la tablette numérique. La possession de ces équipements est un facteur déterminant pour l’usage de livres numériques.
5. 74% de lecteurs de livres numériques ont déjà acheté au moins un livre numérique. Toutefois, près de la moitié des lecteurs de livres numériques les acquièrent principalement à titre gratuit.
6. 1 lecteur de livres numériques sur 5 déclare avoir déjà eu recours à une offre illégale de livres numériques, soit 1% de la population française.
7. Le paiement à l’acte est le mode d’acquisition plébiscité par les lecteurs de livres numériques (67%), devançant nettement le prêt numérique ou l’abonnement.
8. Pour les lecteurs de livres numériques, la facilité de stockage, la mobilité et le prix sont les trois principaux arguments avancés en faveur du livre numérique, tandis que le confort de lecture, la variété du choix et le plaisir d’offrir constituent les atouts majeurs du livre imprimé.
9. A l’avenir, 44% des lecteurs de livres numériques prévoient d’accroître leurs usages légaux de livres numériques et 43% de les maintenir au même niveau.
10. Les trois quarts des lecteurs de livres numériques envisagent une stabilité ou une augmentation de leur usage du livre imprimé dans les années à venir.

En conclusion de ce premier baromètre, dont les résultats devront être confirmés au fil des prochaines éditions, la SOFIA, le SNE et la SGDL constatent un usage encore timide du livre numérique, majoritairement licite. Ces résultats traduisent également un fort attachement des lecteurs au livre imprimé, sans intention marquée de basculer massivement vers le numérique. Il apparaît, cependant, que la lecture de livres numériques constitue plutôt une pratique de lecture additionnelle à celle du livre imprimé, même si des indices de substitution se font jour en termes de pratiques d’achat.

Ce que je traduis poliment par : le livre numérique, c’est grave de la balle, mec, mais ça reste un putain de marché de niche, malgré tous les hauts cris révolutionnaires qu’on veut. Je suis tombé amoureux du principe de la liseuse depuis mon premier achat, j’emporte la mienne partout, réflexe que je n’avais pas avec un livre imprimé par crainte de l’abîmer. Mais je suis un gros lecteur par définition, doublé d’un geek, et je ne suis pas représentatif du marché. On en a déjà parlé ici : avec le retour et l’engagement d’une communauté fidèle sur le Net, ce qui constitue par ailleurs un grand bonheur et un avantage sans précédent dans le monde artistique, il est très aisé d’oublier que cette communauté n’est pas l’ensemble du public réel, ni potentiel. Et qu’il y a une vaste masse de gens, là-dehors, qui n’ont jamais entendu parler de livre électronique, qui ne s’y intéresse pas, et qui ne s’y intéressera vraisemblablement pas avant dix ans au bas mot. On sous-estime énormément, quand on est sur le Net, le niveau d’information moyen des gens. Ça fait parfois un peu mal de l’admettre, mais il faut s’en rendre compte : ce qu’on fait ne les intéresse pas. Point. Barre. Il faut s’en rendre compte et composer avec au lieu de faire comme si tout le monde podcastait des webradios indés et brassait 75 flux RSS par jour.

Les mentalités n’évoluent pas du jour au lendemain, les habitudes non plus, et j’ajouterais qu’à mon sens, on se tourne à tort vers l’exemple des États-Unis, où le livre électronique est fortement implanté, pour imaginer l’avenir de notre propre marché. Je ne vois tout simplement pas ce modèle-là et ces habitudes arriver dans les années à venir.

D’après mon humble expérience, le public français n’a tout simplement pas le même rapport au numérique que les Américains. J’en veux ce site pour exemple. Il y a un moment, en quête d’une meilleure organisation, j’avais pris exemple sur le rythme de publication des grands blogueurs américains, en partant du principe que plus un blog vit, plus il est lu. C’est vrai aux US, à ce que j’en vois du moins, mais, toujours à ce que j’en vois, c’est faux ici. Parce que notre rapport au Net, aux blogs, à la technique, est différent. En France, il faut principalement utiliser Facebook. Aux US, c’est Twitter et les blogs qui sont préférés. Là-bas, les gens sont engagés, ils suivent, ils commentent. Ici, beaucoup moins. Ce n’est qu’une constatation et non un regret évidemment (je fais ce blog parce que ça m’amuse, qu’il soit lu ou pas) : les gens, et les cultures, sont différents. Mais donc, imaginer que, parce que le livre électronique décolle aux US, il en sera de même ici, me paraît hasardeux. Bien sûr, ce marché décolle chez nous. Mais on n’en est pas au raz-de-marée prophétisé depuis des années. Et je gage humblement que ça n’arrivera pas encore demain, même s’il faut penser à cet avenir intelligemment dès aujourd’hui (et que, mine de rien, le temps presse quand même à l’échelon décisionnaire).

Je constate trois autres détails, un avec tristesse, un avec fatalisme, un avec satisfaction :

  • [Triste] Les lecteurs dépensent moins, mais lisent plus : on peut espérer que ce soit dû au prix inférieur des livres électronique et à la lecture du domaine public, mais je crains que ce soit dû au piratage. Je défends l’idée qu’un éditeur ou un auteur sont souverains pour fixer le prix de la création, mais force est de constater qu’un livre électronique trop cher représente malgré tout une perte sèche, parce qu’il sera piraté, alors qu’il aurait pu être vendu à un prix plus raisonnable. C’est la (triste) réalité du marché.
  • [Ben oui] C’est la tablette qui fait le lecteur numérique. On s’en doute, mais c’est évidemment un pain béni pour ceux, tels Amazon et Apple, qui ont compris qu’on ne vend plus seulement du livre, mais un écosystème marchand associé à un style de vie. C’est pour cela que les intégrateurs et les fournisseurs de solutions ont une longueur d’avance sur tout le monde, notamment, hélas, sur le monde de l’édition traditionnelle, et que les plate-formes d’éditeurs qu’on a vu émerger ces dernières années, lourdes à l’utilisation, mal fichues, hors de prix et conçues par des développeurs soviétiques bourrés à l’antigel sont mortes-nées (un retard qu’on ne rattrapera probablement jamais). Un utilisateur achète en ligne parce qu’il veut que ce soit facile (et c’est la condition première pour commencer à concurrencer le piratage).
  • [Yeah] Je n’aime pas l’idée d’un paiement à l’accès, d’un modèle d’abonnement. Je pense qu’il est important pour chaque personne de se construire son propre patrimoine culturel, une bibliothèque d’oeuvres, musicales ou littéraires, construisant une identité et à laquelle il soit possible de se référer. Je suis donc ravi que les lecteurs préfèrent l’achat.
2014-08-30T16:42:49+02:00vendredi 6 avril 2012|Best Of, Le monde du livre|7 Commentaires

Ebook et phares au Zénon (2) : la fonction et l’organe

J’ai commencé l’écriture de cette note dans le train qui m’emmènait à la fac d’Angers pour donner un cours avec d’authentiques lolcats dans le texte et, suite à une histoire fort classique de retards et de correspondances, je me suis retrouvé à sillonner la rame en quête d’un contrôleur. Et, au fil de mon passage, j’ai vu à peu près deux à trois ordinateurs portables par wagon, cinq ou six paires d’écouteurs trahissant des baladeurs MP3, mais un seul Kindle.

Et encore, c’était la première liseuse que je voyais hors de mon cercle de copains (et c’était en première classe, cela va sans dire).

Pourtant, le livre électronique, c’est demain, c’est l’avenir, il faut s’y mettre tout de suite, sinon on va mourir, c’est le futur et le sauvetage de la littérature.

Zénon strikes back

Les éditeurs exclusivement numériques ont fleuri et défendent souvent un modèle de commercialisation et de rémunération un peu alternatif, pendant que la grande édition classique persiste à vendre des fichiers à peine moins chers que le papier et truffés de DRM, ce qui pour un geek est un tue-l’amour équivalent à la culotte de grand-mère (« même pas la lumière éteinte j’en veux »).

Le livre électronique représente une forme d’avenir, c’est très probable (comment je me mouille avec cette phrase) : consultation rapide, prise de notes, dictionnaires intégrés, légereté et même contenus augmentés (quoique là, je doute que ça dépasse le gadget). D’où le bouillonnement qui l’entoure. Cependant, si c’est le grand sujet qui agite le milieu littéraire parce qu’il est certain de façonner les modèles de demain, le paradoxe de Zénon menace de frapper à nos portes. Et je pense qu’il menace tout particulièrement les éditeurs tout électronique, qui s’efforcent comme ils peuvent de faire progresser l’idée qu’on peut lire en numérique, mais, comme pour Facebook, Twitter, le téléphone portable, je gage que les réactions sont souvent : « OK, mais à quoi bon ? » J’en faisais partie avant d’acheter ma liseuse.

Je passe évidemment sur la difficulté de passer commande sur certains sites, les systèmes et formats propriétaires, etc. Cela n’a pas dérangé l’implantation de l’iPod ni même celle de la vidéo numérique.

Pourquoi ça piétine autant avec les bouquins ?

Le problème à l’envers

Pas sexy.

À mon très humble avis, je crois qu’on prend le problème du livre électronique à l’envers. C’est-à-dire qu’on se focalise sur l’offre (formats libres ? facilité de commande ? regardez, j’ai tout le catalogue classique retraduit ! etc.) alors qu’en vérité, même si c’est contre-intuitif, rares sont les innovations qui se sont implantées par la qualité de leur offre ou même de leur standard. Alors ? C’est parce que la lecture, c’est ringard ? Non.

La vérité, c’est qu’il faut vendre l’appareil avant de vendre le contenu. Et c’est là que ça coince.

Le marketing d’Apple est extrêmement éclairant à ce titre. Regardez : ils sont capables de vous vendre des baladeurs fermés fonctionnant avec une solution propriétaire (l’iPod), des ordinateurs fermés plus chers que tout le monde compatibles avec peu de trucs (le Mac), même une tablette assez inutile mais bon dieu qu’est-ce qu’elle est cool (l’iPad). Qu’est-ce qu’on s’en fout, en vérité, de ce qui marche dessus ? Peu importe. Apple vous donne envie. Apple vous explique qu’avoir un iPod, c’est la liberté, c’est jeune, c’est cool ; Apple vous garantit qu’utiliser un Mac est facile, et en plus ça fait classe dans le salon. Apple vous vend un ordinateur portable pas forcément génial, mais il est plat, putain, tu te rends compte ? Il est plat ! C’est dingue (le MacBook Air).

Qui fait ça avec le livre électronique ? Personne – à part Amazon qui s’est beaucoup concentré sur le Kindle aux USA avec succès (mais qui aurait pu être bien supérieur, je pense, si le Kindle n’avait pas été si… moche), et Apple qui arrive discrètement avec l’iPad et même l’iPhone.

Mais est-ce qu’on achète un iPad pour se dire « je vais lire le New York Times dessus » ? À mon avis, non, pas initialement, en tout cas. On achète un iPad parce que c’est cool. Et beaucoup d’utilisateurs se sont rapidement retrouvés quelques mois après à se dire : « mais pourquoi j’ai acheté ce truc, moi, déjà ? »

Sexy, et pourtant inconfortable.

Si l’on veut vaincre le paradoxe de Zénon appliqué à l’innovation technologique, si l’on veut accompagner le grand public vers le livre électronique, il faut à mon sens déplacer la communication de l’offre de contenu vers l’aspect sexy des choses. Vers le mode de vie que l’on vend avec la machine, qui fera de vous quelqu’un de beau, de branché, de cool, parce que lire, c’est fun, ça s’adresse à tout le monde, toi la lycéenne à couettes roses, toi le Black en costume cravate, toi la senior aux dents blanches qui éclate de rire devant la version numérique de Notre Temps, et en plus, lire, ça vous fait paraître intelligent, yeah ! L’offre ? Mais on s’en fout, de l’offre ! Une fois qu’on leur aura vendu les machines, on trouvera bien à quoi les abonner !

Au lieu de ça, on s’étripe sur des considérations certes fondamentales, mais parfaitement absconses, et dont le grand public se contrefout royalement. Paradoxe de Zénon again, parce que l’édition numérique est soit réalisée par la grande édition qui connaît mal ces nouvelles habitudes de consommation, soit par de micro-structures trop légères pour sortir du Net (et donc d’un public déjà partiellement acquis).

C’est cet aspect qui donne petit à petit des parts de marché à l’iPad, pas parce que c’est une meilleure machine ou que son offre est supérieure, mais parce qu’ils vous vendent un mode de vie qui vous renvoie une image flatteuse de vous-même à travers l’usage que vous faites de l’appareil. C’est ce qui va placer Apple en position dominante de distributeur de contenu parce qu’ensuite, ils contrôlent les canaux et, sans comprendre comment c’est arrivé, vous, éditeur, vous retrouvez à leur mendier une place au catalogue.

Je crois que la littérature pourrait rencontrer là une fantastique occasion de redorer son blason auprès d’un public jeune qui considère un peu ça comme un loisir de vieux chiant. Mais j’avoue que je suis un peu inquiet quant à la faisabilité de la chose. Les acteurs sont trop morcellés. Ou alors, il viendra d’Apple, Amazon et Google.

Parce qu’ils ne vendent pas du contenu, ils ne vendent pas des trucs utiles, ils ne cherchent pas à raisonner avec vous. Ils créent votre envie, et puis ils la satisfont.

Photos : matériel d’impression par Rama, licence CC-BY-SA-2.0-fr ; liseuse par Rico Shen, licence CC-BY-SA-3.0 ; iPad par FHKE, licence CC-BY-SA-2.0.

2018-07-17T14:29:06+02:00mercredi 22 décembre 2010|Le monde du livre|10 Commentaires
Aller en haut