Un tableau de Rhovelle en couleurs

Je crois qu’un des plus grands plaisirs de ce métier, un des plus grands honneurs – et un des aspects les plus renversants – c’est de voir, peu à peu, ses humbles créations, ses petites histoires qu’on se raconte sur la route ou au feu rouge pendant que des personnages s’engueulent dans sa tête (la manière la plus amusante de passer le temps dans un embouteillage, garanti) prendre vie. Que ces gens, ces événements, ces univers, prennent pour d’autres une forme de réalité, et qu’on voit les images que l’on a seulement fantasmées (en tout bien tout honneur) (en tout cas dans mes genres littéraires) (vous faites ce que vous voulez) apparaître, être visitées par d’autres psychés, et peut-être, humblement, les toucher. Parvenir à jeter un pont par-dessus le néant avec des mots. Ben c’est chouette. Cela commence avec la couverture des livres, bien sûr, quand un.e illustrateur.trice magnifie la forme des mots que vous lui envoyez (et j’ai toujours été splendidement servi – j’en profite pour mentionner éhontément que la couverture de La Fureur de la Terre a été dévoilée). Pour « Les Dieux sauvages », d’ailleurs, j’ai eu la chance de travailler avec Roxane Millard pour la carte intérieure de Rhovelle. Et, après avoir vu l’incroyable travail de Roxane (et avoir loué sa patience dans le déchiffrage de mes croquis pourris – un enfant de maternelle pourrait me donner des cours de dessin, je ne plaisante même pas), comme j’étais parti pour rester des années en Rhovelle avec cette saga, je lui ai demandé si elle accepterait de me faire (contre rémunération bien sûr) un exemplaire grand format et en couleurs de la carte.

Carte Roxane Millard

Le résultat est simplement frappant. Et émouvant, oui, parce que quelque part sur ces tracés, se promènent, combattent, aiment et meurent les Rhovelliens, Mériane, Leopol, Chunsène, Nehyr, Maragal, Erwel et tous les autres. Grâce au talent de Roxane, je me dis que si je plisse un peu les yeux, je pourrais les voir comme par satellite. Merci, donc, Roxane. Découvrir le travail de Roxane sur Artstation (elle fait bien, bien plus que des cartes !).
2019-02-25T08:06:15+02:00mercredi 27 février 2019|Juste parce que c'est cool|9 Commentaires

Procrastination podcast S02E18 : « Tirer la couverture au livre »

procrastination-logo-texte Deux semaines ont passé, et le nouvel épisode de Procrastination, notre podcast sur l’écriture en quinze minutes, est disponible ! Au programme : « Tirer la couverture au livre« .
Les couvertures illustrées sont, du moins en France, une caractéristique notable des livres d’imaginaire en rayon. Dans cet épisode, nous étudions ce processus tant sous l’angle économique qu’artistique. Laurent signale l’importance de l’image dans la notion même d’imaginaire, et rappelle que les illustrateurs ont marqué les genres autant que les auteurs. Mélanie nous rappelle qu’une illustration est autant une promesse narrative que le titre ; et Lionel aborde plus en détail le processus de réalisation d’une illustration avec la chaîne éditoriale. Références citées – Jules Hetzel – Albert Robida – Chris Foss – Virgil Finlay – Caza – Philippe Druillet – Wojtek Siudmak – Manchu – Bastien Lecouffe-Deharme – Alain Brion – Une Heure-Lumière, collection du Bélial’ illustrée par Aurélien Police
Procrastination est hébergé par Elbakin.net et disponible à travers tous les grands fournisseurs et agrégateurs de podcasts :
tumblr_n7wj8rqhsm1qenqjeo1_1280     soundcloud_logo-svg     youtube_logo_2013-svg     rss-feed
Bonne écoute !
2019-05-04T18:45:58+02:00lundi 4 juin 2018|Procrastination podcast, Technique d'écriture|2 Commentaires

L’auteur, cette personne censément modèle

desproges-parler-a-un-conOn sait que Desproges disait « On peut rire de tout, mais pas avec tout le monde »; à l’heure des réseaux sociaux, où l’on s’adresse potentiellement à tout le monde, il vient qu’on ne peut plus rire de rien avec personne. Ni rien dire. Heureusement que Bukowski n’avait pas Facebook ; je me demande combien de commentaires outrés il aurait reçus sur la tenue de la bonne morale. L’article sur le piratage de lundi dernier – que j’ai trouvé pourtant modéré, je me suis connu plus vindicatif, tu t’en rappelleras, auguste lectorat – et celui sur l’abstentionnisme de l’année dernière ont généré tous les deux plus ou moins le même phénomène : massivement partagés (ça a donc parlé à du monde, c’est toujours rassurant) mais générant également un flux de nouveaux commentaires , positifs et constructifs pour beaucoup, même s’ils étaient en ferme désaccord avec le propos : merci et bravo pour l’intelligence. Et puis aussi une charretée de bêtises, parfois longues, parfois clairement insultantes, que je t’ai épargnées : j’ai la grande facilité du bouton Supprimer. Je m’interroge de plus en plus sur le rôle lisse qu’un auteur, ou artiste, est censé adopter. Qu’attend-on exactement ? La mésaventure de Maxime Chattam me vient en tête : en résumé, celui-ci n’a jamais trop aimé le cirque, mais il y va un soir, passe un excellent moment et poste sur Facebook à ce sujet. Que ne vient-il pas de faire : tonnerre de commentaires scandalisés sur la variation « puisque vous soutenez l’esclavage animal, monsieur Chattam, je ne lirai plus jamais vos livres ». Il a fallu qu’il se fende d’une explication disant en substance « ça va, merci, je sais qu’un tigre ça vit en liberté et d’ailleurs la guerre c’est mal, on peut aussi ne pas être d’accord sur tout, vous voulez bien arrêter de partir en vrille s’il vous plaît ? » WTF ? Faut-il, pour lire et apprécier un livre d’un auteur, qu’il se conforme aussi pleinement aux idées du lecteur ? Histoire d’être sûr de ne jamais être « choqué », « outré », « scandalisé », voire de ne pas « avoir envie de vomir », tous ces termes si viscéraux, capitalisant tout l’afflux émotionnel d’une population – vous, moi, nous1 – qui réagit avant tout par l’immédiat, l’instinctif, d’un like, d’un pouce vert, et qui symbolise toute la révolte confortable de hurler à la face du monde : « ceci est mal, je le proclame, donc j’existe ! » Quels fantasmes vient-on là projeter ? Un auteur, c’est un être humain, et, comme tout être humain, il est différent de soi. Je suis d’accord – et le premier à dire – qu’un métier public implique une certaine vigilance dans l’emploi de la parole dont on dispose, afin d’en faire un usage, sinon constructif, au moins pas destructeur. Qu’on se doit à celui ou celle qui vient vous voir et vous parler, a fortiori pour les métiers de scène – on n’a pas à savoir que votre chien est mort la veille quand vous jouez le soir dans une pièce comique. Quelqu’un qui bénéficie d’un peu plus d’audience que le voisin doit faire proportionnellement plus attention à ce qu’il raconte (à tout le moins, ne pas propager d’erreurs tant que possible). Mais il est impossible d’espérer une parfaite adéquation entre le sentiment inspiré par une oeuvre et la personne qui l’a créée, pour la bonne raison qu’une part du plaisir inspiré par une oeuvre est une projection de soi ; espérer qu’une personne s’y conforme revient ainsi à espérer qu’elle corresponde à cette projection, ce qui est rigoureusement impossible. La sécurité, dans ce cas, consisterait à surtout la fermer et ne jamais donner son avis sur rien. Existant seulement par son oeuvre, le créateur ne prend plus aucun risque : s’il ne dit rien, il ne froissera personne. Cela peut fonctionner. Pour ma part, je prends le risque, mais ça me fait réfléchir, à la longue, sur l’attitude de l’humanité. (En tant qu’auteur, tout me fait réfléchir sur l’attitude de l’humanité, c’est ça qui est cool. Quand je prends le métro avec la B.O. de Broadchurch dans les oreilles, j’ai l’impression d’être dans un drame existentialiste. Je me raconte ainsi que je réfléchis là aussi sur l’attitude de l’humanité alors qu’en fait, je vais chercher un burger à emporter. C’est mon excuse à tout faire. « Tu viens au match ? » « Ah ouais, super, ça me permettra de réfléchir à l’attitude de l’humanité. ») Bien sûr qu’il existe des idées délétères, sinon je ne les interdirais pas dans la charte de commentaires, mais flûtasse, il n’y a pas, genre, un léger intervalle entre aller au cirque et le négationnisme, par exemple ? C’est quoi, la suite : se garder de poster des photos de steaks sur Instagram pour éviter la colère des végétariens ? Chattam le dit en conclusion de son intervention ça s’appelle de l’intégrisme. Je suis d’accord que l’action sur les réseaux sociaux peut contribuer à changer les mentalités, donc le monde ; sinon je ne déborderais pas sur des sujets chers à mon cœur en ces lieux. Mais est-il bien nécessaire de faire parler les tripes à tout bout de champ ? (Ce doit être bigrement fatigant.) Où sont les moyens termes ? Tout n’est-il qu’étendard ? Ne faut-il pas choisir ses combats ? Fromage ou dessert ? Voilà qui me rappelle deux choses. D’abord cette citation d’une grande intelligence d’Orson Scott Card, justement (je cite de mémoire) : « Tout le monde a une religion. Pour la découvrir, discutez avec quelqu’un jusqu’à trouver le sujet sur lequel il s’énerve : voilà sa religion. » Corollaire : je trouve toujours utile (quand j’y arrive) de me demander pourquoi je m’énerve – taperait-on sur ma religion ? Ensuite, je me remémore constamment les paroles de ce mien professeur d’écologie halieutique : « les opinions publiques ne comprennent pas le compliqué ». Violent, mais ô combien réaliste, et pas que dans le domaine de l’écologie. L’espèce humaine veut des simplifications, du prêt à digérer, savoir ce qu’il faut penser pour ne pas avoir l’air stupide auprès de ses congénères – ce que les réseaux sociaux magnifient à l’extrême. Corollaire : face à une situation, je trouve toujours utile (quand j’y arrive) de me demander s’il n’y a pas une couche de compliqué supplémentaire qui me manque (laquelle arrive souvent ici même via les commentaires – que les intéressé-e-s soient de nouveau remercié-e-s, parce qu’en plus tout le monde en bénéficie). Alors je sais, je suis utopiste, j’attends – j’espère – d’une population2 des réactions intelligentes. Je suis un ouf gueudin. Mais peut-être que là aussi, on peut contribuer à changer les mentalités en commençant par se changer soi-même. Avant de réagir et de s’emporter, peut-on prendre un instant pour, déjà, ne pas se sentir personnellement visé ? Je dévie. Quand quelqu’un vous fait part de ses réflexions personnelles, on court le risque d’un désaccord. Pourquoi en serait-il autrement sur les réseaux, avec un musicien, un auteur ? Mais surtout, quand quelqu’un – auteur, musicien, ma grand-mère3 – publie quelque chose, pourquoi se sent-on la nécessité de lui expliquer combien il a tort ? Quand on publie quelque chose, nul n’est forcé de lire. Réagir, en revanche, est une démarche entièrement volontaire. Faut-il donc que chacun s’exprime mais que tout le monde soit d’accord ? En plus, l’auteur et l’oeuvre sont souvent bien différents : j’ai longtemps haï le blog d’Orson Scott Card (qui défendait des opinions néoconservatrices qui me révoltaient – aujourd’hui, je n’en sais rien, je n’y vais plus depuis pfouuh au moins tout ça) mais c’est un auteur majeur de la science-fiction et je recommande constamment ses romans sans hésiter une seule seconde. Prenons un instant pour méditer à nouveau la Sainte Parole du Grand XKCD. Après les réactions sur l’article sur le piratage et quand j’ai vu à nouveau le torrent de stupidité auquel je pouvais être confronté (tu ne l’as pas vu, auguste lectorat), pour la première fois en des années, je me suis demandé : putain, est-ce qu’endiguer ça, ça m’amuse ? Est-ce que j’ai envie d’être lisse, constructif, quand mon réflexe premier est de hausser le ton et de traiter une certaine frange de pauvres cons ? Et si j’ai cette réaction, est-ce qu’il ne serait pas temps d’arrêter, avant de partir en vrille à mon tour (et je serais absolument en tort) ? Mais surtout, comment font les blogueurs à dix fois plus de visites que moi ? Ils y arrivent, j’ai probablement donc une leçon à prendre ici. Nommément, gérer ça d’une façon qui ne m’évoque pas aussitôt la célèbre prière : « Dieu, donne-moi le pouvoir de gifler les gens à travers le protocole TCP/IP ». Je n’ai pas envie d’insulter l’intelligence de qui que ce soit en lui faisant croire que je suis lisse et parfait, parce que je ne le suis pas et que je ne vous ferai pas croire le contraire ; surtout parce que je crois par défaut à l’intelligence de mon interlocuteur (et c’est pourquoi l’espèce humaine me déçoit quotidiennement). Holly Lisle a eu une démarche intéressante en publiant les caractéristiques de « son lecteur » ; elle ne cherche pas à plaire à tout le monde, et résumé à qui elle s’adresse. J’aurais plutôt tendance à dire à qui je ne m’adresse pas : Si tu n’as pas d’humour, si tu n’as pas de recul sur les mots, si tu lis en diagonale puis es persuadé que tu as raison, si tu penses qu’une seule explication résout toujours tout, si tu préfères la certitude au doute, si tu n’aimes pas être gentiment chahuté, si tu ne comprends pas l’ironie et le second degré, il y a de fortes chances que ce blog te hérisse et que tes commentaires ne passent jamais le filtre de la modération, alors épargne-toi du mal. En revanche, si tu es prêt à disconvenir de façon constructive, mieux : que tu as les preuves que je raconte nawak et que tu me les apportes, fichtre ! Dans mes bras, je t’offre une bière (ou un diabolo grenadine), accepte de rester ici, s’il te plaît, tu m’honores (c’est ainsi que s’est formée ici cette belle communauté au fil des ans). Je peux être rêche, rugueux, acerbe, parce que je déteste les harmonies molles ; parce que je pense que les progrès naissent dans les frontières et les questionnements ; et, donc, parce que je m’efforce de ne pas insulter ton intelligence. Je ne suis pas ta mère ni ton curé. Je ne cherche pas à te plaire (sinon je me tairais scrupuleusement). J’essaie de construire / lancer une discussion. Si tu crois que les deux sont équivalents, fuis. 
  1. Je mets « moi » parce qu’après, certains mal-comprenants vont encore imaginer que je me place au-dessus de la mêlée – tu vois à quoi j’en suis réduit ?
  2. Dont moi , oui oui, cher visiteur mal-comprenant.
  3. Cher mal-comprenant, elle n’est ni auteur ni musicienne, hein, tu as saisi, c’est pour l’exemple ?
2016-01-27T10:23:45+02:00jeudi 21 janvier 2016|Humeurs aqueuses|49 Commentaires

Blague d’écrivain

lolcat_caption_writerSi l’horloge atomique qui, quelque part, pilote ce site par procuration, ne plante pas, c’est aujourd’hui le second jour de la masterclass écriture dirigée par Jean-Claude Dunyach et moi-même aux Imaginales. Il semble donc approprié de raconter une blague d’écrivain, d’une part parce qu’elle est très vraie, et surtout parce que c’est Jean-Claude qui me l’a racontée le premier – gloire lui soit rendue : Un écrivain célèbre, à la fin de sa vie, meurt. Satan apparaît dans un nuage de soufre. « Ha, ha ! s’écrie-t-il, tu es un écrivain, ton métier est d’une honnêteté douteuse, tu iras en enfer ! — Naaaaan », hurle l’écrivain (ou quelque chose d’approchant). Arrivé en enfer, l’écrivain est conduit dans une petite pièce, où il est enchaîné à une chaise en métal chauffée à blanc, devant une machine à écrire pourrie où il manque la moitié des touches, le papier manque, se met de travers, pendant que des diablotins le piquent avec leurs fourches sans relâche en couinant : « Écris ! Écris ! » Notre pauvre écrivain s’exécute péniblement, en larmes, au comble de la souffrance, désemparé, désespéré. Soudain, un ange apparaît dans un nuage de roses. « Fichtre ! s’exclame l’ange, Satan, tu t’es trompé ! Cet écrivain est bon, il a fait rêver des générations de lecteurs, il était censé aller au Paradis ! » Satan, confus, détache l’auteur, qui se jette au cou de l’ange, submergé par la reconnaissance. « Merci ! Oooh, merci ! » L’ange emmène le pauvre homme au ciel. Arrivé là-haut, il est conduit dans une petite pièce. Là, il est enchaîné à une chaise en métal chauffée à blanc, devant une machine à écrire pourrie où il manque la moitié des touches, le papier manque, se met de travers, pendant que des chérubins le piquent sans relâche avec leurs lances en couinant : « Écris ! Écris ! » Notre pauvre écrivain en larmes, s’exécute péniblement, sous le regard de l’ange, et gémit : « Mais, mais, oh, pourquoi ? Pourquoi vous me faites ça ! C’est comme en enfer, ici ! — Ah non, réplique l’ange avec un sourire benoît. Ici, tu as une chance d’être publié. »
2018-08-09T11:02:08+02:00jeudi 23 mai 2013|Best Of, Expériences en temps réel|6 Commentaires

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