Les écrivains les plus riches ne sont pas français, parce que… 

En un beau matin, de juillet, Robert G. Forge pose une fort bonne question, née de la lecture d’un article d’Atlantico avec un titre qui fâche :

Après quelques échanges sur Twitter, je me dis que la question vaut peut-être un fromage, sans doute, ou de développer un peu plus ce dont il est question. L’article d’Atlantico, ici, fait intervenir Mohammed Aïssaoui, journaliste au Figaro littéraire, et Antoine Bueno, écrivain et enseignant à Sciences Po. Et si globalement on y trouve des idées qui me semblent assez justes, mon humble point de vue avoué de « raconteur d’histoire » a envie de discuter un peu le bout de gras.

Pourquoi aucun des seize romanciers les plus riches du monde n’est-il français ? Parce que les Américains tiennent le haut du pavé. Pourquoi les Américains tiennent-ils le haut du pavé ? Parce que les Américains : domination culturelle mondiale, avantage de parler (et écrire) la langue que le monde entier lit, et donc peut acheter et faire traduire (voir les problématiques de traduction vers l’anglais). 250 millions d’Américains contre 65 Français (millions, hein, pas 65 tout court, hein), tu peux pas test. L’impact de la francophonie, dans le domaine du livre, reste une illusion, en tout cas dans l’imaginaire : à part en Belgique et en Suisse, nous nous exportons peu. Nos amis québécois nous lisent, mais avec plusieurs mois de retard sur les sorties, la faute au coût du transport (la mer, c’est moins cher). Quant aux marchés africains, ils sont presque inexistants.

Pour moi, on pourrait s’arrêter là, mais l’article continue sur une argumentation qui me paraît s’enliser sur les différences d’approches entre la narration à l’Américaine, qui serait efficace, technique, et l’école française d’atmosphère, existentielle, sociale. Rendons hommage à Antoine Bueno qui cite la SF et la fantasy parmi les littératures de genre ; mais opposer les deux me paraît passablement risqué, et passe surtout sous silence ce que l’imaginaire fait à peu près depuis toujours, surtout la science-fiction – à savoir : unir les deux. Si 1984 ou Le Meilleur des mondes ne parlent pas de société, tout en racontant une histoire, je veux bien qu’on me coupe l’Apple Pencil. Et, diantre, leur statut de classique ne serait-il pas dû au fait que, tiens, ces romans sont capables de porter un discours à travers une narration ?

Pour les intervenants, « ce qui, chez nous, est une niche [les genres], représente l’essentiel de la production littéraire américaine. Nos deux modèles sont tout simplement inversés. » Id est : le genre n’intéresserait pas le public français. Dans ce cas, je me demande quand même bien pourquoi les best-sellers, en France tout comme ailleurs, sont Game of Thrones, Fifty Shades, pourquoi les jeunes lecteurs se sont rués sur Harry Potter et aujourd’hui enquillent Hunger Games, Divergente, Labyrinthe. Merci aux auteurs de signaler que « nous avons d’excellents story-tellers » ! Mais on le constate, en imaginaire : les Américains dominent, encore et toujours, quand les francophones peinent à surnager (moins qu’il y a vingt ans, heureusement), et ce n’est pas faute du désintérêt de notre public pour les genres. Au contraire, leur renommée ici est écrasante, comme ailleurs. Tout le monde a entendu parler de GoT ou même de Star Wars ; je gage qu’il n’en est pas de même pour Katherine Pancol. Donc, ça intéresse drôlement du monde (et quid du jeu vidéo, vecteur de l’imaginaire par excellence ?). Cependant, merci de confirmer indirectement mon opinion volontairement provocatrice : or doncques, visiblement, le mainstream à la française ne raconte pas d’histoire. Hé, c’est pas moi qui l’ai dit.

Mais c’est surtout là que ça se gâte : les intervenants mettent en opposition la technique littéraire, laquelle s’apprend aux États-Unis, sous le terme peu flatteur de « faiseur », soit l’auteur qui connaît les ficelles, contre le fait qu’un auteur français n’apprend pas le métier (sauf qu’il l’apprend forcément un peu, même si c’est en-dehors de circuits officiels, nonobstant l’apparition de cursus d’enseignement depuis quelques années). Selon M. Aïssaoui, « il faut nécessairement une intrigue, un suspense et des rebondissements, de manière à en faire un “film écrit” ». Cette affirmation a autant de sens que dire qu’il faut des couleurs et des formes à un tableau : c’est amusant car c’est là que l’on voit peut-être transparaître, en filigrane et involontairement, une des clés de l’attitude du mainstream, justement, envers les genres et les raconteurs d’histoires. Et en quoi la littérature, dans notre beau pays, est justement considérée différemment de toutes les formes d’art, sans raison particulière. D’abord, qu’est-ce qu’un « film écrit » ? Doit-on comprendre que le film est inférieur au livre ; ou que tous les cinéastes sont des techniciens ; qu’il n’existe pas de film d’ambiance ? (Et le cinéma… français, alors ?) Mais ne soyons pas de mauvaise foi – il s’agit là de dire « comme un film hollywoodien avec des explosions », ce qui en dit long sur l’a priori des auteurs sur qui, exactement, domine le cinéma. Est-il nécessaire de prouver davantage l’hégémonie américaine ?

Et surtout, il faudrait nécessairement une intrigue ? Diantre, le vilain mot : est-ce à dire que la fiction devrait, eh bien, raconter une fiction ? Choc. Se pencherait-on sur le cas d’un compositeur ayant appris l’harmonie et s’interrogerait-on sur son œuvre, au titre qu’il lui faut nécessairement qu’elle sonne juste ? Se pencherait-on sur le cas d’un peintre ayant appris la perspective et s’interrogerait-on sur son œuvre au titre qu’il lui faut nécessairement réfléchir au choix des couleurs ? Alors bien sûr, on peut bafouer les règles – mais il vaut mieux connaître ce qu’on bafoue. Aucune technique artistique n’est une recette qui garantit l’efficacité et le succès : la technique consiste simplement à comprendre la grammaire de son art pour en faire ce que l’on souhaite et peut-être la repousser vers des terres encore vierges. Y avait un mec, en dessin c’était un gros tueur ; la moindre de ses esquisses était une masterclass à elle toute seule alors qu’il n’avait pas vingt ans ; et le mec, à force d’étudier son art, avec passion et investissement (il savait à peu près tout faire), eh bien il a genre inventé le cubisme, dis. On pourrait dire le même genre de chose de Bach, et tant d’autres à travers l’histoire.

Et je ne parle même pas des magnifiques romans d’ambiance de la SF et de la fantasy…

Alors ce n’est pas pour dire qu’il n’existe pas de romans formatés ; bien sûr – mais équivaloir en filigrane story-telling et livres écrits à la chaîne ; et faire reposer en partie l’inégalité des rayonnements de nos deux littératures là-dessus, non. D’une, ça n’a pas grand-chose à voir, de deux, apprendre à raconter une histoire n’est pas un péché, mais un devoir pour prendre soin de son lecteur. Sang-diable1, les contes reposent sur des motifs ancestraux qui sont là pour une raison : ils résonnent avec l’expérience humaine (voir l’épisode de Procrastination sur le monomythe, par exemple). Le savoir ne fait pas d’un auteur un tricheur desséché, mais quelqu’un qui cherche à comprendre l’outil avec lequel il travaille pour en faire quelque chose de plus.

Cet article tourne à la diatribe, et je ne voudrais pas qu’on pense que je m’en prends personnellement à MM. Aïssaoui et Bueno qui disent aussi des tas de choses fort agréables à lire sur la qualité des genres en France. Je prends ces petites phrases, que l’article a peut-être même raccourcies, pour m’envoler vers des hauteurs postillonnantes – mais il faudrait quand même qu’en France, on se débarrasse de cette opposition de façade entre le « Roman » avec une bon dieu de majuscule, et les genres : un bouquin de fiction, ça raconte une histoire, sinon c’est pas de la fiction, dammit. Et une histoire est plus ou moins bien ficelée, plus ou moins bien inventive et racontée.

Terminons donc sur deux points que j’approuve vigoureusement : oui, comme nous le répétons dès que nous en avons l’occasion avec Estelle Faye, capitalisons sur nos forces, nos spécificités, pour faire une belle et forte littérature qui a des trucs à raconter avec vigueur et créativité ! Et oui, putain2, le nouveau roman a carrément asséché la joie de vivre dans la littérature française.

  1. Ouais, je me cite si je veux.
  2. T’as vu, auguste lectorat, je suis prêt à tout pour remonter mes stats de lecture.
2018-08-02T09:08:03+02:00jeudi 2 août 2018|Le monde du livre|9 Commentaires

L’auteur, chaman moderne ? (à l’heure où l’on veut détruire son statut)

Wesh. 

Le statut des auteurs et artistes est en danger de disparition pure et simple : à l’heure où j’écris ces octets, dans deux jours, le 21 juin, aura lieu une réunion pour définir ce qui succédera aux piliers de leur régime social. Pour l’instant, rien ne se profile ; or nos activités sont déjà puissamment précaires : rentrées d’argent très aléatoires et espacées, obligeant la quasi-totalité de la profession à exercer une autre activité pour survivre… Durcir la situation (ne serait-ce que par un vide) ne peut que nuire encore davantage aux créateurs, donc à la création, donc à notre culture, notre langue, notre rayonnement – sans faire du chauvinisme primaire, je n’ai pas tellement envie d’un monde uniformisé par Netflix (même si Jessica Jones, c’est vachement bien).

Je pourrais faire un long post avec des chiffres pour vous expliquer en quoi et dégainer de la fiscalité, mais des tas de gens font déjà vachement ça mieux que moi sur la toile, alors j’ai plutôt envie de faire ce que je sais faire : vous raconter une histoire pour vous montrer en quoi la création remplit un rôle fondamental dans la société.

À vrai dire, ce sont des réflexions qui me trottent dans la tête depuis un moment, et donc le contexte semble synchrone pour en parler. Tout est parti de quelques échanges avec des camarades développant et nourrissant des univers imaginaires (comme je le fais moi-même avec Évanégyre). En ce qui me concerne, j’ai toujours eu la sensation d’avoir un processus bizarre : je n’ai pas tant l’impression d’inventer ce qui m’amuse que de creuser mon esprit à la recherche de ce qui « fait sens », de ce qui sonne juste, de ce qui doit ou devait être. En un mot, et c’est là que c’est curieux, de fouiller ma mémoire plus que de créer. (C’était aussi l’argument principal de « Une Forme de démence ».)

Voilà l’histoire : à chaque fois que j’ai eu cette conversation avec un ou une collègue1, non seulement on ne m’a pas pris pour un gros dingue, mais le regard s’est allumé avec des étoiles dans les yeux : « Oui ! Mais oui, complètement ! Moi aussi ! » En fait, je n’ai pas encore trouvé quelqu’un qui ne partage PAS cette impression, et ce à tous les niveaux, jusqu’au sommet américain des ventes internationales.

Une autrice2 me disait, au cours de tels échanges, que les mondes que nous construisons ne sont peut-être pas tant nos inventions que les souvenirs de vies précédentes (si l’on accorde du crédit au concept, évidemment), d’endroits autres dont nous pourrions venir, où nous aurions pu vivre. (Je me demande un peu ce qu’Évanégyre dit de moi, du coup.) La recherche Google la plus basique montre encore des dizaines d’écrivains de tous horizons partageant cette impression, jusqu’à rien moins que Victor Hugo : « créer, c’est se souvenir »3.

Est-il vrai que les histoires viennent d’ailleurs, que nos cerveaux se branchent d’une manière ou d’une autre sur des réalités parallèles pour traquer les créations que nous rapportons dans ce monde ?  Insérez ici votre version new age de l’interprétation des mondes multiples de la mécanique quantique ou du temps du rêve aborigène. Plus prosaïquement, on peut affirmer que l’inconscient est une puissante machine à chercher et créer des significations ; ce travail apparent de mémoire consisterait alors seulement à entrer en contact avec ce qui rôde dans les profondeurs de la psyché pour le rendre apparent. C’est une hypothèse avec laquelle il est assurément plus facile de travailler au quotidien. Cependant, il y a quand même cette histoire extrêmement troublante que j’ai déjà relatée ici, sur l’apparition des années à l’avance d’un personnage que je n’avais jamais envisagé dans un récit qui ne devait pas connaître de suite. Bah. Dans un monde post-moderne, on peut tout à fait conceptualiser le mysticisme, mais agir avec de la psychologie.

Surtout, au fond, quelle importance ? 

En partageant ces expériences au fil du temps, en y réfléchissant et surtout en les vivant depuis maintenant des années, difficile de ne pas penser à un moment aux chamans des peuples premiers. Le chaman part (métaphoriquement, spirituellement ou physiquement, voire les trois) dans « le monde des esprits » (sens large). Il est peut-être un peu allumé, peut-être défoncé au peyotl, peut-être n’est-il qu’un grand orateur ; peu importe – son rôle consiste à créer du sens pour la tribu avec les histoires, contes, présages qu’il rapporte. Là où il va tirer ses mensonges distrayants, peu importe en définitive ; ce qui compte, c’est ce qu’il transmet, communique, offre, c’est l’impact qu’il procure et le lien qu’il crée.

Peu importe où les auteurs vont chercher leurs histoires, leurs mondes imaginaires, leurs personnages, qu’il s’agisse d’individus rencontrés dans un autre temps / autre lieu indéfinissable et de toute manière inaccessible, ou seulement de processus psychologiques profonds, d’une grande moulinette d’assimilation culturelle reliée au Zeitgeist, l’esprit du temps. Là aussi, ce qui compte, c’est l’impact, le sens, le lien. C’est ce qu’il rapporte et propose à sa tribu (qu’elle soit réduite ou vaste – qu’importe), comment il la fait rêver, réfléchir, voire protester à son tour ; le bien qu’il lui fait, en lui montrant le monde, dans ce qu’il a de beau ou d’injuste, et ce qu’il évoque de poétique ou de changement. C’est un grand rapporteur de Lego ; il va « ailleurs », dans le monde, en lui-même, les deux ensemble, il ramasse les pièces qu’il trouve et dit au monde : « hé, les gens, j’ai trouvé ça ; voyons ensemble le sens qu’on peut faire avec ». Je crois que c’est un travail qui s’envisage avec une immense humilité ; les peuples premiers font de lui un homme ou femme sainte, mais en réalité il espère juste – surtout en notre époque – qu’on lui file vaguement un verre de lait pour qu’il puisse continuer à partager ses visions qu’il doit absolument transmettre. Je suis aujourd’hui convaincu que c’est mon inconscient qui travaille et pas moi ; tout mon apprentissage de l’écriture consiste à lui donner les meilleures outils pour s’exprimer, puis à faire mon possible pour le cajoler pour qu’il accepte de bosser, puis m’effacer et le laisser faire.

Personnellement, c’est aujourd’hui dans ce rôle de rapporteur d’histoires venues d’ailleurs – quel que soit cet ailleurs –, de vision pour ma tribu – « ma » tribu étant tous ceux et celles qui auront envie de les partager avec moi – que j’ai trouvé ma mission et ma raison d’écrire, une question épineuse déjà abordée ici. Quel que soit le média, le mode de création, l’écrit ou le son, je sais que je le ferai toujours, parce que je ne peux pas ne pas le faire (et c’est pour ça que ramer me frustre tellement). Il y a des choses qui me supplient d’être recherchées, et même si je me retrouve avec les doigts en sang dans le désert et une insolation, il faut que j’aille déterrer Babylone tout seul (et c’est du taf, bordel).

Je ne compte pas à travers cette expérience éminemment personnelle plaider ma petite cause ; un créateur est un arbre ; la création est une forêt. Elle existera sans moi personnellement, mais elle a quand même besoin d’arbres pour exister. La question du statut des auteurs se résume simplement à une interrogation simple : veut-on d’une société sans rêveurs pour rapporter des rêves à partager, pour inspirer ? Veut-on d’une société sans chamans ? 

  1. Je ne cite pas de noms dans cet article, car j’ignore si les intéressé.es ont envie d’être cités, mais si vous vous reconnaissez et que vous voulez être crédité.e, n’hésitez pas à me balancer une bafouille, hein.
  2. Voir note précédente, hein.
  3. OK, lui je le cite, mais il m’a pas offert de bière, c’est pour me venger.
2019-06-01T14:55:41+02:00mardi 19 juin 2018|Best Of, Le monde du livre, Technique d'écriture|1 Commentaire

Payer les auteurs invités : jusqu’où aller ensemble ? [table ronde aux Imaginales 2018] + un commentaire

Ce débat aux Imaginales 2018 a été capté par le site de référence ActuSF et faisait participer Samantha Bailly, Sara Doke, Stéphanie Nicot, Stéphane Wieser et moi-même. Il peut être écouté librement en ligne ou bien téléchargé sur cette page.

En prime, un extrait vidéo :

Et, comme le sujet soulève beaucoup les passions et que j’ai vu des comptes rendus et des réactions plus ou moins houleuses, je vais juste prendre un instant pour repréciser ma position (si vous avez déjà vu une partie de cette tartine passer sur Facebook, c’est normal), qui n’est pas grand-chose de plus que ce que j’ai dit dans ce débat, mais écrivons-le une bonne fois, au jour d’aujourd’hui (berk, cette expression) en 2018 :

Je suis juste un mec qui fait des choses comme il pense à un moment donné, au cas par cas, en essayant autant que possible de péter la baraque de personne et en se donnant le droit d’évoluer.

J’ai pu lire que j’étais pour la gratuité de toute intervention : c’est absurde, puisque je dis le contraire. Je fais en revanche des nuances en fonction des événements ET des types d’intervention (une conférence et une table ronde, ce n’est pas le même boulot, et ce n’est aussi pas le même boulot en fonction du thème : quand on m’appelle à parler de biologie marine sur un panel, par exemple, ou de mes livres). Je négocie au coup par coup en homme d’affaires. J’ai dit très clairement que je faisais une différence entre, d’une part les festivals à entrée gratuite (dont la mission culturelle est indiscutable et cela bénéficie à tout le secteur, donc à moi – et ça c’est mon avis de mec qui vient de l’halieutique et du développement durable) et/ou très locaux (même raison), et d’autre part à entrée payante (où il y a tout un continuum, mais si on parle de Livre Paris, c’est là clairement une machine commerciale à l’extrémité du spectre). J’ai aussi dit à répétition que mon avis n’était que le mien, que j’étais le candide dans cette discussion (et je crois que c’était la raison de ma présence, n’étant membre de quasiment aucune organisation et gérant ma barque tout seul : je suis « extérieur »), en expliquant que je prenais des décisions de business qui n’engageaient que moi, rendant hommage aux représentantes syndicales, et j’ai explicitement invité les jeunes auteurs à prendre conscience de leurs droits et à les défendre (ce que toutes les restitutions que j’ai vu passer ont remarqué, et tant mieux). J’ai insisté sur le fait que l’auteur devait à mon sens aujourd’hui se comporter en homme/femme d’affaires pour gérer et réfléchir à sa carrière, ses contrats, ses occasions, ce qui est difficile car il n’est généralement pas équipé pour ça (là, le fait d’avoir été formé comme ingénieur, même si je n’ai jamais vraiment exercé, m’a bien armé).

J’ai aussi vu passer qu’étant un gros vendeur, je n’avais aucune légitimité à venir tenir ce discours. Je suis très flatté par le vote de confiance, mais permettez-moi de remettre les choses en perspective : les années où j’ai pu m’affranchir de toute activité annexe grâce aux seuls droits d’auteur de mes livres (typiquement en complétant grâce à la traduction, les cours à la fac et – tiens donc – des conférences – ce qui, soit dit en passant, signifie fréquemment enchaîner deux journées de boulot en une, oublier l’existence des week-ends pendant des mois, demander ponctuellement un coup de main financier aux proches pour joindre les deux bouts, se former à des tas d’outils de productivité pour ne pas perdre une minute de la journée et garder une longueur d’avance, etc. ) se comptent sur les doigts d’une main. Alors oui, j’ai parfaitement conscience que c’est déjà super bien, hein, mais c’est hautement aléatoire – rien n’est jamais gagné ; ça m’a pris plus de dix ans de carrière et de galère, et ça implique une vigilance de tous les instants, de tous les ans, et de la gestion à un, deux ans d’avance, et ça peut s’effondrer en quelques années d’inactivité (je n’ai pas le droit d’être malade, fatigué, etc. – je remercie la providence pour la santé de fer que j’ai, d’ailleurs). Je ne m’étends jamais sur ce genre de chose mais, pour info, j’ai eu des mois très difficiles où j’ai dû vivre aux crochets de mes proches (et je sais aussi que j’ai la chance d’avoir eu cette possibilité).

Sur le sujet de la rémunération, j’ai émis des craintes par le passé notamment sur l’accessibilité des événements aux jeunes auteurs qui ne sont pas bankable et donc peu rentables s’il faut les payer (c’est dans les archives du site, mais l’article est daté aujourd’hui). Si, à le déduire à certains commentaires, je suis donc considéré bankable aujourd’hui (merci, ça fait bizarre…), j’aurais pu totalement esquiver la question, hein – après moi le déluge, take the money and run – au lieu de juste la questionner. Or, je questionne les machins, c’est mon truc, c’est pour ça que j’écris, en fait. Donc j’avais des craintes, mais qui ont évolué grâce notamment au travail à la fois des syndicats et des festivals comme les Imaginales qui ont démontré que rémunérer les débats était possible sans mettre en péril une manifestation, ni la diversité de son programme (deux piliers à mon sens indispensables).

C’est quand même vachement bien qu’on soit rendu là, non, si on avançait avec ça ?

2018-06-08T06:32:56+02:00lundi 11 juin 2018|Entretiens, Le monde du livre|2 Commentaires

Boîte à doutes, gueuloir ou… Relaxation tantrique : mes trucs d’écrivain [table ronde aux Imaginales]

© ActuSF

Ce débat aux Imaginales 2018 a été capté par le site de référence ActuSF et faisait participer Marie Caillet, Gabriel Katz et moi-même. Modération et animation : Silène Edgar. Il peut être écouté librement en ligne ou bien téléchargé sur cette page.

2019-06-01T14:55:47+02:00jeudi 7 juin 2018|Best Of, Entretiens, Le monde du livre, Technique d'écriture|Commentaires fermés sur Boîte à doutes, gueuloir ou… Relaxation tantrique : mes trucs d’écrivain [table ronde aux Imaginales]

Un festival de jeu vidéo majeur en grave danger car les jeux ne seraient pas des « œuvres de l’esprit »

Aaaah, France, je t’aime, mais parfois, qu’est-ce que tu restes bloquée dans les années 60. L’association 3Hit Combo est porteuse du Stunfest, un festival de jeux vidéo centré sur la compétition mais qui propose aussi quantité de moments dédiés au jeu vidéo comme outil de narration – conférences, débats, promotion de studios indépendants et de leurs jeux parfois expérimentaux, sans parler de la portée professionnelle d’un tel événement (comme l’est tout rassemblement d’un domaine). Le Stunfest a rassemblé 12 000 visiteurs cette année.

Or, le Stunfest se trouve à présent avec un trou dans les caisses de 70 000 euros en partie parce que les pouvoirs publics n’ont pas accompagné la croissance du Stunfest ni ne lui ont accordé les facilités financières liées à la tenue d’un événement culturel. La raison ? Tenez-vous bien :

« Le caractère culturel ne peut être reconnu à l’association 3 Hit combo puisque son activité n’est pas consacrée à la création, à la diffusion, ou à la protection d’œuvres de l’art et de l’esprit tel que défini par la doctrine administrative, qui exclut les activités ludiques et de loisir. » – Réponse de la Direction Régionale des Finances Publiques faite à 3 Hit Combo quant à une demande pour percevoir des dons et faire bénéficier de rescrits fiscaux ; 15 mars 2016.

Id est : un jeu vidéo n’est pas une œuvre d’art et de l’esprit.

Il faut être complètement ignare pour ne pas reconnaître au jeu vidéo la valeur d’une œuvre de l’esprit au sens initialement voulu par le droit d’auteur. Et il faut être aveugle pour ne pas constater le poids immense du jeu vidéo comme composante culturelle majeure au XXIe siècle. Alors certes, le jeu est une industrie (probablement la plus grosse à l’heure actuelle) et il comporte sa part de « produits » formatés ; mais c’est le cas de tout domaine de création. On ne met pas sur le même pied d’égalité Éric Rohmer et Avengers, au même titre qu’on ne mettra pas Life is Strange et Call of Duty Trente-Douze dans le même sac.

Le jeu vidéo est porteur d’un discours, d’une dialectique, d’une narration. Il est d’une immense diversité, et le réduire uniquement à un tournoi de belote montre à quel point il est mal connu – le jeu n’est pas un média, c’est un ensemble de grammaires nouvelles et différentes avec lesquelles on peut assurément créer de l’art. Au même titre qu’avec des mots, on peut rédiger une petite annonce ou bien écrire À la recherche du temps perdu. On ne soutient pas le premier, le second oui.

Je n’ai pas spécialement de fibre patriotique mais je trouve que c’est rageant et inquiétant pour la place de la France sur le plan mondial. On se gargarise d’innovation et de découpages de rubans rouges dans des incubateurs de start-ups mais il y a tout une frange des hautes instances de ce pays qui me semble ignorer totalement ce qui s’est passé depuis grosso modo vingt ans sur le terrain technologique (lequel représente l’outil prépondérant de notre époque) et qui est totalement larguée (témoin par exemple l’absurdité Hadopi). Ici, comme dans des tas de petites choses, il y a des virages à prendre, dans lesquels on pourrait s’engager avec nos spécificités et notre dynamisme, mais j’ai l’impression croissante qu’on reste sur le bord de la route figés comme des lapins dans des phares, étouffés par l’inertie administrative. Je discutais l’autre jour avec un copain de l’Arche de la Défense ; qu’on la trouve moche ou impressionnante, ça reste un projet d’envergure, et je me disais : quand avons-nous lancé pour la dernière fois une entreprise symbolique de cette importance ? Comme le TGV ? Le Concorde ? La fusée Ariane ? Même le Minitel, bon sang, qui a été dépassé rapidement mais qui restait assez singulier ? L’Éducation Nationale continue à former aveuglément des chauffeurs routiers sans réfléchir un seul instant à l’arrivée des véhicules autonomes…

Je dérive sauvage, mais tout ça me semble symptomatique de problèmes plus vastes à l’heure actuelle. Et, pour être juste, il faudrait aussi dire que le jeu a besoin de s’organiser encore comme secteur, de se définir lui-même pour savoir comprendre et, le cas échéant, mettre en avant sa propre grammaire artistique et les œuvres qui la portent afin de mieux se défendre – mais l’industrie est tellement jeune ! Disons cinquante ans – ce qui pose des difficultés encore accrues par le fait que c’est un mode d’expression terriblement inféodé à la technologie (à mettre en regard avec le cinéma dont la dernière innovation réellement majeure était la couleur, lui donnant l’intégralité de ses outils modernes – on pourrait ajouter, admettons, la généralisation des images de synthèse à prix abordable1).

J’arrête de divaguer, le communiqué de 3Hit Combo est là, détaille la situation et les moyens de soutien.

  1. Je sais qu’il a existé d’autres innovations technologiques dans l’intervalle, mais aucune n’a eu l’envergure des révolutions successives que le jeu vidéo traverse à l’échelle d’une décennie.
2018-05-30T18:55:59+02:00mercredi 30 mai 2018|Le monde du livre|3 Commentaires

Le festival Imaginales annonce la rémunération complète de toutes les interventions en 2019

Les choses évoluent ! Le mouvement #payetonauteur s’est lancé cette année quand Livre Paris a annoncé ne pas rémunérer les interventions des écrivains – décision sur laquelle l’organisation est finalement revenue après une conséquente levée de boucliers des auteurs (et de leurs représentant.e.s !) mais aussi des lecteurs (merci !), à la satisfaction générale.

Or, les Imaginales viennent tout juste d’annoncer qu’à partir de 2019, toutes les interventions seront rémunérées sur le festival. Elles le sont déjà en partie – l’évolution est progressive, nécessitée par des adaptations de modèle et de budget, dans le cadre d’un événement qui conserve, rappelons-le, sa totale gratuité. Je ne vais pas paraphraser l’annonce qui développe en grand détail la situation et le raisonnement. Je suis simplement ravi de voir un festival auquel je suis très attaché s’engager résolument dans cette direction, tout en conservant sa mission d’événement culturel avec une entrée toujours gratuite, et je pense qu’il faut saluer l’équipe organisatrice, la ville qui soutient énormément le festival, ainsi que les sponsors et les pouvoirs publics qui rendent tout cela possible.

On aura l’occasion de reparler de la question des rémunérations (et des modèles qui se dessinent) dimanche matin à 10h au Magic Salon Perdu pour une table ronde avec Samantha Bailly, Sara Doke, Stéphanie Nicot, Stéphane Wieser et moi-même.

Pour ma part, j’aime beaucoup lire dans l’annonce des Imaginales que les droits d’auteur doivent rester la première source de revenu des auteurs. C’est ce à quoi j’aspire en effet ; je considère que le livre, et par extension sa chaîne, représentent mon cœur de métier.

2018-05-22T00:18:28+02:00mardi 22 mai 2018|Le monde du livre|1 Commentaire

Faire avancer l’accessibilité au prêt numérique en bibliothèque ? [une conversation]

Sur Twitter, il y a un bon paquet d’abrutis, c’est un fait (la preuve, j’y suis), mais par chance, on tombe parfois sur des gens vachement intéressants qui savent des trucs qu’on ignore. Lors d’une discussion sur le piratage (je remets ici ma lettre à mon pirate) qui a, comme souvent, dérivé vers l’accès à la culture, les bibliothèques, le coût d’icelles et leur disponibilité, j’ai appris des choses sur le prêt numérique de la part d’un professionnel de la profession, et il y a là des trucs qui me paraissent intéressants à connaître. Dont acte. Et merci à @Zali_Falcam pour son exposé de la situation !

(Soit dit en passant, suivant l’arrêt de Storify, j’essaie une nouvelle plate-forme de curation, Wakelet. On verra si elle disparaît elle aussi…)

2018-05-09T22:19:15+02:00jeudi 10 mai 2018|Le monde du livre|13 Commentaires

Un panorama sur la traduction de l’imaginaire [entretien]

Je reçois de loin en loin quelques questions sur le métier de la traduction, et je voudrais remercier Marielle Carosio, qui termine son parcours en métiers du livre, pour les siennes, excellentes et qui m’ont donné l’occasion de faire ce que j’avais envie de faire depuis un moment : proposer un petit tour d’horizon de là où j’en suis arrivé dans mes réflexions sur le métier sur son approche et sa technique, pour servir, eh bien, à qui cela pourra servir, surtout à un moment où je traduis de moins en moins et viens de mettre un terme à la majorité de mes interventions extérieures en M2 à la fac d’Angers (on peut pas tout faire, ma bonne dame. Je vous parle beaucoup sur ce blog, ma bonne dame, il faudra quand même que je vous rencontre un jour.)

Cet entretien a initialement servi à un dossier d’études. L’expérience prouve que les questions qu’une personne pose à voix haute, dix personnes se les posent tout bas.

Fi de cette introduction somme toute assez maladroite (« eh, on m’a interviewé, voilà le résultat, c’est cool »), passons au « contenu », pour reprendre l’expression chère à Fleur Pellerin.

Comment en êtes-vous arrivé faire de la traduction (et à l’enseignement de la traduction) ?

Je suis ingénieur halieute à la base et quand j’ai décidé de faire de la littérature mon activité professionnelle principale, j’étais avide d’expériences et d’apprentissages en tout genres. Je travaillais comme critique pour la revue Galaxies dans les années 2000, et j’ai demandé à Jean-Daniel Brèque, à l’époque responsable des fictions anglophones, s’il pouvait me faire passer un test. Il a trouvé que j’avais du potentiel, et je me suis retrouvé à traduire pour la revue. C’est une activité que je n’ai cessé de développer par la suite, à la fois par goût et aussi, très honnêtement, parce que j’ai découvert que c’était la plus rémunératrice à ma portée à l’époque.

J’ai récemment mis fin à mes activités d’enseignement dans le domaine après huit ans de bons (j’espère) et loyaux (ça c’est certain) services. Je m’y suis retrouvé par le plus drôle des concours de circonstances. À la suite d’une empoignade absurde sur la liste de diffusion de l’Association des Traducteurs Littéraires de France, je m’étais laissé aller à frapper du poing sur la table pour rappeler les règles de base d’Internet et l’usage de ses outils et défendre le travail des modérateurs. Une traductrice m’a alors approché car elle cherchait quelqu’un qui s’y connaisse dans le métier ET ait un solide bagage en informatique… (ce que je venais de démontrer avec ma gueulante) car elle cherchait un successeur pour le cours qu’elle enseignait, lequel s’appelait Outils informatiques du traducteur. À partir de là, au fil des ans, j’ai pris quelques responsabilités de plus à l’université, comme des conférences ponctuelles et des ateliers.

Faites-vous partie d’une « école » de traduction ? Si oui, laquelle et pourquoi ?

Si vous faites référence au vieux débat entre sourciers et ciblistes, je crois que la question est résolue dans la littérature moderne : l’école de pensée qui domine actuellement est celle des ciblistes. À savoir, s’il faut faire un choix, privilégier la fidélité au sens et aux intentions plutôt qu’à la lettre dans le cadre de la fiction. Donc : adapter les blagues, les références culturelles quand c’est possible et transparent pour le lecteur, évidemment sans jamais trahir l’esprit, mais mettre l’accent sur l’expérience de lecture française plutôt que sur une fidélité obsessionnelle et aride à la lettre qui desservirait la vie du texte. C’est en tout cas ma position.

Quelles difficultés rencontrez-vous lors de vos traductions ? Comment vous en sortez-vous ?

Chaque traduction pose son lot de difficultés inédites et uniques, je pense. Mais j’en vois principalement trois : les références, les créations et les textes traîtres.

Les références culturelles sont probablement la difficulté la plus évidente : l’original contient une citation, une marque, une référence qui sera transparente pour le lecteur de la langue source mais pas pour le lecteur francophone. Dès lors, on a trois tactiques possibles : expliciter (rajouter un tout petit morceau de phrase pour éclairer ce dont il s’agit, sans recourir à la note de traducteur honnie) ; adapter (convertir une référence en une autre, équivalente au niveau du sens mais transparente pour le lecteur francophone) ou glisser (placer une référence équivalente, différente, non loin de là – c’est une tactique courante pour une blague intraduisible).

Vient ensuite la création, qui est une difficulté quasiment exclusive, je pense, aux littératures de l’imaginaire. Avec la création de mondes fictifs viennent généralement tout un vocabulaire, une toponymie, des cosmologies et autres règles naturelles différentes de notre réalité, et il faut transcrire cette terminologie d’une manière transparente et significative pour le lecteur francophone (exemple très simple : lightsaber devenant « sabre laser », ce qui comporte aussi une part d’adaptation, puisque lightsaber est, en toute rigueur, un « sabre-lumière »).

À vrai dire, ces deux-là ne sont pas tant des « difficultés » pour moi que des aspects fondamentaux du métier, des jeux enthousiasmants au même titre que le seraient des énigmes à résoudre. Pour moi, la véritable difficulté, c’est le texte traître.

Ce que j’appelle un texte traître est un texte dont la maîtrise narrative est flottante : il peut présenter des imprécisions, des raccourcis, de sévères implications voire des erreurs littérales. Ce genre d’occurrence peut exploser en contresens ou en absurdité à la traduction en raison du jeu des connotations, qui ne sont évidemment pas les mêmes d’une langue à l’autre. Il faut alors contrôler à chaque phrase les interprétations possibles de chaque tournure, vérifier que toutes les informations sont convenablement présentes et, le cas échéant, reformuler de manière à lever toute ambiguïté possible, mais toujours en prenant garde de ne pas traduire l’esprit et les intentions. C’est un travail de minutie au long cours qui peut être harassant ; le danger est que l’on ne peut jamais « se reposer » sur l’original.

Avez-vous vu une évolution dans votre pratique de la traduction ou de votre exercice de la traduction ?

Comme toute pratique d’écrivain, c’est un apprentissage sans fin. Je n’ai pas changé subitement mon fusil d’épaule à la suite d’une épiphanie de théorie ; en revanche, je n’ai jamais cessé d’apprendre, et je veux glisser un mot pour mon autre maître à penser, Pierre Michaut (l’Atalante) qui m’a énormément appris à travers les corrections de mes travaux (et cela a aussi énormément influencé ma rigueur d’auteur).

La traduction, je pense, est une vaste affaire de pratique, tout comme l’écriture. Mon passage dans l’enseignement m’a permis de rendre conscientes certaines choses, de me les expliquer clairement pour les transmettre ensuite. Mais, dans l’ensemble, je m’efforce juste de faire au mieux ce qu’un livre exige.

Quels sont vos outils pour exercer la traduction dans votre domaine ? Avez-vous des conseils à donner ?

Les outils sont assez simples : un bon traitement de texte (à titre personnel, je déteste Word et lui préfère à peu près n’importe quoi d’autre, de préférence Scrivener ou Ulysses en fonction de la longueur des projets), de bons dictionnaires (bilingues et unilingues), une bonne connexion Internet (pour 98% des recherches) et une bonne bibliothèque accessible (pour les 2% restants). Pour la traduction littéraire, surtout PAS de mémoire de traduction type Trados ou Wordfast – il n’y a rien de plus sûr pour tuer toute vie dans un texte de fiction.

Au niveau des conseils : passion, volonté, persistance. Et compétence, évidemment, mais c’est censé être la base. Au cours de mes années d’enseignement à la fac, j’ai vu tous les ans des étudiants qui suivaient cahin-caha leur cursus comme s’ils étaient toujours au lycée, bossant correctement, mais n’allant jamais au-delà, n’interrogeant jamais leur parcours, leur passion, n’allant jamais s’intéresser à un champ de connaissance dans le but, peut-être, d’y apporter ensuite leur contribution. Et les profs sont dans l’ensemble un peu perdus aussi face à la complexité des activités de la création (au sens large). Or, il faut s’investir, il faut aller au-delà du travail purement scolaire, il faut se plonger dans le champ qui reflète sa passion et apprendre à le connaître – en un mot, et j’ai toujours détesté ce terme, mais il dit bien ce qu’il veut dire : il faut de la proactivité. L’édition n’est généralement pas un domaine où l’on trouve du boulot en répondant à des petites annonces, mais en montrant sa passion, en allant sur le terrain, en rencontrant du monde, peut-être même des mentors, et en cherchant à comprendre comment ça « marche ». Ce n’est pas un champ pour ceux qui veulent des horaires confortables et balisés – comme pour tous les indépendants, il réclame de savoir un peu tout faire (lire un contrat, se promouvoir, réparer son ordinateur en rade, etc.) et d’avoir, eh bien, la niaque.

Sur quelles sources vous appuyez-vous ? Où allez-vous chercher vos informations ?

Comme je le disais, Internet répond à 98% des questions aujourd’hui (mais il est important de savoir repérer les 2% où seule une bibliothèque fournie pourra répondre). Donc, je vais n’importe où qui me donnera la réponse juste, avec un Google-fu le plus entraîné possible. Chaque traduction est différente et chaque livre pose ses propres défis, donc au-delà des références évidentes (Wikipédia pour débroussailler un sujet, urbandictionary pour l’argot, le TLF pour le dictionnaire français, la BNF pour le patrimoine et le catalogue du dépôt légal, les boutiques d’ouvrages électroniques pour récupérer rapidement un ouvrage pour une citation ou référence, etc.), on va là où il le faut.

Selon vous, à quoi sert la traduction ? Est-ce que cela influe sur votre vision du monde ?

Je crains d’enfoncer une porte ouverte, mais la traduction rend accessible tout un patrimoine étranger à d’autres locuteurs. Elle est donc fondamentale : elle propose toute une manière de penser, toute une histoire, tout un regard étranger à d’autres peuples. C’est un pont capital jeté entre les cultures, entre les idées, et elle permet à chacun de s’enrichir par la confrontation à des points de vue inédits dans sa langue. Et cela vaut pour les essais, la littérature, jusqu’à la fiction de genre : même le divertissement le plus pur comprend une part de différence, un regard autre, qui enrichit celui qui le reçoit et l’incite à élargir ses horizons. Louerait-on, par exemple, l’humour anglais sinon ?

Pour ma part, pratiquer deux langues à parts quasi-égales (plus quelques autres pour lesquelles j’ai des notions) a clairement contribué à élargir ma vision du monde, je pense ; on découvre des mots, des tournures pour des notions qui n’existent pas dans sa langue maternelle. C’est comme si des zones inédites du cerveau s’ouvraient avec le bon sésame, révélaient des territoires de pensée auxquels on ne pouvait accéder précédemment parce qu’il manquait les bons mots pour désigner les choses. J’ai commencé l’anglais très tôt donc j’ai du mal à m’imaginer sans, mais j’espère que cela me rend plus ouvert au monde, plus bienveillant envers des points de vue étrangers. Et le simple exercice de la traduction m’a aussi énormément appris sur l’écriture, en me faisant travailler toujours davantage mon style, l’adéquation entre les mots sur la page et la pensée que l’on s’efforce de transcrire, que ce soit celle d’un autre ou la sienne.

Combien de temps par an consacrez-vous à la traduction ?

La réponse a énormément évolué au fil des ans et ne reflète pas forcément grand-chose. Quand j’ai commencé, comme tous les débutants, je cherchais évidemment des contrats, et je consacrais au domaine peut-être un ou deux mois dans l’année, mais j’aurais bien voulu faire davantage ! Au maximum de mon temps dans cette activité, elle occupait peut-être dix mois par an ; je faisais deux gros romans à cette époque. Aujourd’hui, me consacrant davantage à l’écriture et l’expérience aidant à l’efficacité, je ne fais plus qu’un roman de taille moyenne par an, ce qui me prend entre deux et quatre mois en fonction de la difficulté du travail.

2018-05-09T11:30:49+02:00mercredi 9 mai 2018|Entretiens, Le monde du livre|6 Commentaires

Toutes les interventions des auteurs seront rémunérées à Livre Paris (+ : c’est la journée internationale des femmes)

Splendide nouvelle, et merci à toutes les organisations et acteurs (avec la Charte des auteurs et illustrateurs jeunesse, présidée par Samantha Bailly, en fer de lance) : Livre Paris a annoncé que toutes les interventions, ateliers ET tables rondes, seront bel et bien rémunérées. Merci également à l’événement d’avoir su réviser sa position et comprendre la situation ! Cela valait bien un petit mot. Voir le bilan d’Actualitté ici.

Ce qui vaut bien un mot aussi, c’est qu’aujourd’hui c’est la journée internationale des femmes. L’année dernière, je voulais profiter de l’occasion pour dire un mot de Delia Derbyshire, mais je suis arrivé trop tard – cette fois, c’est fait. Delia Derbyshire était l’une des figures majeures, mais injustement oubliée, de la musique électronique et concrète : l’arrangement du thème célébrissime de Doctor Who, c’est elle. Je vous en dis quelques mots sur le blog Wildphinn.

2018-03-08T07:22:16+01:00jeudi 8 mars 2018|Alias Wildphinn, Le monde du livre|5 Commentaires

Je serai à Livre Paris, MAIS et PARCE QUE : (#payetonauteur)

Commençons déjà par le plus simple : je serai à Livre Paris le week-end du 17 et 18mars, sur le stand des éditions Critic, pour vous présenter enfin Le Verrou du Fleuve !

Mais cette annonce nécessite absolument une explication et un peu de contexte.

EDIT DU 8 MARS – Livre Paris est revenu sur ses positions et annoncé que toutes les interventions seront rémunérées. Ce qui suit a donc valeur d’archive. 

Un soulèvement d’envergure se produit actuellement de la part des auteurs contre l’événement au titre de l’absence de rémunération. Des discussions que j’imagine absolument héroïques ont été lancées par la Charte des auteurs et illustrateurs jeunesse (big up à Samantha Bailly qui fait un boulot de dingue) pour obtenir la rémunération des conférences et des activités des auteurs qui viennent contribuer à faire le succès de l’événement, lequel est, disons-le tout de suite, de nature commerciale. Pour commencer à s’informer, voir cet article d’Actualitté et le hashtag (mot-dièse, pardon) #payetonauteur.

Je te renvoie, auguste lectorat, sur les ressources sus-citées, mais pour faire simple, à Livre Paris, les éditeurs louent leur stand ET les visiteurs paient leur entrée. À qui va l’argent ? À tout : la salle, la technique (dont les plantes vertes), mais pas aux auteurs – qui représentent quand même la raison principale pour laquelle le public se déplace ; la force d’un événement comme Livre Paris est dans le nombre et la variété. Les auteurs présents ne sont même pas défrayés par l’événement. 

Sandrine Bonini

Ce qui m’amène, dans le cas de Livre Paris et de manière plus générale, aux deux points suivants. À noter que c’est ma position et que je la partage, chacun est libre de penser ce qu’il désire et de gérer ses affaires autrement, et il y a aucune animosité dans mes paroles – je fonctionne comme ça, et vous pouvez ne pas être d’accord. C’est mon truc. Donc :

1. Prise en charge

Auteur forcé d’improviser pour se rendre à un salon qui ne défraie pas (allégorie)

J’ai clarifié plusieurs fois ma position sur les événements littéraires et ce que je considère comme étant le minimum. Et c’est le défraiement, voir ici. En résumé : je ne viens pas dans un événement à mes frais – je demande au minimum la prise en charge du trajet, de l’hébergement et des repas – protip : je suis facile à nourrir en saucisson.

C’est là que se trouve la raison de ma présence à Livre Paris : celui qui défraie, ici, c’est mon éditeur. Mais ça vous montre tout de suite le problème : Critic loue un stand (payé à Livre Paris) ET fait venir ses auteurs à SES frais (c’est Critic qui me paie mon train, me nourrit en saucisson et me donne la possibilité de venir vous voir – gloire leur soit rendue). Quand vous, lecteurs, payez dix balles votre entrée, sachez que derrière les stands, tout le monde a payé aussi, comme vous, quoique de manière différente.

Donc, de mon point de vue, je ne rends pas de comptes à Livre Paris, ce ne sont pas mes interlocuteurs, mes interlocuteurs, c’est Critic, mon libraire et éditeur. C’est envers Critic que j’ai des engagements, c’est Critic qui endosse le risque financier, et ça n’est qu’à cette condition que je me pointe à Livre Paris, ou dans tout autre salon qui pratique les mêmes conditions (et il y en a, et des gros). Critic engage des frais et ma parole est donnée à Critic. Je n’ai même jamais eu de contact avec Livre Paris.

Je serai présent à Livre Paris, non pas parce que je cautionne la politique de l’événement, mais parce que je suis solidaire des frais engagés par mon éditeur et que, de mon point de vue, c’est lui l’organisateur de ma venue. Ça serait la même avec l’association de pétanque libertine de Plan-de-Cuques.

2. Rémunérer les interventions

On entre dans l’autre bât (techniquement, on entre dans des bas, mais bon) qui blesse : la rémunération des activités (au sens large) relatives à la présence sur un salon. Celles-ci sont (liste non exhaustive, par ordre croissant de difficulté personnelle perçue et de préparation nécessaire) :

  • Dédicaces
  • Tables rondes et débats
  • Rencontres avec les lecteurs (concerne souvent les auteurs jeunesse, qui interviennent auprès d’une classe)
  • Conférences et ateliers

Évacuons tout de suite ce qui devrait tenir de l’évidence : toute intervention nécessitant une préparation en amont – typiquement une conférence ou un atelier – requiert une rémunération supplémentaire spécifique1. Je suis tombé des nues en apprenant qu’à la base, Livre Paris ne rémunérait pas celles-ci – mais, grâce à la Charte (re-big up à Samantha et son équipe), c’est censé changer cette année.

Restent les tables rondes et dédicaces, qui ne sont pas rémunérées. Il y a trois ans, j’ai exprimé en ces lieux une virulente opposition à ce principe, considérant que c’était une partie du boulot. Trois ans plus tard, force est de constater que a) de plus en plus d’événements les rémunèrent (donc c’est possible) et b) c’est le cas assez souvent dans le monde anglophone (mais le marché est plus vaste).

Je n’ai pas / plus d’avis aussi tranché sur la question. Les craintes que j’exprimais dans l’article de 2015 restent : a) voir les auteurs bankable prendre l’ascendant sur les plus jeunes parce que la rémunération de leur présence sera justifiable financièrement au lieu de parier sur un inconnu et b) voir le ticket d’entrée des festivals augmenter en conséquence, réduisant potentiellement l’accès à la culture (car nous travaillons dans ces domaines ardus où la mission culturelle doit côtoyer la viabilité économique). Mais ma réflexion évolue clairement, surtout en comparaison avec la musique. Avec la mutation des modèles économiques (piratage, streaming) et la réduction des revenus afférents, on avance toujours que les musiciens (et le spectacle vivant de manière générale) s’en tirent mieux parce qu’ils auront toujours les représentations. Mais pour un auteur, une dédicace ou une table ronde n’en sont-ils pas l’équivalent ? Dès lors, l’économie ne devrait-elle pas suivre ? Je n’ai pas de réponse absolue, juste ces éléments-là, et c’est le travail des syndicats et associations de démêler la chose (ce qu’elles font très bien, comme les derniers jours l’ont montré).

Cependant – et la boucle est bouclée – dans le cas qui nous intéresse, Livre Paris est un événement commercial. Que Livre Paris fasse payer tout le monde – éditeurs ET visiteurs – et ne rémunère pas les acteurs centraux de la manifestation pointe un des innombrables dysfonctionnements de notre secteur, et il est fantastique que tout le mouvement #payetonauteur porte enfin cet élément à la connaissance du public.

J’espère que cela se propagera aux autres grandes manifestations qui pratiquent la même chose, en silence, depuis des années.

  1. Hormis cas particuliers comme les conventions sur le modèle américain comme la Worldcon, où tout le monde est bénévole et où même G. R. R. Martin paie son billet et son hébergement.
2018-03-13T16:19:33+01:00mardi 6 mars 2018|À ne pas manquer, Le monde du livre|13 Commentaires

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