À propos de LD

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Je veux écrire. Je démarre par où ?

bad-advice-675x900C’est une question qui revient souvent, et qui paraît simple en apparence, mais à laquelle on trouve soit des réponses très vagues (« mets-toi à écrire, travaille, fais des efforts, mange macrobiotique ») soit très commerciales (« facile ! achète mes cours par correspondance qui feront de toi un auteur de best-seller, seulement 99,99 € ! »). Il faudrait donc tenter de taper entre les deux :

Saurais-tu me conseiller des formations sur l’écriture ? Globalement j’ai des idées, je connais un peu mes points forts et faibles, mais je n’arrive pas à structurer mon projet, peut-être parce que je ne me suis pas encore posé les bonnes questions. Ou un bouquin ?

Si je prends la liberté de reformuler : je débute (ou presque), je veux écrire (commencer / finir mon projet), je prends le problème par quel bout ?

Il s’agira donc ici, pour les grands débutants, de proposer quelques éléments de base, de toutes premières pistes pour pousser au-delà de la simple écriture « pour le tiroir ».

L’art est un mélange de technique et de tripes

Dès lors qu’on veut écrire pour d’autres que soi, on cherche à être compris. Dès lors que l’on cherche à être compris, on cherche à communiquer des intentions (narratives). Dès lors que l’on cherche à communiquer des intentions, il convient de connaître le langage dans lequel on s’exprime. En littérature, ce n’est pas seulement l’orthographe et la grammaire, ce sont aussi, beaucoup, les codes de la narration (qui ne sont en rien des règles, mais permettent de comprendre les attentes d’un lecteur et donc de maîtriser son récit).

Tout art est un équilibre entre :

  • La technique – la domination, disons, de son art, la maîtrise de son langage particulier, de manière à servir au mieux les intentions, les effets que l’on vise à obtenir ;
  • Les tripes – je n’aime pas le terme d’inspiration, qui donne l’impression d’un processus évanescent. Les tripes, c’est l’originalité de sa propre voix ; l’émotion personnelle, le regard individuel sur le monde – tout ce qui fait qu’un auteur, quand il va chercher profondément en lui, est le seul à pouvoir dire ce qu’il a à dire, et joue potentiellement sa vie et son sang dans un texte, parce que ce qu’il a dit a de l’importance pour lui.

La techique se développe, se travaille, s’apprend, potentiellement avec un tiers (cours / atelier / livre / relecteurs / etc.). Cela s’enseigne aussi relativement bien.

Les tripes viennent avec le travail, la maturité, l’affinement du regard. En un sens, elles se « travaillent », mais ne se travaillent qu’à force d’écrire, de se casser les dents, d’apprendre de ses erreurs : c’est un mûrissement individuel.

La technique peut éventuellement atteindre un degré où l’on n’apprend plus grand-chose (comme un musicien virtuose finit par jouer sans trop de difficultés une grande partie du répertoire et plafonne s’il n’essaie pas de pousser plus loin). Les tripes s’apprennent pendant une vie entière et relèvent du parcours de chacun.

Travailler la technique donne de la structure, de l’unité aux tripes, et aide à affiner davantage leur expression.

Apprendre la technique ?

Qu’est-ce qu’on apprend, en gros, dans la technique ? Liste non exhaustive :

  • Construire un personnage
  • Maîtriser un rythme narratif
  • Affiner le style
  • Échafauder une intrigue intéressante
  • Gérer la tension
  • Etc.

Mais le plus important consiste à apprendre à se connaître soi-même pour employer les outils qui correspondent au mieux à sa façon de fonctionner.

kingwritingquoteApprendre seul

Il y a assez peu, en France, de ressources orientées sur l’approche pratique de l’écriture (même si cela évolue lentement), notamment dans la technique narrative. C’est un discours encore très anglo-américain, où les ressources sont légion : la moindre recherche Google livrera trois kilos de sites plus ou moins bien fichus. Être anglophone donne donc, clairement, un atout sur ce plan : l’approche est bien plus « mécaniste » qu’en France. (Une approche à consommer toutefois avec modération.)

Cependant, on commence à avoir pas mal de choses en français d’intérêt. Je vais forcément citer mes propres articles sur l’écriture, qui visent justement ce but (il faut bien que ça serve !) + les présentations des ateliers et masterclasses réalisés par Jean-Claude Dunyach et moi-même dans le cadre des Imaginales, téléchargeables ici. Cela fait déjà pas mal de matériel, qui donnera quantité d’autres pistes pour aller plus loin.

Question livres francophones, la porte d’entrée incontournable me semble être Comment écrire des histoires d’Élisabeth Vonarburg (chroniqué ici). On pourra enchaîner un peu plus tard avec Mes Secrets d’écrivain d’Elisabeth George (chroniqué ici).

Point de vue anglophone, le pendant du Vonarburg me semble être The Art of Fiction de John Gardner (non traduit), chroniqué ici. Le podcast Writing Excuses est un must (parmi les intervenants réguliers, on trouve Brandon Sanderson, devenu un des plus grands noms de la fantasy US).

Et ensuite ? La première règle de Robert Heinlein est : tu dois écrire. Il faut s’y mettre – s’exercer, se faire lire, recueillir des commentaires, apprendre à se relire, et puis recommencer.

Apprendre avec d’autres

On voit apparaître timidement des masters d’« écriture créative » (suscitant la controverse) alors que c’est très accepté outre-Atlantique. Difficile d’en recommander, vu que je ne les connais pas, mais l’apprentissage de la technique dans un cadre universitaire ne me semble pas aberrant.

Beaucoup plus courant en France : les ateliers d’écriture (virtuels, par forum par exemple, ou en personne). Se répartissent grosso modo en deux grandes catégories :

  • Les ateliers « communautaires » – tout le monde est au même niveau ou presque, tout le monde veut s’entraider et progresser. Chaque participant peut proposer des exercices à tour de rôle, et/ou chacun se lit et commente son ressenti sur les textes des autres. Ils peuvent s’apparenter à des cercles de lecture, où l’on lit sa propre production aux autres dans le but d’avoir des premiers retours. Ils sont rarement payants (ou du moins, ils ne dépassent pas la cotisation annuelle à une association).
  • Les ateliers « encadrés » – un responsable d’atelier, parfois quelqu’un du métier, prépare les séances, donne des exercices d’écriture. La lecture est là aussi souvent publique, avec un retour des participants, mais le maître de séance, en principe plus expérimenté, aide à cerner les failles et propose des axes d’amélioration, à la manière d’un travail éditorial. La version la plus poussée de cette formule est la masterclass, où l’on s’approche du cours magistral. Le prix peut être là bien supérieur, et très variable (allant de l’investissement bien placé à l’arnaque pure).

La qualité d’un atelier d’écriture est directement liée à la bonne volonté des participants, et, dans le cas d’un atelier encadré, à celle de son responsable. Un atelier peut constituer une expérience vraiment enrichissante et instructive comme un gâchis de temps et d’argent. Prudence, donc, en particulier si le responsable de votre atelier encadré fait payer ses séances 250 € par personne et qu’il n’a jamais publié que deux livres à compte d’auteur en 1982.

En conclusion

Ce tour d’horizon très sommaire n’a pour vocation que d’aider au tout premier pas ; d’ailleurs, auguste lectorat, n’hésite pas à citer en commentaires tes ressources favorites pour aider les débutants. Le plus important (que je martèle en atelier d’écriture), c’est qu’apprendre à écrire, c’est apprendre à se connaître. Pour savoir :

  • Ce qui a véritablement du sens pour soi à dire, à mettre en scène, pour ne pas oublier le plaisir et découvrir sa propre originalité, son propre discours ;
  • La façon dont on a, soi-même, besoin de travailer pour déverrouiller sa créativité (tous les moyens sont bons – tant qu’ils restent dans le cadre de la loi, hein)

Tout apprentissage doit passer par ces deux filtres, car il n’y a pas de vérité universelle en art. C’est bien pour ça qu’on continue à en faire après plusieurs millénaires.

2018-07-17T16:55:56+02:00lundi 26 janvier 2015|Best Of, Technique d'écriture|53 Commentaires

Aux chutes de Cheoenjeyeon

En Corée du Sud, sur l’île de Jeju, rivières et cascades se répondent dans des paysages tirés de cartes postales fidèles à l’image qu’on se fait parfois de l’Asie.

At Cheoenjeyeon waterfalls

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2015-01-21T11:25:16+01:00vendredi 23 janvier 2015|Photo|4 Commentaires

Léger changement quant à la revue de presse

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Tout à fait, cette image n’a aucun rapport.

Toujours en mouvement est l’avenir, et toujours en mouvement est un site web : les chroniques des livres tombent toujours régulièrement (merci encore à vous, chroniqueurs, critiques, blogueurs, pour votre suivi fidèle et votre enthousiasme !) et je tiens à les relayer ; le problème (que je vois sur les statistiques de la newsletter, notamment), c’est que ça peut vite virer à l’ego-spam (« regarde comme je suis trop fort, deux fois par semaine : maintenant achète mes livres, gros naze »), ce qui est un tout petit peu aux antipodes de l’atmosphère souhaitée et de mes intentions.

Changement donc de régime (si j’ai correctement injecté la faille XSS dans la clé primaire de la jonction SQL du noyau Windows Media) :

  • La revue de presse disparaît de la newsletter (car je suppose que ce n’est pas prioritairement pour ça que les gens suivent le blog) ;
  • Relai direct des articles sur les réseaux sociaux (au lieu de renvoyer vers l’entrefilet du blog, qui renvoie ensuite vers la chronique) ;
  • Rien ne change dans le flux RSS (à la fois parce que c’est plus compliqué à faire, mais aussi parce qu’un flux RSS se survole plus facilement).

Mieux, moins bien ? Tu t’en balances, auguste lectorat ? Dis-moi tout en commentaires (et le premier qui poste « tout » sera fusillé d’un regard noir doublé d’un discret pouffement).

Ah, et sinon, le moment est peut-être bien choisi pour dire que j’envisage tout doucement une version 6 de cette plate-forme, notamment avec un meilleur support des mobiles et (tadam !) une boutique centralisée pour commander les livres chez ceux qui les vendent, notamment en numérique (car… du numérique va commencer à arriver en 2015) – et peut-être bien d’autres trucs (j’ai quelques idées qui me semblent intéressantes car utiles et un peu différentes de ce qu’on voit d’habitude). Dans l’ensemble, toutefois, cette version 5 ayant, me semble-t-il, fait ses preuves, la refonte sera moins drastique que pour les versions précédentes et l’organisation restera globalement la même. (Pour mesurer le chemin parcouru, j’ai gardé des captures d’écran des vieilles versions du site, notamment de la première de 2007, et OMG que c’était moche à l’époque.)

2015-01-21T10:55:02+01:00jeudi 22 janvier 2015|Dernières nouvelles|7 Commentaires

Mais qui voilà

Reçu aujourd’hui le dernier DVD de Therion – édition limitée, disponible seulement par commande dans les concerts, blah, blah, peu importe, le véritable objet de frime est ailleurs :

to_mega_dwayne

La musique de Therion ayant grandement accompagné l’écriture de Léviathan, il n’est finalement que justice que le DVD soit adressé à sa plus mystérieuse figure – je ne suis que le messager.

2015-01-21T10:08:22+01:00mercredi 21 janvier 2015|Expériences en temps réel|4 Commentaires

Le « Vonarburg » – un des meilleurs livres francophones sur l’écriture

Couv. Charles Montpetit

Couv. Charles Montpetit

Depuis le temps que je propose des articles sur la technique d’écriture, il serait quand même temps de parler convenablement dudit « Vonarburg » – Comment écrire des histoires, guide de l’explorateur – un incontournable (et un des rares) sur le sujet qu’on trouve en langue française. Autrefois difficile à commander, il est à présent ressorti dans une édition remaniée et définitive chez Alire ; l’article ici présent a été réalisé sur la version d’origine parue au Griffon d’Argile, mais vu qu’il n’y a, déjà, presque que du bien à en dire, on ne peut que supposer cette nouvelle édition encore supérieure.

Si ce livre est un incontournable, c’est qu’il fait partie des meilleurs en qualité, en accessibilité et en utilité, que ce soit en langue anglaise ou française. Il fournit dans une langue claire, mais sans sacrifier la profondeur, des éléments fondamentaux mais capitaux à la rédaction d’une oeuvre de fiction, mêlant principes généraux et avertissements pratiques quant aux pièges les plus courants. Rarement on trouve aussi bien exprimé le contrat liant l’auteur au lecteur : « mens-moi, mais fais ça bien » est devenu une formule répandue dans les ateliers d’écriture.

L’ouvrage s’organise en trois parties :

Les structures narratives posent des principes fondateurs quant à la narration, rappelant des notions élémentaires mais indispensables comme le point de vue ou l’usage des temps. Il faut remarquer que tout auteur se doit de connaître et de maîtriser parfaitement toutes les notions de ce chapitre jusqu’à ce qu’elles deviennent une seconde nature : il s’agit d’outils de base, mais aussi terriblement puissants quand on les domine. J’avancerais même que manquer à les maîtriser, c’est s’exposer à un refus quasiment assuré de son manuscrit. Très pédagogique et regorgeant d’exemples, le discours est à la fois lumineux et amusant.

L’entracte ou menu ludique est probablement la partie qui servira le moins à l’auteur en quête d’apprentissage. Un éventail de jeux littéraires (on y trouve cadavre exquis, anagrammes, jeux sur les homphones…) vise entre autres à dédramatiser le rapport à l’écrit, à lancer la créativité, à lui faire emprunter des chemins de traverse. On sort ici de la technique narrative pour aborder plutôt le domaine des exercices d’atelier ou de découverte.

Enfin, les problèmes narratifs traitent les obstacles, questionnements ou pièges les plus souvent rencontrés, mais dépassent aussi le simple catalogue pour aborder tout un éventail de principes importants, en particulier dans la présentation de l’univers (une difficulté particulière de l’imaginaire) et la gestion des personnages.

L’annexe propose une plongée rare dans la genèse d’une nouvelle rédigée par l’auteur elle-même : avec le texte achevé, on dispose des notes ayant conduit à sa création, ce qui est un document instructif et précieux.

Si l’on peut arguer que ce Guide de l’explorateur se destine probablement plus au débutant ou à l’auteur faisant ses premières armes, il pourra néanmoins être lu avec profit par tous, quelle que soit son expérience. L’ouvrage explicite en effet de façon claire et poussée un certain nombre de notions, permettant de les dépoussiérer voire de les cadrer (si ce n’est pas encore fait) avec rigueur. La partie sur les problèmes narratifs permet de (re)visiter des obstacles connus (ou qu’on découvrira) avec une nouvelle approche, et d’alimenter la réflexion (ou d’éviter de s’y cogner tête baissée).

La réception d’un livre sur l’écriture est extrêmement variable en fonction de la sensibilité du lecteur et du stade de sa maturation ; il est des rencontres qui se font au bon moment, des ouvrages qui arrivent trop tard, ou bien trop tôt. Mais s’il existe un volume qui s’approche de l’universalité sur le sujet, c’est bien celui-ci, probablement l’équivalent français de John Gardner (The Art of Fiction) – sauf que le Vonarburg, lui, est amusant à lire, en prime. On pourra en lire un extrait ici.

 

 

2018-07-17T16:55:56+02:00lundi 19 janvier 2015|Best Of, Technique d'écriture|4 Commentaires

Un défi de lecture autour de Reines et Dragons

Reines et Dragons était la première anthologie officielle du festival Imaginales que ma camarade Sylvie Miller et moi avions dirigée en 2012. Un livre magnifiquement servi par les splendides textes des auteurs, qui avaient su proposer des dragons majestueux et des reines charismatiques. (Oui, je n’ai pas de mal à dire du bien d’un ouvrage que j’ai dirigé : la qualité repose quand même principalement sur les épaules des écrivains !)

Un petit mot pour signaler donc que le blog Les Découvertes de Dawn propose sur l’année 2015 une lecture commune autour de l’anthologie pour les blogs qui le souhaitent. Pour en savoir plus, c’est ici.

2015-02-11T02:52:24+01:00jeudi 15 janvier 2015|À ne pas manquer|Commentaires fermés sur Un défi de lecture autour de Reines et Dragons

En route vers le Port d’Âmes

Et voilà, c’est parti, pour de vrai. Le contrat de Port d’Âmes, le nouvel opus d’Évanégyre – et comme toujours indépendant – a été signé avec les mirifiques éditions Critic, qui soutiennent l’univers depuis ses premières publications avec La Volonté du Dragon en 2010 et La Route de la Conquête, sorti l’été dernier. Port d’Âmes marquera une différence assez certaine avec les livres déjà publiés : loin des récits de guerre, et situé très tardivement dans la chronologie de l’univers, c’est avant tout une histoire d’ascension sociale et d’amour, ainsi que de confrontation à soi-même et à ses valeurs. Avec des complots dans tous les coins et une magie qui rappellera les guerriers-mémoire du Hiéral, pour ceux qui les connaissent…

Pour les lecteurs de longue date de ce blog, oui, il s’agit – enfin – dudit « supertanker« . Un manuscrit que je garde sous le coude depuis cinq ou six ans, achevé, donc, mais sur lequel je compte passer deux bons mois de corrections et de réécriture pures, de manière à l’amener aussi haut que possible. C’est un épais pavé d’un million de signes, mais j’y prévois des coupes – un cinquième, à vue de nez, afin de fluidifier le style, de dégager le superflu, bref, de ne laisser que le nerf de cette histoire.

Le livre sortira en août prochain, à une date équivalente à La Route de la Conquête en 2014. On en reparlera !

2015-02-11T02:50:55+01:00mardi 13 janvier 2015|À ne pas manquer|10 Commentaires

Les plus faibles des dieux

Par Tignous, victime de l'attaque

Par Tignous, victime de l’attaque

En préambule – guère capable de trouver des mots justes et bien tournés. Malaise physique, je me sens comme au lendemain de Fukushima, même si ça n’a rien à voir – le lendemain de la catastrophe nucléaire, l’art me paraissait insignifiant ; aujourd’hui, sa parole et sa liberté me paraissent plus que jamais capitales. Ainsi ébranlé, je n’ose imaginer ce que peut éprouver l’entourage des victimes. Il n’y a pas de mots, pas d’insulte assez forte. Je me suis longtemps posé la question de réagir ou non. Est-il pertinent de réagir à chaud ? Est-il pertinent de parler, tout court ? Et sinon, je fais quoi ? Business as usual ? Impossible. Comment ? Il est des cas où la superbe de l’ignorance est la meilleure des positions, mais ici, je crois qu’aucun libre penseur ne peut rester silencieux. Je cours le risque d’être bancal, inadéquat. Je le prends. Se taire, en l’occurrence, c’est donner raison.

Il y a avant tout la compassion et les pensées pour les victimes et leurs proches, qu’on ne connaît pas, mais auxquelles on s’identifie ; il y a un acte, et des douleurs, des vides, un choc qui dépassent l’entendement, et qui ont frappé le monde entier.

Mais qu’on ne se méprenne pas. Ce n’est pas une voix de peur. C’est une voix de solidarité. Les intentions du crime, la futile et absurde défense d’un nom qui n’est pas censé avoir besoin de cela, cela n’évoque que le plus abject mépris, le plus profond et unanime dégoût. Et ne mérite qu’une chose : qu’on redresse l’échine. Nous laisser ébranler dans l’intimité de nos pensées revient à accorder un soupçon d’ascendance à une barbarie qu’on n’oserait pas même qualifier de moyenâgeuse par égards pour le moyen-âge. On ne lui fera pas cet honneur-là.

Car bien faibles doivent être les dieux, bien fragiles doivent être les croyances, s’il leur faut redouter une simple parole, s’ils ont besoin de sang pour garantir leur existence. 

L’obscurantisme se bat avec les armes mal dégrossies de son ignorance : la violence et le dogme. Seule la faiblesse craint le doute, et emploie la barbarie pour le réduire au silence.

Nous – et ce nous désigne le collectif éclairé de l’humanité, de toutes obédiences, religieux ou non, de par le monde et l’histoire entiers, liés par une forme d’harmonie sociale fondée sur la liberté et la pensée – nous ne saurons être intimidés. Mais nous ne saurons, non plus, nous abaisser au niveau de ces criminels. Nous, collectif humain, etc. – nous, civilisation, quelle qu’elle soit, aussi perfectible qu’elle soit – valons mieux que cela.

Ne nous laissons pas diminuer, ne nous laissons pas terroriser, ne nous laissons pas sombrer dans la colère et la haine. Pleurons, mais laissons notre peine alimenter notre résolution pour défendre, plus haut encore, liberté et raison. Les victimes avaient la seule audace de s’exprimer. Ce crime veut faire taire la satire, la dissension : célébrons-la et portons-la plus haut. Les mots, la raison, ont du pouvoir. Ne laissons pas l’étincelle du débat rationnel vaciller, alimentons-la, toujours plus fort, dans la raison et le progrès. Fleurit sur les réseaux, en signe de solidarité, l’image « Je suis Charlie » – faisons honneur, ne répondons pas à la violence par la bêtise, mais asseyons davantage notre solidarité collective, l’éclat des Lumières face aux obscurantismes de tout bord, en faisant usage, à chaque instant, de notre intelligence. Je n’apprécie pas énormément l’humour du journal, mais ça n’a pas d’importance ; qu’on l’aime ou pas, ainsi qu’on l’attribue à Voltaire, il faut se battre pour qu’il puisse s’exprimer.

N’oublions pas que nous (fraternité humaine de bonne volonté et de tous horizons, de toutes obédiences, religieuses ou non, etc. – nous, gens fréquentables et civilisés) avons dépassé ces « armes » – et la notion même qu’une croyance s’impose par la force. Les Lumières, héritières des philosophes grecs et romains, la civilisation nous ont enseigné la valeur et la force du doute, du débat, facteurs de progrès. Nous nous sommes efforcés, et nous efforçons continuellement, de construire des sociétés hissant toujours plus haut l’égalité, le questionnement, la remise en question – vers l’amélioration de soi, et le progrès de la société. Sont-elles parfaites ? Aucune ne l’est, loin de là. C’est un cheminement, un processus1. 

Nos forces s’appellent intelligence, raison, éducation, réflexion, esprit critique, liberté d’expression. Nos cadres s’appellent lois, tribunaux, édictées au cours d’un processus démocratique, certes grandement perfectible, mais c’est encore le moins mauvais de tous les systèmes (Churchill). Nos gardiens sont les forces de police et d’enquête, mandatés par la République. Dans les jours qui viennent, dans les émotions qui nous secouent, nous agiteront au quotidien sur les réseaux, dans la vie courante, rappelons-nous l’édifice de la civilisation, en perfectionnement constant, fondé sur la raison, une force que les barbares ignorent, car ils ne savent que prouver leur faiblesse, leur stupidité et leur peur à travers la violence. Nous sommes, chacun, à notre échelon, les garants de cette civilisation, dans nos actes, nos paroles, dans l’usage de notre raison, de notre esprit critique, dans notre ouverture à la différence, bref, dans l’emploi de cet organe appelé cerveau – autant que dans notre maintien et notre défense fermes des principes de liberté qui nous gouvernent, qu’il s’agisse de la liberté d’expression et de la presse, ou de la traque sans merci des assassins.

Il convient de rappeler que le dieu faible défendu par les criminels d’hier n’est pas celui de la grande majorité des musulmans d’aujourd’hui. De la même façon que la France est héritière des Lumières avant d’être la fille aîné de l’Église, l’héritage du monde arabe, s’il est besoin de le rappeler, ce n’est pas l’intégrisme ; c’est Omar Khayyam et ses poèmes dédiés au vin, aux jeunes femmes, son scepticisme vis-à-vis de la religion ; c’est Avicenne, père de la médecine moderne, fondée sur la méthode scientifique ; ce sont d’innombrables traductions et mises à disposition d’oeuvres fondamentales (notamment de philosophes antiques, justement), pierres angulaires de la pensée contemporaine depuis un millénaire, et mille autres réalisations capitales pour l’humanité.

Nos ennemis à tous, les ennemis de l’humanité, ce sont l’ignorance, la bêtise, le silence, tous ceux qui réduisent au silence tout débat rationnel, toute remise en cause des principes établis, des autorités sans fondement. Notre ennemi n’est pas une idée.

Notre ennemi, c’est l’absence d’idées : le refus d’en voir naître, l’interdiction de les nourrir, de les exprimer, et de les soumettre à la discussion, au risque de les voir réfutées et disparaître. 

« La religion, une forme médiévale de déraison, combinée aux arsenaux modernes, devient une réelle menace pour nos libertés. Ce totalitarisme religieux a entraîné une mutation mortelle dans le coeur de l’Islam et nous en avons vu les conséquences tragiques à Paris aujourd’hui. Je me tiens aux côtés de Charlie Hebdo, et nous devons tous le faire pour défendre l’art de la satire, lequel a toujours représenté une force de liberté contre la tyrannie, la malhonnêteté et la bêtise. Le ‘respect de la religion’ est devenu une expression codée pour dire ‘peur de la religion’. Comme tous les idées, les religions méritent critique, satire, et, oui, notre irrespect, sans crainte. » – Salman Rushdie

  1. Les criminels d’hier n’en ont probablement pas bénéficié, comme hélas beaucoup d’autres. Ce qui ne rend pas pour autant leur crime ni justifiable, ni excusable. Mais il s’agit là d’un autre débat, connexe, historique, et surtout très déplacé au lendemain de la tragédie. ↩
2015-01-08T08:57:02+01:00jeudi 8 janvier 2015|Humeurs aqueuses|9 Commentaires
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