Entretien sur la série Léviathan chez Imaginelf

Mais en fait, Léviathan, ça parle de quoi ?

Léviathan, c’est une quête initiatique avec des flingues.

Lelf a réalisé un long entretien autour de la série Léviathan, principalement axé sur le premier volume, Léviathan : La Chute. Nous y parlons de la genèse de la série, de son discours et du choix de la forme du thriller. À découvrir sur son blog, Imaginelf.

2012-09-07T19:44:22+02:00vendredi 30 mars 2012|Entretiens|Commentaires fermés sur Entretien sur la série Léviathan chez Imaginelf

Tous écrivains de nous-mêmes

Alors que l’immense majorité de ceux qui en ont financièrement les moyens sont raccordés à Internet – c’est-à-dire fichtrement plein de monde -, que Facebook, Google et autres réseaux observent l’air de rien vos activités pour vendre vos données à des annonceurs, que la moindre photo se trouve diligemment archivée par 123people, que vos actes et vos erreurs se trouvent conservés sans limite de durée, se pose de plus en plus en fréquemment la question de l’anonymat sur le Net.

Deux positions illustrées par deux extrêmes : Mark Zuckerberg, le célèbre fondateur de Facebook, et Christopher Poole, fondateur de 4chan (le forum américain où l’anonymat est total et où les profondeurs du mauvais goût côtoient une forme de génie surréaliste – la plupart des mèmes d’Internet, des lolcats au Rickroll, ce sont eux). Pour le premier, « avoir deux identités de vous-mêmes, c’est la preuve d’un manque d’intégrité » (argument qu’on rapprochera sans mal du peu recommandable « ceux qui n’ont rien à se reprocher n’ont rien à cacher »). Pour le second, sur Internet, « le prix de l’échec est trop grand quand vous contribuez sous votre réelle identité ». Un débat sur la vie privée que certains pensent même sans objet, la notion étant potentiellement révolue. Je n’y crois pas, et je pense que l’idée, au contraire, est amenée à muter, comme la libération sexuelle n’a pas entraîné une débauche sans fin, mais construit, lentement mais sûrement, une liberté empreinte de discernement (youpi).

Je suis un fervent défenseur de la possibilité d’un anonymat sur Internet : l’interdire, comme notre chère majorité l’aimerait, n’a aucun sens vis-à-vis de la sécurité du territoire (ce dont on a déjà discuté ici) et ne gênerait que des utilisateurs peu expérimentés, soit nullement ceux dont l’activité peut présenter un quelconque danger. Au contraire, un anonymat qu’on peut choisir, raisonnablement sécurisé, permet justement la forme de créativité défendue par 4chan. Sérieux, elle est pas mortelle ma photo de Lady Gaga par là-haut quelque part ^^^(l’HTML c’est pas la fête de la mise en page).

Mais il existe nombre de situations où pouvoir être retrouvé sur le Net avec son nom est commode, dans la reconstitution d’un ancien réseau d’amis, d’une famille ou même pour être repéré à travers ses activités – si mon nom de domaine est mon prénom et mon nom de famille, ce n’est pas par hasard, c’est parce que j’espère bien qu’on va me trouver (zut à celui qui ne lira pas ça). Bien sûr, tout le monde ne souhaite pas ce genre d’exposition. Comment se protège-t-on dès lors qu’on lève le voile ? On en est encore à voir des utilisateurs de Facebook découvrir les réglages de confidentialité – souvent à la suite d’incidents malheureux – ou d’autres se barricader derrière une absence totale de publications, ce qui contrevient un tout petit peu à tout le concept d’un réseau « social », justement (et n’empêche pas FB de collecter quand même préférences et profils).

Or, communiquer, c’est forcément s’ouvrir un peu ; et s’ouvrir, c’est donner du pouvoir au monde extérieur, qui peut, à tout le moins, vous exhorter à une forme de cohérence (« Quoi, pourquoi tu reprends pas de ma paella, tu l’aimes pas ? T’as dit hier sur Twitter que t’en avais mangé une super chez ton cousin Albert ! »). Mais également vous suivre, vous découvrir, vous cerner…

Le paradigme me paraît très simple. Dès lors qu’on souhaite entretenir un minimum d’activité en ligne, et donc qu’on s’expose potentiellement à tous (sur Twitter par exemple), le choix n’est pas à faire entre un refermement étanche sur soi et une ouverture sans condition. Apprendre à utiliser les outils de communication, ce n’est pas seulement apprendre par coeur les réglages de confidentialité : c’est filtrer d’abord, soi-même, en amont, ce que l’on souhaite exprimer. Mais c’est aussi le tourner adroitement.

Le moyen le plus sûr de mettre en échec les systèmes automatisés qui nous cataloguent, de se prémunir contre les regards indiscrets et de protéger sa vie privée, est évidemment de choisir exactement ce que l’on souhaite voir apparaître, mais de le faire conformément à l’image que l’on souhaite projeter – et c’est le point important : le storytelling. Ce n’est pas mentir : de toute manière, nous présentons tous un visage différent en société, dans l’intimité, avec nos proches, nos amis, en fonction des groupes et des cercles. Nul ne peut connaître la totalité de la personne sur la base d’un seul visage – même sur la base de tous, car la personne reste de toute manière, bien souvent, un mystère également pour elle-même. De même, l’erreur consiste à croire que notre wall Facebook, notre timeline Twitter, nous reflètent exactement. C’est un autre visage, qui prend, qu’on le veuille ou non, une existence séparée et indépendante : pour cette raison, c’est un visage auquel il convient de réfléchir en amont et de construire. Quand notre persona en ligne devient une création – fondée sur la réalité que nous sommes, ou percevons être, à condition évidemment de ne pas basculer dans la mythomanie absolue – la notion de vie privée prend un tour entièrement différent, puisque nous la contrôlons au lieu d’être contrôlée par elle.

Encore une fois, ce n’est pas mentir ; pas plus que refuser de répondre à une question personnelle ne saurait représenter un mensonge par omission. C’est un choix quant à ce que l’on souhaite être – et un des rares que nous avons dans un monde de contraintes. Il s’agit de s’utiliser activement comme matériau de création, de la même manière que le romancier peut s’autoriser quelques entorses à la vraisemblance pour rendre son histoire plus intéressante, pour asseoir l’illusion de réalité du monde qu’il décrit.

Il s’agit de se créer, de contrôler ce que l’on veut offrir au monde. Nous avons aujourd’hui la possibilité d’être nos propres fournisseurs de contenu. Une autobiographie, tout simplement, laquelle n’est jamais fidèle à la réalité.

C’est tellement plus amusant. Et avouez qu’en plus, ça rendrait ledit contenu vachement plus palpitant.

2011-03-28T18:55:40+02:00lundi 28 mars 2011|Geekeries|4 Commentaires

Question : où allez-vous chercher tout ça ?

(c) Disney

Encore une petite période de silence, mais je reprends progressivement le fil d’une activité normale (lire : raisonnable) et donc l’ouverture de ce bar et l’approvisionnement en bibine fraîche. Il y a une question qui était arrivée depuis un moment, très fondamentale :

 

Quand on a une idée en tête c’est dejà pas mal. Non ?

On essaie de l’exploiter un peu, on y ajuste d’autres idées, ca forme un tout cohérent et on se dit,  après 3 mois de gestation  : mouais, ca pas si mal, allons y.
Mouais… sauf que quand je m’arrête dans une librairie, quand je jette un regard envieux et jaloux sur les couvertures, quand je bave sur les 4ieme de couverture, personnellement je repars de là en me disant que mes idées sont nullissimes et aussi développées qu’un embryon d’huitre de 2 jours.

Alors oui, ou allez vous chercher toutes ces idées ? Qu’avez vous dans vos cerveaux pour en sortir des trucs comme ca ? C’est limite effrayant  !! 😉

Bon, déjà, les quatrièmes de couverture sont conçues comme ça : pour donner envie, pour présenter les points forts d’une histoire et donc mettre en avant ce qu’elle a de meilleur. Une bonne quatrième peut sublimer le contenu d’un livre, mais, comme on l’a tous vu un jour, le récit n’est pas forcément à la hauteur des promesses (« La richesse de Tolkien, la drôlerie des Monty Python et le style de Jean Lorrain ! »). Il ne faut certainement pas complexer face à elles ! Sans compter que, sur un livre publié, il y a eu le retravail de l’auteur, les suggestions de l’éditeur et parfois des commerciaux, une foule de regards extérieurs qui visent tous à ce que cette histoire donne son plein potentiel.

D’accord. Mais ce n’est qu’esquiver la question. Où va-t-on trouver des idées ? Je dirais que trouver des idées n’est pas un problème : le monde en fourmille. Ouvrir la presse, se balader sur le Net, rester ouvert à son environnement amène des quantités d’idées, parfois dans les moments les plus improbables. Il faut rester disponible, à l’écoute du monde, et elles viennent d’elles-mêmes. Je suis convaincu qu’il n’y a pas de mauvaises idées : il y a, en revanche, les idées qu’on traitera de manière intéressante parce qu’elles nous concernent d’une manière ou d’une autre, et celles avec lesquelles on n’a pas de véritable lien.

Ce qui compte, c’est donc de trouver les idées qui conviennent pour soi ; non  pas creuser le même sillon et traiter toujours les mêmes thèmes, mais apprendre à se connaître pour remarquer, parmi la foule de récits potentiels qui peuvent naître, ceux que l’on a vraiment envie d’écrire, ceux qui résonnent avec nos convictions, nos désirs, nos révoltes, ceux que l’on veut vraiment explorer et suivre pour découvrir où ils nous conduiront. Si l’on ne jure que par la hard science, une idée purement romantique à la façon du Journal de Bridget Jones, aussi riche et intéressante soit-elle, ne résonnera guère, et son exécution va s’en ressentir.

Car je pense aussi que l’exécution prime sur l’inventivité. La meilleure idée du monde ne franchira peut-être même pas le comité de lecture de l’éditeur si l’exécution est bancale, insuffisante, si le potentiel d’une grande idée n’est pas exploité convenablement – alors qu’on peut faire une grande histoire avec un archétype classique, de Romeo et Juliette à Avatar. Il faut ensuite tirer le maximum de ce germe d’envie, qu’on reconnaît parfois à un frisson caractéristique bien physique (comme le disent deux Elisabeth, George et Vonarburg, dans leurs livres d’écriture respectifs, « le corps sait »). Et c’est peut-être la partie la plus difficile : leur faire exprimer (au double sens de la parole et de presser comme un citron) leur potentiel, trouver la raison pour laquelle cette idée a séduit, et l’histoire qui se trouve ensuite derrière. Les mûrir, les méditer, en suivre les implications et ramifications, les ressasser jusqu’à pouvoir leur faire porter un récit qui compte, à tout le moins, à ses propres yeux. C’est là, peut-être, qu’on touchera à une authenticité qui pourra atteindre et émouvoir, par la suite, le lecteur.

Où va-t-on donc chercher tout ça ? À l’extérieur, autant qu’en soi. La psyché humaine compte un nombre limité de grands thèmes, aussi vaste soit-il : l’amour, la mort, la perte, le dépassement de soi, la liberté… Le plus important, à mon sens, c’est de chercher en soi-même, à force d’introspection et de ruminations,  ce que l’on a de personnel à dire sur la question, et le dire ensuite du mieux possible. Je pense humblement que c’est là que se terrent les idées qui comptent vraiment. C’est cet aspect qui les rendra bonnes, et leur rumination qui les rendra originales. Mais l’originalité n’est, en quelque sorte, qu’un effet secondaire qui vient dès qu’on a suffisamment creusé, avec sincérité, ce qui fait l’honnêteté de notre regard et de ce que l’on cherche à traiter. Elle n’est pas un but en soi. Chercher sans relâche sa propre parole, ne pas limiter ses ambitions, aller vers le lecteur, voilà à mon sens les buts véritables.

2014-08-05T15:23:05+02:00mardi 8 mars 2011|Best Of, Technique d'écriture|18 Commentaires

Nancy Kress, Characters, Emotion & Viewpoint

« Story is character », dit Elizanbeth George dans Write Away1. On peut disconvenir de la formulation, mais une évidence subsiste : aucune histoire, aussi passionnante soit-elle, ne peut subsister sans personnages forts, intéressants, qui vivent et qui souffrent, alors qu’une histoire un peu faible peut être sauvée par des personnages inoubliables (que serait How I Met your Mother sans Barney ?). La création d’individus fictifs crédibles, originaux et surtout vivants est un des grands défis de l’écriture, et c’est ce à quoi ce livre cherche à répondre.

Le nom de Nancy Kress est un gage de qualité : gagnantes de plusieurs prix Hugo, Nebula, Asimov’s, on la connaît en France entre autres pour le cycle de La Probabilité, très chouette trilogie de space opera un peu hard science sur les bords avec des idées originales et une civilisation (Monde) attachante. Et l’on ressent dans ce volume la même clarté qui préside à sa plume de romancière : elle domine son sujet et parvient à le communiquer avec une érudition qui ne sacrifie jamais à la pédagogie.

Au cours de ces 200 pages, Kress aborde tous les sujets relatifs à la création et à la mise en scène des personnages : historique, présentation, changements, point de vue (un bon quart dévolu à ce seul aspect). Comme souvent dans ce genre de manuel, elle mélange théorie et techniques ; si la première mérite d’être disséquée et méditée en détail par le lecteur, les secondes ne devront pas être prises comme un inventaire exhaustif, mais simplement comme des exemples qu’il faudra s’approprier, puis détourner. De nombreux exercices en fin de chapitre, bien pensés, enseigneront un certain nombre d’astuces à celui qui les fera avec assiduité.

On résume souvent la création de personnages à une fiche détaillée et à un environnement, alors que le plus important, pour l’écriture d’une histoire, est leur motivation, leurs objectifs, leur vision de monde (lesquels découlent de ce fameux passé, mais il est une charpente qui étaye l’identité et non l’essence totale du personnage). Kress accorde une place non négligeable aux détails biographiques, mais laisse justement cette motivation émerger et appuie son importance dans l’histoire. On peut regretter qu’elle n’insiste pas davantage sur le lien que nourrissent personnages et intrigue – la motivation doit venir justement servir l’histoire que l’on souhaite raconter – mais il faut supposer que cela dépassait le cadre de ce volume et que la pratique se charge de l’enseigner.

Toutes les techniques que présente ce volume sont relativement fondamentales, ce qui en fera une lecture extrêmement profitable pour le jeune auteur, qui sera bien inspiré de faire les exercices proposés. L’écrivain expérimenté n’y apprendra probablement rien de très nouveau, à part un fondement théorique poussé à ce qu’il fait peut-être intuitivement, ce qui est toujours bon à prendre, et justifie pleinement la lecture.

Une épiphanie peut cependant toucher : Kress conclut son livre sur une leçon profonde et simple, comme le sont toutes les bonnes leçons ; un piège dans lequel, à mon humble avis, tous peuvent tomber. Le meilleur service qu’un auteur peut rendre à son récit, dit-elle, c’est de comprendre que c’est l’histoire de ses personnages, et non la sienne propre. Un agréable précepte à encadrer au-dessus de son bureau qui allège les enjeux : en libérant l’esprit et la narration, il encourage la prise de risques et pousse à aller chercher au fond de soi cette vérité qui fera le sang d’un beau récit.

  1. « L’histoire, c’est les personnages », dans Mes Secrets d’écrivain ↩
2014-08-05T15:23:05+02:00mercredi 26 janvier 2011|Best Of, Technique d'écriture|5 Commentaires

Liens entre traduction et écriture

Ansset posait en commentaire la question suivante :

Le fait de lire / traduire de l’anglais apporte-t-il un plus à l’auteur que vous êtes (ou « vous a-t-il apporté beaucoup au début ? »)

C’est une question qui revient assez souvent, aussi mérite-t-elle peut-être un billet à elle seule.

Oui, lire l’anglais est un gros plus. En-dehors de la réponse un peu classique sur l’ouverture au monde et à des cultures différentes que constitue l’apprentissage d’une autre langue, c’est bêtement très utile pour les recherches académiques (on trouve plus de choses en anglais en accès libre et même des ouvrages plus pointus). D’autre part, cela aide beaucoup pour l’étude de la technique de l’écriture (laquelle est bien plus documentée en langue anglaise). Mais c’est la partie émergée de l’iceberg.

La traduction est une excellente école d’écriture (même si je ne recommanderais pas de passer spécifiquement par là pour écrire, comme me le demandait Galactic Sud : cela ressemblerait à s’entraîner au saut en hauteur dans le but de pratiquer un marathon – certes, cela muscle les jambes, ce n’est pas vain, mais autant attaquer directement par la course à pied). En effet, elle exige de travailler tous les domaines purement techniques de la rédaction de fiction, à savoir ceux qui relèvent de la langue : rythme, registre, exactitude, concision, style, etc. Et même, contrairement aux idées reçues, la part de création n’est pas absente de l’exercice comme dans le cas des recherches de néologismes ou la traduction de poésies : toute traduction est nécessairement une adaptation qu’on veut la plus fidèle possible, mais le texte est obligatoirement présenté à travers le filtre de la sensibilité du traducteur. C’est cela qui fait de la traduction littéraire une pratique nécessairement humaine et impossible à automatiser.

La traduction entraîne  à avoir une attitude professionnelle vis-à-vis de l’écrit : c’est un matériau qu’il faut plier à sa volonté et cela contribue à désacraliser sa propre production. Il faut couler dans le style de l’original, sa pensée, ses intentions, et les retranscrire fidèlement en tirant parti de tout l’éventail d’expression de sa propre langue, mais en communiquant l’effet de l’original – changer de registre en conservant la même force. À ce titre, cela permet aussi de sortir de sa propre zone de confort en défrichant d’autres modes d’expression, en adoptant d’autres genres, d’autres modes de traitement, en les voyant en action. Mais la traduction représente aussi la lecture la plus profonde que l’on peut faire d’un texte puisqu’il s’agit de se l’approprier pour le restituer en réussissant un perpétuel numéro d’équilibriste entre fidélité et naturel : on réalise presque inconsciemment une analyse permanente du texte et l’on décortique par conséquent les techniques employées par les meilleurs, qu’il s’agisse de construction d’intrigue ou de personnages. C’est évidemment très instructif et nourrissant pour sa propre plume.

En un mot, la traduction littéraire a pour effet secondaire d’associer analyse profonde de la fiction et pratique de l’écriture dans un but précis. C’est donc, pour moi en tout cas, un excellent exercice qui m’a beaucoup appris et j’ai nettement senti un saut dans mon aisance (et la qualité de la production ?) dès que je me suis mis à la pratiquer de façon professionnelle.

Pour compléter, quelques entretiens extérieurs où le sujet a été également abordé : sur IfIsDead ; par Lucie Chenu sur nooSFere (l’entretien date un peu, il remonte à 2003) ; le dossier traduction réalisé par ActuSF.

Illustration par Underdark, licence CC-BY-SA-3.0.

2014-08-05T15:23:06+02:00lundi 13 décembre 2010|Best Of, Technique d'écriture|3 Commentaires

Liberté de la diffusion et publicitaires : petit retour

Retour deux semaines plus tard : l’article intitulé « Comment la libération de la diffusion fait le lit des publicitaires » a suscité toute une quantité de réactions, sur Twitter et des blogs, allant de l’assentiment à l’hostilité la plus franche (et même des insultes, rétractées par la suite, mais ça fait drôle) : le numérique cristallise beaucoup d’espérances, mais aussi un certain nombre d’extrêmismes, dont, évidemment, cet angélisme dont je me méfie énormément – mais un angélisme en mode Tipiti au pays des Toupoutou :

Je constate avec un certain amusement que je peux basher le Pape, tout le monde s’en contrefout, mais qu’on ne peut apporter de critique argumentée sur les espérances d’Internet sans prendre le risque de se prendre une croisade sur le coin de la figure, parce qu’Internet, c’est sacré, c’est le salut, et tu n’impliqueras point qu’il pourrait ne pas être parfait. Il doit y avoir une leçon à tirer de tout ça sur notre époque, je suppose.

Bref, maintenant que la houle est retombée et que j’ai un peu de recul, je voudrais apporter quelques clarifications qui paraissent nécessaires :

  • Je suis un geek. J’étais déjà sur Internet à surfer la nuit sur quatre machines à la fois dans les salles de mon école à l’époque où bien des activistes d’aujourd’hui n’en entendaient que seulement parler. L’information, puis le Net au tout début de sa démocratisation sont ma culture et ma patrie depuis, euh, toujours. Mais c’est bien pour cela que je m’avère prudent avec les miens : il faut être attentif à ses amis et à sa famille pour les prévenir quand on a l’impression qu’ils risquent d’errer, en espérant qu’ils fassent de même avec soi. Avec un détail d’importance : il ne convient pas de convaincre, mais d’être entendu. Je ne donne de leçons à personne ; je m’interroge, je m’inquiète.
  • Je ne prétends rien inventer. Oui, la publicité existe déjà à notre époque, oui, le numérique offre la possibilité d’exister à des oeuvres qui n’auraient jamais vu le jour en fonction de leur faible coût, oui, la promotion est évidemment importante. Il est nécessaire qu’on parle de soi pour trouver son public. Je critique seulement l’idée selon laquelle le numérique doit tout abattre, tout changer, tout réinventer, et, ce faisant, nous sauvera tous. J’avance que cette optique conduira à un déséquilibre peu souhaitable en faveur des communicants et non de l’art alors que les deux, idéalement, seraient en équilibre.
  • J’espère me tromper. Je ne tirerais aucun plaisir à avoir raison, pas plus qu’on ne se réjouit de voir les éléments dystopiques d’une fiction se concrétiser. Bien sûr, j’aimerais que le numérique permette à tous de vivre, qu’on trouve un juste équilibre entre acteurs, que la communication ait un rôle d’information et non de matraquage médiatique. Mais si je parle de tout cela, c’est que je n’en suis pas sûr ; c’est que j’ai peur d’avoir raison. Alors, rendez-vous dans quelques années, en espérant que nous trinquerons ensemble à ma bêtise infondée et je vous assure que je serai le premier à vider la bouteille.
  • Quant aux attaques ad hominem, ma foi, j’ose espérer que mes actes et mes archives suffisent à en démontrer l’inanité.

Retour à des activités un peu plus funky dans la semaine !

2010-09-20T12:31:58+02:00lundi 20 septembre 2010|Humeurs aqueuses|4 Commentaires

Comment la libération de la diffusion fait le lit des publicitaires

Attention, article impopulaire.

L’édition électronique fait couler beaucoup d’e-ink en ce moment ; après la musique et le cinéma, c’est au tour de la littérature de se voir numérisée en masse, et d’affronter les défis posés par ce bouleversement. (Le but de cet article n’est certainement pas d’étudier la question en entier, mais mon petit orteil me dit qu’on n’a pas fini d’y revenir.) Face au changement, très schématiquement, on discerne trois attitudes :

  • L’édition classique, héritière de contraintes légèrement prosaïques comme des salaires, des loyers, des frais d’entreprise, s’efforce de transposer son modèle économique à ce nouveau monde sans y laisser des plumes.
  • Beaucoup d’internautes et « affiliés » (start-ups dans le domaine) scandent que « le vieux modèle est mort », qu’il faut une révolution, qu’il faut tout faire péter, sans proposer grand-chose de réaliste qui dépasse l’échelle d’une relative confidentialité. (Même Benjamin Bayart, directeur de FDN, à qui j’avais posé la question, pataugeait un peu sur ce point bien qu’il présente une argumentation tout à fait raisonnable sur les limites du vieux modèle.)
  • Les auteurs et créateurs, assis entre deux chaises, qui aimeraient bien ne pas se faire bouffer par ce qui se prépare en grande partie sans eux, ont souvent de belles idées sur la circulation de la culture, ou bien sont terrifiés par ce qui se prépare mais n’osent rien dire de peur qu’une campagne de presse négative comme Internet sait si bien en lancer ne se déchaîne contre eux (les trois n’étant pas mutuellement exclusifs).

Or, je vois se promener depuis un bon moment maintenant sur la toile un angélisme branchouille, où l’on parle de « nouveaux métiers », de « nouveaux horizons », où le nouveau rebelle est le type qui pirate pour saper les méchantes forteresses du grand capital, où la liberté de création et de diffusion sera la garante absolue de la diversité de l’offre, et où tous les créateurs pourront vivre joyeusement, même les plus confidentiels. Youpi arcs-en-ciel.

Je n’y crois pas un seul instant. Et je m’en vais démontrer pourquoi, en distribuant deux ou trois flying high kicks, parce que ça commence à me courir depuis un moment, et puis qu’un article énervé c’est toujours plus marrant à lire, et je pense à ta marrade, ô auguste lectorat, alors lâchage.

Évacuons tout de suite un certain nombre de présupposés de l’argumentation.

  • Je postule que le créateur doit être rémunéré correctement pour son travail. Pour deux raisons :
    • D’une part par justice : le travail apprécié doit être rémunéré.
    • D’autre part par nécessité structurelle. Créer demande du temps, un investissement personnel, une pratique régulière, un état d’esprit ; ce peut être l’oeuvre d’une vie, et il faut que le créateur puisse s’y consacrer sans obstacles. La rémunération juste de son travail devrait idéalement être donc investie dans la suite de cette création. Par ailleurs, un créateur fauché, sans retour juste, finit par laisser tomber et faire quelque chose de plus productif et satisfaisant de sa vie. Oui, créer est une vocation, un besoin impérieux qui viendrait presque d’en-haut mais, au bout d’un moment, la lassitude finira – en moyenne – par s’installer, ne laissant que des apprentis en mal de reconnaissance. Rémunérer le créateur, c’est s’assurer de la santé de la culture – et donc le plaisir qu’on y prend.
  • Je rappelle que je suis fermement anti-DRM, anti-Hadopi et toutes les horreurs qui vont avec. À titre personnel, le piratage ne me dérangerait pas si j’avais l’assurance de gagner par ailleurs correctement ma vie. Je me suis très longuement exprimé sur la question l’année dernière.

Unicorns and rainbows

L’angélisme dont je parle plus haut appelle de ses voeux un monde en quelque sorte déréglementé, peut-être souhaitable dans une certaine mesure, mais dont les conséquences, je le prédis telle Cassandre, seront aux antipodes de ce qu’on imagine. Quelle est l’hypothèse principale de ce monde ? Avec la baisse des coûts de production, l’offre devient pléthorique (encore plus). Toutes les étrangetés peuvent théoriquement se retrouver publiées sur la toile ; chacun y va de l’ouverture de sa boutique, de sa micro-structure, etc. Les éditeurs reconnus poursuivent, voire augmentent leur imposant rythme de publication.

Les conclusions tirées sont triples :

  • La part de distribution et diffusion disparaît (ou se réduit grandement), ce qui se répercute sur la rémunération de l’auteur (qui augmente en proportion) et le prix du produit final (qui baisse).
  • Information universelle et immédiate grâce à la toile : choix informé de l’acheteur. « Tout le monde a sa chance. »
  • Conséquence : accès universel à la culture. Élargissement du marché. Plus de lecteurs, donc plus de rémunération pour plus de créateurs, croissance de la culture, mutation de la société qui sort de la médiocrité et ouvre une nouvelle ère d’éducation et d’échange qui met fin à la guerre et sauve le monde (quand je lis certaines aspirations, je vous jure que j’exagère à peine).

Et moi je dis : bullshit.

Le piège de l’économie classique

Bullshit pourquoi ?

Parce qu’aussi paradoxal que cela puisse paraître, cette vision qui ne renieraient pas certains altermondialistes tombe dans un piège ultra classique de la doctrine économique. Elle postule que le lecteur est un agent économique parfait. C’est-à-dire qu’il constitue une entité prenant des choix rationnels fondés sur l’hypothèse suivante : il cherche à maximiser son utilité (= ici plaisir de lecture) sur la base d’une information exhaustive, anticipée et analysée.

Cela signifie qu’un lecteur théorique de ce monde futur, pour que ça marche, soit parfaitement informé sur ses domaines de prédilection et fasse un choix informé. Cela postule qu’il dispose donc d’une information fiable, mais surtout d’un temps potentiellement infini pour parvenir à sa décision, tout comme il dispose d’un temps potentiellement infini pour maximiser son utilité (= lire tout ce qui est susceptible de l’intéresser). On touche déjà du doigt les limites du modèle, puisqu’on les affronte déjà aujourd’hui avec l’édition papier. Sans compter que le livre se trouve aussi en concurrence avec la télé, les jeux vidéo, etc.

Conséquence : dans un monde où l’offre est pléthorique et peu coûteuse, mais où le temps d’information comme de consommation se limite toujours plus, comment va se faire le choix ?

Ma réponse est la suivante : à travers la promotion, la communication, en un sens la publicité.

Je pense que les « phénomènes Internet » actuels, de Cory Doctorow à Mikaël Vendetta en passant par Mozinor, se passent de commentaires : leurs initiatives ont créé du buzz (le mot magique qui fait rêver tous les marketeux). Ils ont trouvé le créneau différent, l’approche personnelle qui les a dégagés du lot. On ne parle pas d’eux parce qu’ils sont bons ; on parle d’eux parce que ce sont des phénomènes. Certains dépassent ce stade et s’avèrent des personnalités riches ayant un vrai discours (Doctorow) qui dépasse le buzz ; d’autres sont des flans qui tomberont à moyen terme dans les oubliettes de l’histoire (Vendetta).

Dans un monde où l’offre est pléthorique, dépassant largement les capacités d’information et de lecture de l’être humain moyen, lequel dispose d’un temps limité, c’est le matraquage médiatique qui va faire la différence. Qu’est-ce que je dois acheter ? À défaut, celui dont j’entends le plus souvent parler. Cela va aggraver la tendance « coup éditorial » qu’on subit déjà beaucoup, l’effet « Machin passe chez Fogiel et Ardisson », la construction de pseudo-scandales éditoriaux, etc. Qu’on parle de vous, cela peut vous tomber plus ou moins par hasard, mais c’est aussi une technique, une véritable science, qui coûte de l’argent : c’est le métier du publicitaire.

Attention, le buzz ou la présence médiatique peuvent être parfaitement légitimes en raison, encore une fois, d’un regard différent, d’une oeuvre particulière (Doctorow). Mais qu’on m’explique la légitimité de Mikaël Vendetta, qui est une parfaite construction médiatique ?

De plus, ce matraquage va muter pour noyauter l’information publique (blogs, forums), afin de se dissimuler dans des recoins supposés indépendants. C’est déjà le cas et connu dans le monde du jeu vidéo où certains posteurs sont de suspects avocats indéfectibles d’une même marque… Les majors suivent l’exemple pour constituer de vraies forces de frappe répandant avis favorables et construisant des buzz de toutes pièces.

Je ne dis évidemment pas que tous les blogs se laisseront embarquer – j’en connais personnellement qui ont refusé toute forme d’affiliation et l’ont même publiquement dénoncé, s’attirant des inimitiés au passage. C’est courageux et nécessaire. Mais c’est aussi une affaire de spécialistes. Le visiteur moyen, qui travaille toute la journée, n’a aucune volonté d’exégète mais juste de consommer de la littérature pour son plaisir (et il a mille fois raison), n’a pas le temps, l’énergie, ni même l’envie d’aller démêler le vrai du faux. Et c’est normal.

Loin d’être l’Eldorado fantasmé qu’on nous promet, je regarde donc avec une extrême suspicion les discours idéalistes de dissémination culturelle parce qu’on le veuille ou non, réaliser un choix informé, à moins qu’on soit spécialiste, devient quasiment impossible. Il faut se convaincre une bonne fois pour toutes qu’il ne suffit pas d’être sur Internet pour exister. La conséquence logique est un glissement vers ceux dont c’est le métier de parler plus fort que les autres et d’être écoutés : les publicitaires.

En passant, je voudrais mentionner ce billet de Jean-François Gayrard de Numerik:)Livres, qui définit son métier comme celui d’un « propulseur littéraire ».

Dans des structures comme les nôtres, 100% numérique, quand on y réfléchit bien, l’édition pure occupe seulement 40% de notre temps. Tout le reste est consacré à la promotion dématérialisée sur les réseaux et les médias sociaux de nos auteurs et de nos titres. Nous propulsons plus qu’autre chose.

(Graissage de mon fait.) CQFD.

Sauf que ce métier existe : pour moi, quelqu’un qui passe 60 % de son temps sur la promotion d’une oeuvre, ça porte un nom classique et bien connu des métiers du livre : attaché de presse.

Avant que je ne me fasse sauter à la gorge, je voudrais quand même terminer en déclarant mon respect aux publicitaires et attachés de presse dont le travail est important et nécessaire. Comprenons-nous bien : je ne fustige nullement ces métiers (qui m’intéressent énormément, d’ailleurs). Je fustige l’angélisme qui constiute à imaginer un monde merveilleux, méritoire et bon marché où tout le monde aura sa place. Je répète : bullshit. La publicité sera plus nécessaire encore qu’aujourd’hui, et j’ai un scoop : elle n’est pas gratuite.

Maintenant, à votre avis, qui aura les moyens de la payer ?


Le Buzz ( Le Tutoriel #2 )
envoyé par mozinor. – Cliquez pour voir plus de vidéos marrantes.

2016-01-19T14:25:20+01:00mardi 7 septembre 2010|Best Of, Humeurs aqueuses|8 Commentaires

Interfictions 2 : appel aux arts-mes

Couv. Alex Myers

Couv. Alex Myers

Petite interruption dans le cours du programme établi. Toujours dans le but de soutenir l’anthologie Interfictions 2 – les anthos jouissent peut-être d’une exposition encore plus faible aux États-Unis qu’en France et le marché se montre encore plus concurrentiel – l’Interstitial Arts Foundation multiplie les initiatives. Celle-ci peut intéresser les lecteurs… comme les artistes qui se montreraient inspirés par les textes du livre ou par, de façon générique, le projet en lui-même.

Comme pour la sortie du premier volume, l’IAF organise une vente aux enchères d’objets, bijoux et autres œuvres fondées sur les nouvelles d’Interfictions 1 et 2. Elle se déroulera en novembre (voir le site) pour coïncider avec la sortie du livre. La nouveauté cette année consiste à en élargir le champ également à la musique, invitant compositeurs, DJs et autres à créer des mixes ou morceaux inspirés par les nouvelles de l’anthologie. L’IAF serait ravie de recevoir vos créations (liens : pour les musiciens / autres arts). Des extraits de textes sont disponibles sur le site pour alimenter l’inspiration.

Évidemment, j’avoue que je serais très honoré et ravi si quelqu’un se sentait assez inspiré pour travailler sur « L’Île close ». Voici la version originale de l’extrait choisi par l’IAF pour illustrer la nouvelle :

Je me demande encore pourquoi je t’écris. Après tout, demain tu disparus, hier tu disparaîtras. Rien ne change et tout fluctue sur cette île qui s’étrécit, se dilate… Sais-tu combien c’est difficile de vivre une infinité de vies à la fois ? Une infinité, dis-je, en réalité il s’agit seulement d’un grand nombre, où au fond je reste la même. J’ai consigné sans cesse ces mots sur le papier et je ne l’ai encore jamais fait. Je suis jeune et vieille, l’épouse qui aime et trahit, la figure hiératique.
Mais surtout, je suis fatiguée.

Couv. John Howe

Couv. John Howe

Pour mémoire, le texte est disponible sous forme de podcast sur utopod.com (partie 1, partie 2), et bien sûr dans l’anthologie De Brocéliande en Avalon dirigée par Lucie Chenu, éd. Terre de Brume. Je peux aussi transmettre le manuscrit de la nouvelle aux artistes qui souhaiteraient travailler dessus (me contacter en privé pour engager la discussion).

La rémunération est évidemment inexistante en-dehors de mon enthousiaste reconnaissance, mais il me semble que c’est une belle occasion de se faire connaître dans le cadre d’un projet réalisé aux États-Unis et cela peut servir de tremplin et de vitrine.

Je suis à votre disposition pour toute discussion bien évidemment.

(Par ailleurs, l’appel à dons est toujours ouvert. Il n’est pas encore trop tard pour que votre nom puisse apparaître dans le livre, et l’IAF propose toutes formes de reconnaissance – et j’y rajoute en bonus, non pas une, ni deux, mais trois fois mon éternelle gratitude !)

2010-02-01T16:39:57+01:00lundi 6 juillet 2009|Actu|2 Commentaires
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