Juste pour le plaisir et la frime

Reçu hier cette commande-là, sur papier d’art, chassis alu, pas cher, juste un rein (stylo pour l’échelle) :

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La photo (visible ici) n’a rien de révolutionnaire mais c’est la mienne. Et surtout, il s’agit des orques des Hébrides, vus en volontariat en 2012, par un plus complet hasard (il n’y a qu’une troupe de 8-9 individus dans toutes les îles, autant dire que les voir tient de la chance absolue). Si j’avais donc bien un rein à vendre pour me payer un tirage de luxe d’une photo, c’était celle-là.
2014-05-28T18:18:12+02:00mardi 14 janvier 2014|Photo|Commentaires fermés sur Juste pour le plaisir et la frime

La photo de la semaine : orque des Hébrides

Retour de la photo de la semaine, avec le plus beau, le plus mystérieux, le plus redoutable et le plus intelligent des animaux de la planète : Crusing black in white Rencontré l’année dernière, lors de l’expédition scientifique où j’ai participé. Il faudra peut-être un jour que je raconte en détail ces deux heures, parmi les plus extraordinaires de toute mon existence. Une seule communauté de neuf individus croise à travers toutes les Hébrides ; le navire les rencontre à peu près une fois par an… Et j’ai eu la chance invraisemblable d’y être justement cette fois-là.
2014-05-28T18:17:40+02:00mardi 7 mai 2013|Carnets de voyage, Photo|7 Commentaires

À Bordeaux jeudi : intervention écriture et cinéma

Salut à toi, Bordeaux ! L’orque débarque boire ton vin pour une rencontre jeudi 7 décembre (ce jeudi-là, oui oui) autour de l’écriture et du cinéma, principalement à travers « L’Île close » (et les réécritures du mythe arthurien) et Léviathan (son lien avec l’écriture cinématographique américaine). C’est à 15h30 à l’auditorium de la maison des étudiants (plan). J’avais eu le plaisir de faire déjà un déplacement là-bas en début d’année et j’en garde un excellent souvenir malgré quelques malédictions de la SNCF. Le débat sera animé par les étudiants, alors ne les laissez pas seuls face à moi, venez nombreux ! Plus d’infos ici.
2012-12-04T10:06:00+02:00mardi 4 décembre 2012|À ne pas manquer|4 Commentaires

Des sables à la nage

C’était ma seconde chance de faire une bonne première impression. Le maelstrom de couleurs, de mouvements et de sons s’est redéployé à la façon d’un tapis déployé d’un coup sec autour de moi et j’ai chancelé, brusquement assourdi par le vacarme de la circulation, étouffé par les gaz d’échappement. Le soleil de midi cognait sur mes bras nus comme une massue, mais ce n’était pas la chaleur qui rendait ma gorge sèche. J’avais dans le ventre un étau qui me donnait envie de fuir, de réactiver mon transpondeur pour fuir à nouveau vers l’époque qui était devenue la mienne après mon initiation dans le programme : la fin des temps. Mais c’était ma seconde chance, et l’univers mourant ne m’en offrirait pas de troisième. J’avais programmé mes coordonnées à la hâte, mais j’ai soufflé de soulagement en constatant que je m’étais effectivement rematérialisé dans une ruelle, loin des regards indiscrets. L’habitude du XXIe siècle, de Paris, ma ville natale, tant d’années plus tôt pour moi – et, pour le reste du monde, des milliards d’années plus tôt. La Compagnie employait des explorateurs de toutes les époques par mesure de praticité. Ils étaient les plus à même de cataloguer, trier et archiver les contenus les plus signifiants de leur propre époque, comprimés, séchés et stockés des sabliers de Klein où ils tournaient sans cesse sur eux-mêmes. J’avais été contacté à seulement vingt ans, tandis que je vivais sous la coupe d’une mère tyrannique qui m’obligeait à suivre des études d’expert comptable, moi à qui la seule vue d’une compte de résultat provoque des vertiges et des sueurs froides. J’avais préféré fuir. Comme toujours. J’ai voulu lever les pieds et le bitume a adhéré à mes semelles comme de la mélasse. Les ondes de choc de la Grande Fin se faisaient déjà sentir ici aussi. J’ai réprimé à grand-peine un cri d’angoisse. Le temps pressait, même pour moi, voyageur affranchi des règles relativistes de l’univers. Mais la Grande Fin n’avait pas lieu qu’à l’extrémité du fil du temps. Elle contaminait toutes les époques, tous les endroits, et ne laisserait rien que le néant, sans même un souvenir des pauvres êtres qui avaient peuplé notre univers. J’ai serré les dents. Je me suis élancé en courant vers les Champs Elysées. Le souffle déjà coupé par la peur, j’ai failli m’appuyer contre un immeuble, mais je me suis retenu au dernier moment, par peur de passer au travers. Un gémissement étouffé a franchi ma gorge et je me suis mordu le poing. Je contemplais les touristes japonais, les voitures klaxonnant aux feux rouges, le célèbre Arc de Triomphe, comme à travers un miroir brisé, symptômes de la Grande Fin. Nul n’en avait conscience; seul le transpondeur me permettait de voir la réalité telle qu’elle était – agonisante, mourante, se contractant peu à peu en un seul point, espace et temps mêlés. Des milliards et des milliards d’âmes s’éteindraient ensemble quand le moment viendrait – et nul, à part les agents de la Compagnie, n’en aurait même conscience. Peut-être était-ce préférable. Mais cela ne faisait rien pour étouffer la peur qui me mordait les entrailles. Soudain, je l’ai vue, de l’autre côté de l’avenue – aussi resplendissante que ce jour, des dizaines d’années plus tôt; semblant attendre quelque chose – je n’ai jamais su quoi. Elle portait une petite robe d’été à fleurs qui laissait entrevoir ses jambes bronzées et souriait dans le vide, ses cheveux bruns volant dans une douce brise. Vision champêtre en décor urbain. Autrefois, j’avais voulu lui parler. Mais les mots s’étaient bloqués dans ma gorge, mes mains s’étaient mises à trembler. Elle m’avait souri gentiment, mais la seule réaction que j’avais pu avoir, c’était de prendre mes jambes à mon cou. Le même soir, mon mentor de la Compagnie m’enrôlait, et je m’engageais pour une fuite plus longue encore. Un tremblement de temps a fait vaciller le sol sous mes pieds et je me suis enfoncé d’une bonne dizaine de centimètres à travers la vase même de la réalité. Un début de panique m’a jeté à travers la circulation – et un conducteur a écrasé son avertisseur, tenté un coup de frein desépéré – pour passer à travers moi. La réalité s’était suffisamment délitée pour que les frontières de la matière ne soient plus fermes. J’ai continué à sombrer à travers le goudron; je n’avais plus le choix, il fallait se lancer. J’ai semi-couru, semi-nagé à travers un pêle-mêle de carrosseries poussiéreuses, de Japonais avec appareil photo, avant d’arriver de l’autre côté, essoufflé et tremblant. Je reprends pied sur l’autre rive – difficile de l’appeler autrement vu l’avancée de la Grande Fin. C’est amusant, comme les épreuves ne prennent leur sens qu’après coup. Je me demande pourquoi il a fallu traverser la rue à la nage, mais quand je croise son regard, illuminé comme un lagon à midi, la peur me quitte. La fin de l’univers ne me semble plus très grave. C’est d’une voix claire et assurée que je lui dis : « Bonjour? »

Contraintes : 35 minutes d’écriture, déclencheurs multiples :

  • Angoissé perpétuel
  • La réalité se délite
  • Sablier
  • Pourquoi a-t-il fallu traverser à la nage ?

(Avec un clin d’oeil à Elisabeth Vonarburg pour la première phrase !)

2012-07-01T22:39:58+02:00mercredi 11 juillet 2012|Expériences en temps réel|3 Commentaires