Rubber : sans maîtrise, la puissance n’est rien

Difficile de parler de ce film OVNI réalisé par Quentin Dupieux (Mr. Oizo bien connu pour son Flat Beat minimaliste) sans en déflorer la matière. Car il repose en grande partie sur l’effet de découverte, l’ahurissement croissant et l’accompagnement dans le délire du récit. Oui, Rubber est le film où le tueur psychopathe est un pneu – un argument en soi suffisamment débile pour justifier un Palmito d’Or – mais c’est plus, bien plus.

En effet, l’histoire du pneu (complète avec tous les clichés du film d’horreur de série B) vient s’enchâsser – telle la jante dans la chambre à air, dieu comme c’est beau – dans une méta-intrigue complètement inattendue pour un registre pareil : une réflexion bizarre, jamais gratuite ni ennuyeuse, sur la narration, le spectateur et, bien entendu, les codes et les attentes. « Pourquoi l’extraterrestre d’ET est-il brun ? nous demande le shérif dans la scène d’ouverture. Aucune raison. » Mais c’est surtout la scène où celui-ci triche contre son adjoint aux échecs qui retiendra l’attention : « Tu ne peux pas faire ça. Enfin, tu peux, mais c’est contre les règles. »

Le piège du surréalisme ou de l’onirique est de basculer dans un absurde creux, sans signification et donc ennuyeux. Rubber flirte ainsi de bout en bout avec les règles, mais, s’il les subvertit ou s’en moque éperdument, il ne bascule jamais dans une opacité intello qui servirait à masquer sa vacuité. Tout sert, sans donner dans la démonstration, et pourtant tout est complètement barré ; des répliques mériteraient de devenir cultes ; on rigole, à moitié halluciné, en se demandant quel revers improbable ce road-movie bizarre va encore prendre. En mettant à nu l’aspect factice du cinéma, Dupieux ne fait que mieux projeter le spectateur dans cet univers où l’on se demande qui est véritablement acteur, jusqu’à le pousser à réfléchir sur son rôle même. Bien des œuvres, des 4’33 de John Cage (où un pianiste ne joue rien pendant quatre minutes trente-trois secondes, donnant un silence peuplé des bruits du public) au très saint Sacré Graal des Monty Python en passant par David Lynch ou même l’Oulipo ont conduit un jeu plus ou moins prononcé sur le rôle du public en le poussant à s’interroger sur la véritable mesure de sa participation à l’œuvre. Mais je ne sais pas si cela été déjà fait avec autant de maestria et surtout de manière aussi ludique et indolore qu’avec Rubber.

Bon, OK. Ça se sent tant que ça, que j’essaie de toutes mes forces de garder mon sérieux ?

*glousse tout seul*

C’est pas juste awesome comme truc ?

Ahem.

Le film ne plaira pas à tout le monde, c’est une évidence : il en laissera beaucoup complètement froids – ou égarés. Il faut abandonner son incrédulité au guichet et accepter de jouer le jeu de cette histoire parfaitement improbable enchâssée dans un contexte guère plus normal. Mais les aficionados de bizarre, d’hénaurme, de grotesque, se doivent absolument d’aller voir ce film : il en sort peut-être un dans ce style par décennie. C’est drôle, c’est intelligent, c’est sans compromis, c’est fichtrement bien fait et, surtout, c’est complètement con. Alors, si vous vous reconnaissez un tant soit peu comme le public concerné, foncez-y tant qu’il passe encore en salle !

(Site officiel)

2024-10-08T09:24:33+02:00jeudi 25 novembre 2010|Fiction|Commentaires fermés sur Rubber : sans maîtrise, la puissance n’est rien

L’interview la plus barrée qu’on m’ait faite

(c) Disney

Marion Lineres : Nous recevons aujourd’hui Lionel Davoust, qui sévit de temps à autre dans notre vaste complexe, usant de sa verve incisive. Lionel est là, emmitouflé dans sa cape moyen-âgeuse, cheveux au vents (enfin ceux du dessous) pour nous parler de son ouvrage L’importance de ton regard.

« Lionel Davoust », ça pue le pseudo d’auteur à plein nez, c’est quoi ton vrai nom ?

L.D. : Bob Dude Stackelevitch Ivanoï N’go N’go Wakarimashita Tamère de la Plata Rodriguez. Mais tu peux m’appeler Caroline. En fait, j’aimerais bien.

Info ou intox ? Une rumeur circule actuellement sur le net, es-tu vraiment le frère caché des Bogdanov ?

L.D. : C’est un peu plus compliqué que ça. Plus exactement, dans quarante-deux ans, à la suite d’un regrettable incident impliquant un nouveau modèle de détecteur de fumée domestique, mon colocataire futur, un chercheur indien spécialisé en théorie des cordes, va inventer la machine à voyager dans le temps. Malheureusement, en me réveillant un matin la tronche dans l’œuf, je vais la confondre avec le grille-pain et me retrouver transporté dans le Paléozoïque transformé en hermaphrodite (ouais, faut pas déconner avec la mécanique quantique). N’ayant rien à faire dans le Paléozoïque à part me… heu… enfin, tu vois, quoi, je vais donner naissance moi-même aux frères Bogdanov, qui se trouveront illico téléportés dans l’avenir pour éviter un cataclysme temporel, la préhistoire n’étant pas prête à supporter une telle masse cérébrale, et le menton n’étant par ailleurs pas encore inventé. Ce sont eux qui m’ont expliqué en 1985 mon glorieux destin. J’ai été un peu surpris au début.

Te considères-tu comme un scientifique de la fiction ou un fictionnaire de la science ?

L.D. : Ni l’un ni l’autre. Ou alors la science a du souci à se faire. J’essaie de penser mes mondes et mes hypothèses bizarres de manière rationnelle (s’il pleut vert tous les mardis, c’est pas pour qu’au chapitre quatre il pleuve violet), mais pas forcément scientifique (je me contrefous de savoir qu’il pleut vert les mardis à cause d’une fuite périodique d’eaux usées sur la Station Spatiale Internationale ou à cause d’un génocide hebdomadaire de Martiens en haute altitude), si cela n’a pas de rapport intéressant avec l’histoire. Je suis surtout un conteur et je m’intéresse plutôt à ce que le fonctionnement de mon monde provoque de bizarre, de terrifiant ou de franchement débile sur les personnages qui ont la malchance de peupler mon imaginaire. Putain, cette réponse était sérieuse. Merde.

L’importance de ton regard » est un recueil de 18 contes modernes. 18, est-ce une référence au golf ?

L.D. : Le country club est ouvert de 16h à 22h. Je répète, le country club est ouvert de 16h à 22h. Faites passer.

Ton livre se vend à 25 € les 384 pages soit 0,065 € la page. Le prix moyen en 2009 du papier toilette est de 2,62€ pour 6 rouleaux sachant qu’un rouleau en contient 198. Y a pas à chier, t’es un produit de luxe ! Les ventes de papier toilette ont rapportés cette même année 2009, 889,76 millions €. Pour rapporter autant, tu dois vendre 35 590 400 livres. Es-tu prêt à relever le défi ?

L.D. : Désireux d’éviter toute réponse facile comportant l’expression « écrire de la merde », je me contenterai de dire que tu me donnes d’un coup très envie qu’on passe au livre électronique.

En parlant de prix, t’en es où niveau célébrité ?

L.D. : À 22,78%. La nuit avec moi reste abordable, à peu près 300€ la dernière fois que j’ai regardé. Pour ce prix-là, je masse les épaules, tiens une conversation fascinante sur les spiritualités alternatives, taquine du bout de mes lèvres enflammées ton échine frémissante, et ne fais pas la cuisine. (Quand je fais la cuisine, c’est moins cher.)
J’ai aussi le grand honneur et le plaisir d’avoir été sélectionné plusieurs fois pour des prix littéraires (Imaginales, Grand Prix de l’Imaginaire, Rosny Aîné…), d’en avoir reçu un (Imaginales en 2009), d’avoir des critiques adorables sur mes bouquins, d’accueillir maintenant 4000 lectures mensuelles sur le site / blog… Bref, je suis en passe de devenir un gros bâtard puant, et je te prierais de poser tes questions un peu plus vite, connasse, parce que je dois prendre mon jet privé pour aller faire du ski sous dôme à Dubaï.

Traductions, jeux de rôles, nouvelles, articles… il ne manque que des romans pornos dans ton C.V. ; peux-tu nous dire si c’est la prochaine étape puisque ton site ne le précise pas ?

L.D. : Comment t’as deviné ? Non mais sérieux, ça me ferait vachement marrer. J’y pense. J’ai des idées pour. J’aimerais essayer, mais m’efforcer de faire ça intelligemment, genre avec une vraie histoire et un érotisme réel, pas que des bites qui ont manifestement pris leurs cours de romantisme chez Caterpillar. Si j’avais plus de temps, même, ce serait déjà fait.

Que penses-tu du slogan « Soyez exigeant. Soyez curieux. Soyez au courant. Lisez Lionel Davoust ! » crée par YoZone ? Ca ne sent pas un peu la campagne présidentielle de 2011 ça ?

L.D. : Tout à fait. Et ça t’en dit long sur ma préparation vu que je lancerai les élections un an avant tous les autres partis histoire de montrer au monde leur attentisme et leur paresse, ces social-traîtres. Quand je serai élu, ce qui ne manquera pas d’arriver puisque je serai tout seul, je ferai en sorte que chaque citoyen, même les plus démunis, reçoive tous les jours un saucisson frais, j’instaurerai dans les TGV des wagons « kid free », je renommerai la Hadopi en Hadoken et exigerai de ses membres qu’elle apprenne à lancer des boules de feu pour protéger nos frontières, et je lancerai la forge d’une épée fiscale pour aller avec le bouclier du même nom. Votez pour moi.

Notre interview se termine, merci beaucoup à toi d’avoir pris ce temps pour une pause absurde au milieu de ta fiction. Un dernier mot ?

L.D : Ouais.

(A posteriori, j’aimerais quand même préciser mon plus grand respect pour Igor et Grishka Bogdanov, dont les émissions ont bercé mon enfance et certainement grandement contribué à faire de mon parcours ce qu’il est. Marion, elle, voulait me demander en plus : « c’est Davoust, ces jolis yeux ? » Que chacun fasse ce qu’il veut, la messe est dite, je vais grailler un bout de sauciflard.)

2010-11-18T17:41:29+01:00jeudi 18 novembre 2010|Actu|15 Commentaires

Utoffpiales

Oui, il y a donc des moments off dans tout festival, et voici deux petites images pour en témoigner :

De magnifiques chaussures zombie…

… mais j’ai surtout flashé sur la machine à café du hall du Novotel. Sérieux, elle ne vous fait pas penser à une vieille anglaise respectable qui occuperait ses longues journées d’oisiveté à veiller au bon respect des convenances dans le voisinage ?

2010-11-16T15:41:27+01:00mardi 16 novembre 2010|Expériences en temps réel|2 Commentaires

Tactique de la grève absolue

Solidarité chez les électrons :

Pour la petite histoire, j’ai vu peu après le personnel brancher un clavier à l’écran en question pour le redémarrer. J’ai regardé l’outil de diagnostic système et figurez-vous que ces écrans sont des PC autonomes sous XP embarquant 1 Go de RAM. 1 giga, quoi, pour faire tourner un pauvre panneau d’affichage en couleurs qui clignotouille. C’est décidé, la prochaine fois je dois ouvrir un PowerPoint de petits chatons, je commande un Cray.

2010-10-26T14:54:46+02:00mardi 26 octobre 2010|Expériences en temps réel|Commentaires fermés sur Tactique de la grève absolue

Un quatrain crétin

Tiens, j’avais oublié une anecdote dans mon compte-rendu d’hier ; il s’est tenu samedi un petit concours de poésie auquel je n’ai pas participé, mais j’ai quand même fait mumuse avec les contraintes sur un coin de table :

Rédigez un quatrain dont les rimes sont en « el » et « eur ».

L’odieux résultat :

C’est un van Volkswagen qui fleure bon le diesel
Un mange-cassettes antique du côté du chauffeur
S’envolant vers l’arrière, filent deux arcs-en-ciel
Dommage qu’un connard m’ait fauché le moteur.

Désolé.

2010-10-05T09:54:03+02:00mardi 5 octobre 2010|Expériences en temps réel|22 Commentaires
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