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Le time-blocking, ou comment j’ai rendu de la sérénité à ma vie un peu dingue

Tout le monde le fait, Oprah Winfrey, David Allen, Steve Jobs, ta mère, mais pas toi ni moi. De quoi je cause ? Non, pas lever le soir en boîte, et encore, pour les trois premiers j’en suis pas sûr, et là, je parle pas de lever en boîte, mais de la pratique que la Terre entière des winners observe et promeut, sauf, pour des raisons qui m’échappent encore, moi jusqu’à il y a quelques mois, et sérieux, j’aurais dû commencer bien avant, comme passer sous Mac, bref, I give you :

Le time blocking. Ou l’hyperscheduling. Ou juste, vivre sa vie avec son calendrier.

Acte I. Le problème : ta vie est dingue (et tu la trouves donc un peu pourrie, ou du moins stressante). Tu as mille choses à faire, à te rappeler, et idéalement tu voudrais aussi pouvoir écrire, mais t’as pas rangé le carton de pizza de l’autre soir et tes potes viennent à la maison demain, et puis Zelda : Breath of the Wild t’appelle, mais si tu joues, tu vas te sentir coupable, et tu ne vas pas en profiter, mais bordel, t’as vraiment besoin d’une pause d’une heure, là, et les phrases de ce blog deviennent longues, c’est moi ou bien ? Conséquence : tu restes dans l’entre deux eaux de l’inaction coupable, id est : tu te réfugies sur YouTube / Facebook sans profiter de rien, bientôt il est 23h, tu as l’impression d’avoir perdu ton temps et vendu ton cerveau à Mark Zuckerberg, tu n’as été ni reposé ni productif, et le cycle recommence demain, en pire (parce que tu avais vraiment besoin d’une pause).

Acte II. L’action : Bordel ! te dis-tu. Ou fichtre, parce que ta maman t’a appris à être poli, y compris dans ta tête. « Je ne vais point me laisser faire ainsi, tudieu ; je découvre le lifehacking, Getting Things Done, j’entame un vrai régime de productivité. » Et ça marche : tu mets de l’ordre dans tes intrants, tu tombes 3-4 fois du wagon GTD, mais ça avance, et tu récupères bel et bien du temps, de l’ordre, et tu es content.

Acte III. On recommence en pire : … sauf que cet ordre ne te dit pas véritablement quoi faire à chaque instant, surtout si tu as des projets de long terme (écrire un bouquin, ou douze, et terminer Breath of the Wild, et continuer quelque part à gagner ta vie si tu ne la passes pas à écrire – pas forcément le meilleur plan pour la gagner d’ailleurs, bref). Je fais quoi, maintenant ? Je ne peux pas passer ma vie à bosser, j’ai besoin de souffler. Ou bien : on me propose des tas de trucs d’enfer, je ne peux pas dire oui à tout – mais je dis oui à quoi ? Ce serait super s’il y avait une technique toute conne que la Terre entière emploierait déjà pour répondre à cette question, genre Oprah Winfrey, David Allen, Steve Jobs et ma mère, mais en fait eux c’est probablement pas vrai, c’était juste pour l’introduction putassière de l’article.

La réponse et la technique – le time-blocking –, c’est, en fait, super simple. (C’est même « tout con ».) Le temps est une ressource finie. Tu veux faire un truc ? Tu le mets sur ton calendrier. Et tu t’y tiens.

Point barre.

C’est donc bel et bien tout con, mais j’ai essayé plusieurs fois de le faire, et à chaque fois, j’ai dérivé. C’est seulement en suivant les conseils de David « MacSparky » Sparks (développés sur trois articles : 1, the experiment ; 2, the mechanics ; 3, the feedback) que j’ai réussi à prendre cette habitude et à la faire fonctionner pour moi, et à en retirer des bénéfices prodigieux. Ce qui m’a manqué était une combinaison de plusieurs choses :

Ma recette à moi de mon succès là-dedans

La détermination à faire fonctionner ce système. Sparks recommande de s’offrir un journal de bord et de noter le plan de la journée. Ça a l’air de rien, mais c’est capital à mon sens. Je planifie ma journée dans Fantastical (c’est facile de bouger des blocs de temps – Mac, iOS) mais une fois satisfait, je recopie tout à la main dans un gros cahier de bord Moleskine. Cet acte revient à « sceller » ce contrat avec moi-même. Et si je ne le tiens pas, je suis une grosse merde. Cela entraîne une autre conséquence fondamentale pour faire marcher ce système… être réaliste sur le temps à sa disposition. Sinon, déprime.

Planifier tout ce qui compte. Évidemment, la technique intéressera prioritairement les indépendants qui sont maîtres de leur temps (et donc de leur procrastination, de leur désœuvrement et de leurs névroses, hein) mais elle permet aussi de protéger le temps hors horaires de bureau. Donc : de réserver du temps pour écrire, ou… de réserver du temps pour faire ses impôts, son ménage, ou jouer à Breath of the Wild. Il y a deux avantages à réserver un créneau horaire : cela le protège (quand ce qu’on veut faire est important) et cela le borne (quand on doit faire ses impôts). On retrouve les mêmes avantages qu’avec la méthode Pomodoro : on découpe en tranches digestes un projet trop vaste et/ou trop barbant.

Ne pas planifier trois ans à l’avance. La vie, c’est l’impermanence. Les situations changent. Des urgences se produisent. Avoir des objectifs pour le lendemain, les prévoir – et se plonger dedans, c’est bien. Décider ce qu’on va faire vendredi prochain quand on est lundi me parait irréaliste. Le plan doit certainement être révisé du jour pour le lendemain, au minimum. D’où l’intérêt de recopier le planning décidé pour le graver dans le marbre (ou, du moins, la boue un peu sèche).

Accepter une certaine flexibilité. Voir point précédent. Si votre fils/fille s’est ouvert le crâne à son jardin d’enfant ninja, a) allez le chercher, ne venez pas râler parce que je vous ai dit de respecter le planning décidé, les urgences se produisent et b) votre vie a l’air trop cool, je peux devenir ninja moi aussi ? Par contre, ne pas écrire parce qu’un nouvel épisode d’Iron Fist est sorti ne constitue pas une raison valable (d’aucuns me murmurent qu’un nouvel épisode d’Iron Fist ne représente aucunement une raison valable de quoi que ce soit dans aucun univers connu – alors que bon, je trouve ça pas plus mal foutu que le reste des séries Marvel Netflix, en fait, Jessica Jones mis à part, qui est vraiment bien, enfin bref).

Ne pas « micro-manager » non plus. Sparks recommande de ne pas réserver de créneau en-desous d’une heure, je pense qu’il a raison. Plus court, ça devient difficile à respecter et à maintenir. Vous avez besoin de faire plein de petites choses qui durent toutes dix minutes ? Réservez un créneau d’une heure appelé « plein de petites choses qui durent toutes dix minutes ». Reprenant l’idée de Sparks, j’ai un créneau appelé « CTF » pour Capture the Flag, capture de drapeau, correspondant à des tâches unitaires dans mon OmniFocus marquées d’un drapeau.

Quels sont les bénéfices ?

Construction sous Fantastical.

Éclatants. Multiples. Incroyables. Tellement que je me demande comment j’ai pu faire quoi que ce soit avant d’adopter cette technique. Sans rire, j’ai augmenté ma productivité de moitié, j’ai récupéré du temps que j’ignorais posséder, j’ai commencé à reprendre le dessus sur certains dossiers en jachère, bref : je ne vis plus jamais sans. Vivre sans revient à travailler comme avant et c’est maintenant synonyme pour moi de : confusion et panique.

Le bénéfice pour moi le plus important est le suivant :

Je ne consulte plus mails et réseaux sociaux qu’une fois par jour. Rien que ça, mes amis, ça revient à arrêter la drogue (enfin, j’imagine que ça fait comme ça, vu que la seule drogue dure que j’aie jamais consommée était World of Warcraft). Ce qui veut dire qu’au lieu de me sortir douze fois la tête de ce que je suis en train de faire parce que, oh tiens, et s’il se passait quelque chose en mon absence que j’ignore ? je reste focus comme un laser de télémétrie sur ce que je fais – ça ne veut pas dire que j’ai parfois la flemme, que ce que je fais est difficile et que j’aimerais être un peu ailleurs, mais là, j’ai pas d’excuse facile : oui, d’autres questions seront gérées, mais plus tard. À l’heure dite.

Mais ce n’est pas tout :

Ma concentration sur le moment est totale. Alors oui, bien sûr, encore une fois, j’écris parfois un truc drôlement compliqué sans savoir où je vais, parce que je sais, je sais que je suis en train de le découvrir en écrivant, et ça, auguste lectorat, je déteste, je préfère de loin avoir la scène dans ma tête avant de la rédiger, mais certaines scènes ne fonctionnent pas comme ça – et donc, je préférerais largement faire à peu près n’importe quoi d’autre – mais je sais aussi que c’est nécessaire, et je n’ai aucune échappatoire, aucun prétexte, encore une fois, comme dit plus haut, et puis je sais que je vais y arriver. J’ai déjà hiérarchisé ma journée. Je fais déjà ce qui est important. Mettre des mots sur la page. Même si je saignerai des oreilles à la fin de la session.

Je suis tranquille. Corollaire de ce qui précède : tout ce qui doit absolument avancer dans la journée a déjà été mis dans le budget temps. Notamment, l’écriture. Tout s’articule autour, parce que c’est mon boulot principal, et que j’ai trop d’ADN de petit chaton mignon facilement distrait par tout ce qui brille pour me faire confiance et savoir me discipliner, si je ne me dis pas, comme à un bon petit chaton mignon, non Médor, on écrit à ce moment-là, on regarde les mails à celui-ci, et on pisse là-bas, et celle-là, tu l’as vue ? Quoi, c’est trop le kif d’appeler un chat Médor, non ?

J’acquiers un véritable sens du temps à ma disposition. J’ai un problème récurrent, que je partage avec beaucoup d’indépendants – je ne sais pas dire non, parce que beaucoup de trucs m’intéressent, et je n’aime pas refuser les choses. Mais c’est une compétence capitale à posséder pour, au hasard, ne pas se fâcher avec les gens à qui on promet des choses, pour ne pas se tuer à la tâche, pour rendre les travaux à l’heure sans mourir au passage. Encore une fois, je ne prétends pas devenir automagiquement parfait – certains parmi vous lisent ça et savent que je vous dois un mail depuis un mois ou six, mes plates et profondes (à la fois) excuses, mais tout cela devrait améliorer la situation sur le long terme –, et bon, si ça ne répare pas miraculeusement le passé, ça peut au moins aider l’avenir.

Donc

Faites-le. Pardon : essayez. (Faut que je dise « essayez », parce que sinon des ayatollahs vont encore me dire que j’impose ma vue sans nuance, alors que bon, c’est de l’enthousiasme, ça se voit, nan ?) Ça ne coûte tellement pas cher à mettre en place – Sparks dit que ça lui prend vingt minutes par soir, ça m’en prend deux fois moins, et les bénéfices que j’en retire sont huge. Tellement qu’il faut un mot américain pour le dire, parce que chez les Américains, tout est plus vaste, il paraît. J’établis ça dans une petite routine du soir, avec d’autres petites choses sympa, dont je parlerai probablement sous peu.

Amusez-vous !

2019-06-01T14:37:38+02:00lundi 27 août 2018|Best Of, Lifehacking|12 Commentaires

Dimension Technosciences @venir : précommandes, dates de parution, 4e de couverture

Couv. Grillon

Youpi, les choses avancent fort sur le front de Dimension Technosciences @venir (où paraîtra « Changelin« , avec plein de beaux textes tant de fiction que d’articles érudits de mes estimés camarades auteurs et chercheurs) : plein de nouvelles choses à annoncer. Déjà, pour mémoire, voir cet article pour savoir ce dont il est question. N’hésitez pas à y aller, je vous attends. Même, un petit commande-clic pour l’ouvrir dans un nouvel onglet.

Ça y est, de retour ? C’était bien, hein. Ouais, je sais. Super. Alors :

On peut déjà précommander en numérique

Et ça c’est trop bien. Ne mettez pas la date dans votre inbox de Getting Things Done, vous pouvez déjà acheter le livre tout de suite. Comment ça, je pousse au crime ? Hé, faut bien que je paye l’électricité. Ou mon hébergeur web. Ou mon saucisson.

Donc :

L’anthologie est d’ores et déjà disponible à la précommande en numérique. *voix de Pierre Bellemare* 6,99 euros seulement ! Rendez-vous sur votre fournisseur préféré (pour aller plus vite : iBooks, Amazon – elle est encore en cours de distribution ailleurs). Vous recevrez votre beau livre tout frais tout prêt le 1e septembre.

La version papier sera quant à elle en vente le 1e octobre. Elle sera notamment présente aux Utopiales et à Scientilivre (où j’ai le plaisir de participer cette année).

La quatrième de couverture

Car il faut totalement présenter un ouvrage collectif, et la voici (la présentation), par nos éminents anthologistes, avec un rappel du sommaire, histoire de bien :

Les technologies de l’information renforceront-elles le pouvoir des multinationales au détriment des libertés individuelles ? Quelles voies s’ouvrent devant les biotechnologies : le transhumanisme, l’accès universel à la santé ? Les neurotechnologies engendreront-elles une humanité augmentée, mais finalement déshumanisée ? Les développements de la robotique sont-ils les prémices de la guerre de l’homme contre la machine ? Les agro-industries permettront-elles de relancer les capacités de production de la planète malgré le réchauffement climatique ? La conquête spatiale va-t-elle ouvrir une nouvelle ère de colonisation pour l’humanité ?

Tous les contributeurs de cette anthologie, nouvellistes de science-fiction ou chercheurs es sciences, nous invitent à nous poser ces questions afin d’anticiper le monde que les technosciences mettront en place pour les générations futures.

Textes recueillis par Thierry Bosch & Jean-Claude Dunyach, présentés par le LAAS-CNRS

Textes de Pierre Bordage, Lionel Davoust, Sylvie Denis, Catherine Dufour, Silène Edgar, Raphaël Granier de Cassagnac, Xavier Mauméjean, Olivier Paquet et Jean-Louis Trudel

Article érudit de Francis Saint-Martin et postface de Roland Lehoucq

Illustrations intérieures de Barbara Quissolle

De la chouette SF d’actualité, qui s’efforce de ne pas tomber dans le pessimisme systématique, mais qui veut parler réellement de la science et de ses perspectives ; je serais vous, j’en achèterais quinze, histoire de caler un meuble, et comme c’est du numérique, impossible de caler un meuble avec, ce qui vous en ferait, donc, théoriquement, en acheter une infinité, mais bon, je suis pas chien, on va rester sur quinze, ça vous va comme ça ?

Joie ! 

2018-10-14T16:47:16+02:00jeudi 23 août 2018|À ne pas manquer|1 Commentaire

Gardez le style et l’orthographe pour la toute fin des corrections (quand passer Antidote ?)

Donc, lundi, on a parlé d’Antidote, et c’était chouette. Une des raisons pour lesquelles il était temps que j’en parle, c’est aussi en rapport à une question auxiliaire que j’ai vu passer très souvent ces derniers temps. Il semble qu’à l’heure où j’écris ces mots, l’intégration entre Scrivener et Antidote soit un peu cassée, et donc, comment faire ? Cela cache une question plus profonde : quand corriger style et orthographe, en fait ? 

Mon avis, si vous m’en croyez (mais rappel : vous faites bien ce que vous voulez, bordel), c’est que la la correction de détail devrait représenter l’ultime étape de correction d’un manuscrit. Il y a beaucoup, beaucoup (trop) à faire avant, et notamment, finir le premier jet, s’assurer que l’histoire ait le bon rythme, qu’aucun fil narratif ne reste en plan, qu’il ne manque pas une scène (ou qu’il n’y en ait pas trop), etc. Tout cela, dans le métier, on appelle ça la passe narrative (ou la passe de fond, de scénario, d’histoire, etc.) (ou les, parfois – souvent ?). Corriger le style, nettoyer les répétitions, les fautes, c’est la (ou les) passe stylistique et donc, cela devrait s’effectuer sur une narration déjà validée (a minima par l’auteur elle-même).

Car à quoi bon retravailler un peaufiner un style qu’il faudra peut-être démonter, réécrire parce que Bob le poissonnier doit devenir charpentier, parce que le moment de la journée, les lieux doivent changer, parce qu’en fait non, c’était un cycliste ? Et si la scène disparaît tout simplement sans laisser de traces ? Ou que des longueurs exigent d’en couper un quart ? Pourquoi tout ce boulot ?

Oh, bien sûr, rien n’interdit de peaufiner le style en cours de route (et puis pourquoi pas, si cela vous aide à mieux sentir l’histoire), rien n’interdit rien, on est d’accord, mais si cela me semble une certaine perte de temps, il rôde surtout là un danger : on peut s’attacher davantage à un passage que l’on a corrigé en raison du temps qu’on y a passé, ce qui peut empêcher de voir l’évidence – à savoir, c’est pas bon, point, et ça doit gicler. (« Kill all your darlings », comme disait Fitzgerald.) Cela revient à vouloir peindre une maison dont on n’a même pas encore terminé les plans… Et c’est un structurel / architecte qui vous dit ça.

Scrivener, malgré tout l’amour passionnel que je lui voue et les nuits que je passe avec lui (le pire c’est que c’est parfois authentique), est avant tout un outil de conception et de rédaction. Son boulot consiste à vous aider à écrire, à dominer vos idées, à mettre de l’ordre dans le chaos. Échanger avec autrui ? Peaufiner le style et la mise en page ? Absolument pas sa tâche. Antidote, lui, est un outil de correction et de polissage stylistique, OK : traque des répétitions, des verbes faibles, des répétitions, des erreurs orthographiques, des répétitions. Il s’agit donc de peaufiner un texte déjà cohérent, construit, fonctionnel narrativement, avec des personnages et une histoire qui tiennent debout.

Donc, à mon sens, la passe Antidote (ou de correction de détail au sens large) se réserve pour la toute fin, une fois la compilation du manuscrit effectuée, sur un fichier au kilomètre rassemblant l’ensemble de son travail. Et de là, on peut l’effectuer dans son traitement de texte classique favori, Word, LibreOffice, Pages, dont l’intégration avec Antidote est éprouvée et solide. À titre personnel, je ne savais même pas que l’intégration entre Scrivener et Antidote ne fonctionnait plus aussi bien, parce que je ne m’en sers jamais, par choix.

2019-06-01T14:37:43+02:00mercredi 22 août 2018|Best Of, Technique d'écriture|1 Commentaire

Antidote est-il bien cet outil ultime (mais cher) d’aide à la correction ? [la boîte à outils de l’écrivain]

Il y a des synchronicités curieuses sur les réseaux, et en ce moment, cela tourne beaucoup autour des outils d’aide à la correction (et donc, par rebond, à la rédaction). À savoir : existe-t-il un logiciel qui me permettrait de détecter mes erreurs de frappe ou de conjugaison, qui pourrait m’orienter sur la qualité de mon texte, qui me donnerait un dictionnaire de qualité, le tout sans nécessiter le réseau de neurones d’un Terminator parce que j’ai pas envie qu’on m’abatte à ma première erreur d’accord de participe passé ?

Ou bien – c’est la question inverse : j’ai entendu parler d’Antidote. Est-ce que ça vaut le coup ?

La machine à tout faire

Antidote est probablement le plus connu, mais aussi l’un des plus chers des logiciels de correction : dans les 90 € pour la version de bureau. Nous avons une belle langue, mais complexe, et ses pièges sont multiples ; aussi la promesse d’un logiciel qui pourrait réellement aider à traquer les fautes et les impropriétés est-elle tentante, mais vu le prix (le double d’un Scrivener, par exemple), on peut raisonnablement se demander ce que cache Antidote, et s’il remplit ses promesses.

Le logiciel s’organise principalement selon deux axes : des références et un correcteur.

Les références sont la partie émergée de l’iceberg, la plus simple d’emploi et la plus aisément compréhensible : un ensemble de dictionnaires allant du simple au complexe – définitions, synonymes bien sûr, mais aussi conjugaison, étymologie et même citations. Bien sûr, ces dictionnaires sont extrêmement fournis, et rivalisent sans mal avec les références du domaine, voire dépassent le Petit Larousse ou Robert standards ; on y ajoute l’équivalent d’un Bescherelle, d’un dictionnaire visuel, le tout facile à emporter dans son ordinateur – et l’on pourrait arguer que l’investissement égale sans peine l’équivalent en livres papier.

Un dictionnaire analogique de qualité…
… et de nombreux guides de rédaction.

Bon, OK, mais si j’ai déjà ces bouquins, ça vaut peut-être pas le coup, non ? D’accord, la consultation en dématérialisé, c’est pratique, mais j’ai pas cent balles à coller tous les jours dans du logiciel. Je fais quoi, je rentre chez moi ?

Eh bien, auguste lectorat, tu peux, et à un moment, il faudra, parce qu’il se fait tard à force, mais si tu m’écoutais un peu, tu saurais que j’ai parlé de deux versants, alors tiens, prends donc cette camomille, stay a while and listen.

Antidote intègre une fonctionnalité de tueur, et c’est son moteur de correction. Dans les applications compatibles (et il y en a beaucoup), Antidote peut analyser le texte qu’on lui soumet et fournir davantage d’outils d’analyse et de rectification qu’on pourrait décemment en demander. Repérage des adverbes, des termes sémantiquement faibles, des phrases longues, de verbes faibles, des répétitions, il fait tout et de manière impressionnante. Surtout, Antidote a l’extrême intelligence de ne jamais partir du principe qu’il sait (contrairement au correcteur grammatical grotesque de Word) : à moins d’une erreur flagrante, dans 2/3 des cas, il se contentera de souligner en orange une possible erreur et – c’est là qu’il est extrêmement précieux – d’expliquer le problème qu’il a repéré. À l’utilisateur de décider en son âme et conscience d’une éventuelle correction à apporter à son texte, et surtout, il en ressort en ayant appris quelque chose. Et ça, c’est assez génial.

Je fais, parfois, ici, c’est vrai, des ruptures de construction.
Répéter le mot « répétition », est-ce se répéter ?

Rien que le module de détection des répétitions vaut son pesant d’or. Et administre à chaque utilisation un grande leçon de modestie : on est persuadé d’avoir nettoyé son texte… mais Antidote découvre toujours quelque chose de putain de FLAGRANT, et pousse l’auteur à se flageller en psalmodiant « I’m not worthy« . C’est sérieusement renversant.

Faut-il avoir Antidote ?

C’est toute la question, hein ? À lire visiblement le bien que j’en pense, on pourrait parier que la réponse serait oui, grave, casse ta tirelire.

Eh bien, je suis un peu modéré là-dessus. Déjà, Antidote est tellement puissant qu’il est facile de le sous-exploiter, en fait. De plus, même s’il fait très bien son boulot, j’ai tendance à militer pour un apprentissage actif de toute technique artistique, et je pense qu’il est meilleur, à long terme, pour un auteur de se discipliner à corriger lui-même toutes les failles qu’un Antidote repère : répétitions, verbes faibles, etc. Cela aiguise son regard, le pousse à davantage d’exigence et, au bout du compte, à produire plus vite des textes qui sont d’emblée de meilleure qualité. C’est un peu comme la différence entre apprendre les règles de la perspective et décalquer une photo en apprenant à reproduire ; le premier est plus long et laborieux, mais donne, au bout du compte, davantage de liberté créative1.

Après, une fois cette passe personnelle faite, cela n’empêche pas de passer un coup d’Antidote pour enlever les dernières scories, bien évidemment.

Bon, ceci dit, bien évidemment, tous les auteurs pros ou presque ont un Antidote, tous les éditeurs ont un Antidote, j’ai moi-même un Antidote d’où je sors mes captures d’écran, donc on peut arguer que c’est aujourd’hui dans la profession un outil aussi fondamental qu’un dictionnaire, et c’est probablement vrai. Je m’en sers une centaine de fois par jour rien qu’à travers son intégration avec Alfred, qui me permet de chercher des définitions et des synonymes d’une simple combinaison de touches (parmi les innombrables gains de temps formidablement précieux que j’ai découverts en passant sous Mac).

Donc oui, à un moment, faut y passer. Et d’ailleurs, l’on écrit du texte scientifique ou technique où les tournures fleuries n’ont pas leur place, l’achat me semble prodigieusement indiqué pour gagner du temps. En revanche, pour un jeune auteur aspirant à une maîtrise poétique et stylistique, j’aurais curieusement tendance à dire de retarder un peu l’achat pour acquérir de la hauteur sur son art. De toute façon, je crois qu’il y a des outils plus pressants quand on veut se lancer sérieusement dans l’écriture de fiction : un outil d’écriture, un outil de prise de notes, à tout le moins. Antidote est un outil de référence mais aussi de correction et, par définition, avant de corriger, il faut avoir appris à produire un peu.

La page d’Antidote sur le présent site. Le logiciel existe en version de bureau (Mac, Windows et même Linux !) ainsi que mobile (iOS, ce qui s’associe très bien avec – vous l’aurez deviné – la version iOS de Scrivener).

De manière générale, si l’envie d’acheter cet outil (ou l’un des autres présentés sur ce site) vous vient, n’oubliez pas de passer par les liens proposés ici – vous contribuez à financer le temps passé à rédiger ces articles gratuitement. Merci ! 

  1. Je dis peut-être n’importe quoi en dessin, je suis une quiche au thon en dessin, mais bon, vous voyez l’idée, nesse-pa ? Antidote has quit: non, là, faut pas abuser non plus.
2019-06-01T14:38:18+02:00lundi 20 août 2018|Best Of, Technique d'écriture|10 Commentaires

« Changelin », nouvelle de science-fiction à paraître dans Dimensions technosciences @venir

Héhé, les plus observateurs et trices l’avaient vu subrepticement dans la barre de progrès : une petite surprise était apparue, et comme l’un des anthologistes a annoncé la nouvelle, je suis ravi de pouvoir en faire de même.

« Changelin » est une nouvelle de science-fiction qui figurera au sommaire de la très belle anthologie Dimensions technosciences @venir, dirigée par Thierry Bosch et Jean-Claude Dunyach. L’ouvrage est réalisé à l’occasion du cinquantenaire du  Laboratoire d’Analyse et d’Architecture des Systèmes de Toulouse (LAAS-CNRS) et présente plusieurs particularités :

  • Toutes les thématiques abordées s’inspirent, de près ou de loin, des sujets de recherche actuels du laboratoire ;
  • Une partie érudite complète chaque nouvelle : un article vient établir un dialogue entre la fiction et la réalité, explicitant, développant les sujets abordés, l’état de la recherche, et les perspectives d’avenir ouvertes par le domaine.

Jean-Claude Dunyach, présentant l’ouvrage sur Facebook, en parle bien mieux que moi :

Ce dialogue, particulièrement riche, est la raison pour laquelle j’ai eu envie de collaborer à cet ouvrage. J’aime bien les anthologies qui ne se content pas d’être des accumulations de textes mais qui ouvrent sur des débats de société (Demain le travail à la Volte, voire Rêver 2074, si, si) et je pense que celle-ci en fait partie. C’est un objet hybride et inattendu, l’alliance entre des auteurs de SF prospectivistes et un laboratoire en pointe sur plein de sujets susceptibles de changer la société en profondeur (lasers, robots, exploration spatiale, agriculture du futur et j’en passe) qui attaquent de front la question du monde créé par ces technologies, à la fois sous l’angle fictionnel et de la vulgarisation scientifique.

Je suis absolument ravi et honoré d’avoir participé à cet ouvrage au magnifique sommaire, et je remercie profondément les directeurs d’ouvrage (entre autres pour leur patience !).

Au sommaire de l’anthologie

  • Pierre Bordage
  • Lionel Davoust
  • Sylvie Denis
  • Catherine Dufour
  • Silène Edgar
  • Raphael Granier de Cassagnac
  • Xavier Mauméjean
  • Olivier Paquet
  • Jean-Louis Trudel

Et pour la partie articles :

  • Roland Lehoucq
  • Francis Saint-Martin

Couv. Grillon

De quoi parle « Changelin » ?

« Changelin » est donc un texte de SF pure et dure. L’Europe en 20XX est devenu un rêve de start-upper : propreté, sécurité, ultra-connexion. Sebastian est un ado surprotégé par ses riches parents ; condamné à ne vivre les contacts sociaux que par projection en réalité virtuelle, il a soif d’amitié, de tangibilité. Et l’approche de l’âge adulte éveille en lui des questions potentiellement destructrices sur sa vie et ses origines.

L’anthologie sera publiée chez Rivière Blanche (page de l’ouvrage) en octobre, et sera disponible dès fin septembre en numérique. À l’occasion, je serai présent notamment au festival Scientilivre à Toulouse, les 20 et 21 octobre. Le thème cette année est « animaux » et j’aurai peut-être des choses à contribuer sur le sujet après mon volontariat de cette année auprès d’Orca Guardians.

2018-10-15T17:29:19+02:00jeudi 16 août 2018|À ne pas manquer|8 Commentaires

Roi maudit de la fantasy en France ?

Or doncques, auguste lectorat, je suis en Australie en ce moment, et je me promène l’autre jour dans une libraire d’un joli petit village des collines situées dans la grande, grande périphérie de Melbourne (45′ de voiture au bas mot). Une chouette boutique, pas petite mais pas immense non plus, et pas non plus dans un centre urbain regorgeant de geeks au mètre carré – bref, le rayon imaginaire était tout au plus deux fois plus large que la photo ne le montre. Or, quel ne fut pas mon ébahissement en tombant sur :

« Les Rois maudits », de notre grand et national Maurice Druon, au rayon FANTASY, bon dieu, entre Sara Douglass et David Eddings. Et avec un blurb de George R. R. Martin : « Le ‘Game of Thrones’ original ».

Alors, deux réactions sanguines, sur le moment, quand même.

Déjà : a) wouaaah, c’est quand même génial que ces livres soient disponibles là, dans ce rayon (alors que c’est du roman historique), vive la France, et vive Maurice Druon, qui a dépassé les frontières, dont les livres ont été repris avec des couvertures tout à fait raccord avec le genre, accrocheuses, susceptibles d’intéresser de nouveaux lecteurs. Vraiment, génial, et intelligent d’un point de vue éditorial.

Ensuite, b) MAIS QU’EST-CE QU’ON FICHE EN FRANCE, BON DIEU ?

Bragelonne a ressorti « Les Mémoires de Zeus »1 et c’est une vache de bonne idée ; Martin cite en effet régulièrement Druon en entretien comme inspiration pour « Game of Thrones ». Maurice Druon, de l’Académie Française, c’est un diable de grand monsieur, co-auteur du « Chant des Partisans », et son œuvre forme une passerelle rêvée pour nos genres et l’acceptation qu’elle lutte toujours pour acquérir auprès des élites qui traitent l’imaginaire de sous-littérature par totale ignorance.

J’ignore si l’initiative de Bragelonne a rencontré le succès espéré / qu’elle méritait. En fait, j’ai l’impression qu’on parle assez peu de Druon, de manière générale, et de son influence sur des auteurs centraux de la fantasy. Les barrières des genres sont encore diablement étanches ; Druon étant un auteur « respectable », on rechigne (sauf Bragelonne) à l’associer aux mauvais genres. De façon plus large, combien de classiques de la SF et de la fantasy devenus « respectables » republiés en collections blanches, sans l’étiquette, surtout, parce que ça fait peur à la dame et au monsieur propres sur eux ? 1984, Le Meilleur des mondes, À la croisée des mondes… Si mes droits d’auteur avaient augmenté d’1% chaque fois que quelqu’un me répondait en parlant d’une des œuvres s-citées « ah mais ça c’est pas la science-fiction, c’est de la littérature« 2, je toucherais 1200% à chaque bouquin et on saurait fichtrement pas comment gérer ça, et qui a donné 1% à Davoust à chaque fois, c’est quoi encore cette idée stupide ? Bref.

J’ai quand même parfois l’impression qu’en France, on préfère parfois que les jeunes ne lisent pas plutôt qu’ils risquent de lire des trucs qui les amuseraient, genre de la SF et de la fantasy, et que – horreur ! choc ! – ils puissent, genre, attraper le virus de la lecture. Bon dieu, laissez les gens lire ce qu’ils veulent, tant qu’ils lisent ! Ne venez pas vous plaindre qu’ils « ne lisent pas » si vous froncez le nez dès qu’ils prennent une novelisation de World of Warcraft. Aujourd’hui WoW, demain, quoi ? Tolkien, peut-être. Diantre, Maurice Druon ! Pour ma part, j’ai approché Balzac passé vingt ans, et ça n’est absolument pas les cours de français avec, à de rares exceptions près, leurs analyses stériles, entièrement dénuées de la moindre notion de joie, qui m’en ont donné envie ; c’est mon parcours de rebelle secret à aller chercher du plaisir (ouh le vilain mot) qui l’a remis sur ma route, à une époque où, en plus, j’avais peut-être la maturité pour apprécier.

Les passerelles entre littérature générale et imaginaire sont innombrables, et plus je voyage dans le monde anglophone, plus j’ai l’impression que le monde entier l’a plus ou moins compris, sauf nous.

  1. Merci à Emmanuel Tollé qui a signalé une erreur dans la première version de cet article : je citais « Les Rois maudits », que Bragelonne n’a en réalité jamais repris.
  2. Et ma main dans ta tête ne sera pas une gifle, mais de l’éducation.
2019-06-03T11:39:36+02:00mardi 14 août 2018|Humeurs aqueuses, Le monde du livre|23 Commentaires

Rétrospective du volontariat Orca Guardians 2018

C’est un truc que j’avais fait avec le volontariat de 2011 au Pays de Galles, et c’était une bonne idée que j’avais oubliée (c’est quand même ballot d’oublier les bonnes idées) – proposer avec un seul lien, une seule page, l’ensemble des carnets de voyage relatifs à mon volontariat à Grundarfjörður, en Islande, avec la fondation Orca Guardians en avril 2018.

Donc, les photos, les humeurs du moment, les articles scientifiques ou rêveurs, tout se trouve compilé sous ce même lien (qui viendra s’étoffer au fil du traitement des photos) :

> Revivre l’aventure 2018 auprès d’Orca Guardians <

2019-06-01T14:38:25+02:00lundi 13 août 2018|Best Of, Carnets de voyage|Commentaires fermés sur Rétrospective du volontariat Orca Guardians 2018

Internet et l’âge d’or de l’agitprop

L’article sur Internet et l’économie du scandale a généré un certain nombre de réactions positives (et en même temps assez désabusées), ainsi que des débats productifs sur : à quoi nous servent tous ces réseaux, en vrai ? En ce moment, tandis que j’écris allègrement La Fureur de la Terre en ne consultant mails et réseaux qu’une fois par jour, je n’éprouve absolument plus la compulsion de vérifier ce que je peux bien avoir raté dans le vaste monde ; au contraire, je savoure un silence tel qu’on n’en connaissait qu’en une ère pré-Facebook.

Cependant, encore une fois, il y a aussi de belles choses, bien sûr, à naître de ces lieux. Merci, sincèrement, auguste lectorat, d’en faire partie.

Mais les possibilités que ces médias œuvrent pour des fins néfastes semblent tellement prééminentes, surtout par les temps qui courent, qu’on peut s’interroger, au final, sur leur bien-fondé (même Mark Zuckerberg se pose la question, alors bon). Or, le fonctionnement réel de cette rhétorique du buzz, du « parlez de moi en mal, parlez de moi en bien, mais surtout parlez de moi » immortalisée par Léon Zitrone m’apparaît de manière de plus en plus limpide et, auguste lectorat, histoire de nous serrer les coudes le plus possible en cette époque de fake news et d’ingérences russes, permets-moi de te l’exposer telle que je l’ai comprise, histoire de partager un peu d’autodéfense mentale.

Comme exposé dans l’article précédent, l’exposition sur les réseaux sociaux – un canal aujourd’hui fondamental pour toucher du monde – est fonction, non pas de la qualité du contenu, mais de la quantité de réactions qu’il génère. Donc : plus il choque, plus il heurte, plus il s’adresse à un part reptilienne, viscérale, du public, plus il est susceptible de faire parler, d’être débattu, retransmis. C’est une bonne chose quand c’est une atrocité que le public doit connaître, un discours qui améliore le monde, une invention positive. C’est complètement stupide – et le système s’écroule littéralement – quand il s’agit de désinformation. Comme c’est d’actualité, prenons Alex Jones d’Infowars (non, pas de lien, mais si vous comprenez l’anglais, filer regarder cet épisode de Last Week Tonight pour en savoir plus), qui vient de se faire bannir plusieurs podcasts par Apple et Google pour ses discours incitant à la haine ; le lendemain, l’application idoine se retrouvait troisième des téléchargements de l’App Store d’iOS. La Terre plate, les antivax, toutes ces « doctrines » se répandent à la fois par auto-entraînement et par la quantité de réactions qu’elles génèrent. En résumé : plus c’est gros, plus ça fait parler, et au bout du compte, plus ça passe. C’est là-dessus que reposent les théories du complot – s’il n’y a pas de preuves, ça montre bien combien ils sont forts.

Or, c’est exactement la rhétorique de l’extrême droite américaine (que je n’appellerai pas alt-right, parce qu’un chat n’est pas une machine à laver), des masculinistes, de Donald Trump ainsi que de tous les rameaux putréfiés émanant du socle gangrené du gamergateJohn Scalzi l’explique parfaitement : le but n’est pas d’avoir raison, mais de semer le trouble, de faire perdre du temps et de l’énergie en sortant des grandes phrases toutes faites, des idées reçues que l’autre s’évertue à démonter pour la énième fois. C’est un jeu. Il s’agit de maintenir le plus longtemps possible l’engagement et la discussion, de focaliser l’attention. Et le « troll » n’a rien à perdre ; ceux dont l’existence dépend de ce dont on parle, si.

Ce qui m’épuise et m’inquiète, c’est de voir cette rhétorique se généraliser à des sujets bien plus bénins et à peu près dans tous les domaines – dès lors que l’on cherche à attirer l’attention. Encore davantage si l’on œuvre dans des domaines où la propension des gens à parler de vous peut se transcrire en reconnaissance, voire en revenu : d’où le succès d’un certain type de pose provocatrice dans les métiers médiatiques… Qui se rappelle Mickaël Vendetta ?

Mais attention, la mécanique ne s’arrête pas là. Car – et c’est là tout l’art de la chose – il faut ensuite entretenir le feu que l’on a allumé. Pour cela, il faut agiter les esprits, susciter la controverse, fédérer les « pour » et surtout chercher à accrocher les « contre », pour leur brandir des interprétations juste assez fallacieuses de leurs déclarations en utilisant tout l’attirail rhétorique, comme le raisonnement circulaire, le biais de corrélation, l’appel au ridicule, prendre la partie pour le tout etc. (je vous remets le lien de Wikipédia sur les raisonnements fallacieux, qui est passionnant) C’est certain d’attirer l’attention de la cible, surtout avec une façade de cordialité, une véritable semblance d’appel au dialogue. Le débat s’installe, d’autres s’y invitent, et l’on obtient bientôt (dans le meilleur des cas) l’équivalent d’une réunion de la Cogip où personne n’a la moindre putain d’idée de ce qu’il fout là, mais que quelqu’un doit savoir ce qu’on pense parce que non, j’ai pas dit ça comme ça, et toi non plus, et la virgule, là, enfoiré, elle est passive-agressive, ou bien ?

En résumé :

Tout cela porte un nom (même s’il est polysémique, historiquement) : l’agitprop. Agitation et propagande. Ce qui est funeste aujourd’hui, c’est que l’agitation récompense et alimente la propagande en cercle fermé, grâce à cette immense caisse de résonance qu’est Internet.

Oui mais bon, d’accord. J’écris moi-même, là, un article sur ces sujets sur un blog dont la vocation consiste à être un peu lu. J’ai poussé des coups de gueule par le passé. Forcément, je vais vous dire que je suis fait d’un autre bois, hein ? Ben oui1. Mais surtout, en résumé : comment reconnaître un manipulateur d’un énervé ? 

Pour moi, la clé se trouve dans une parole (si ma mémoire est bonne) d’Orson Scott Card, qui dit en substance que tout le monde a une religion : il suffit de discuter avec la personne jusqu’à trouver le sujet qui déclenche sa fureur. Voilà sa religion. (Il s’y connaît en religion, le bougre, du moins une certaine forme d’icelle, en mode « tuez-les tous et dieu reconnaîtra les siens »2.) Un véritable énervé est énervé parce que je crois, au fond, qu’il est malheureux, et s’il est malheureux, c’est parce qu’il tient à ce qu’il raconte, qu’il voudrait un monde différent, honnêtement, venant de son cœur (que celui-ci soit bien ou mal placé) : et c’est peut-être à cela que se juge la sincérité. Ce n’est pas pour dire que la sincérité équivaut à avoir raison, bien sûr ; il y a beaucoup de racistes très énervés – mais c’est aussi, je crois, qu’ils sont très malheureux au fond d’eux-mêmes. (Et dans ce cadre, compassion, mais prison.)

Le véritable maître de l’agitprop, lui, s’en bat les gonades. Dans un débat ouvertement fallacieux, il conserve une mine affable ; il attend que son interlocuteur s’emporte et se discrédite ; il endosse tout et son contraire avec l’aisance de mues, tant que cela maintient le feu du débat, que le projecteur ne s’éloigne jamais trop loin de lui – voilà son vrai but, et Donald Trump nous a donné à tous une vraie masterclass sur la question. Je crois que c’est à cela qu’on le repère ; et c’est là que, plus que jamais dans notre économie de l’attention, il faut éviter de nourrir le troll, car il se nourrit réellement, au-delà de son ego, économiquement, des retombées qu’on lui octroie. Nous créons les Donald Trump du monde, nous attisons leurs flammes par nos outrages. Je pense très fort à Ayerdhal qui nous répétait souvent que « la fonction de l’écrivain est de faire en sorte que nul ne puisse ignorer le monde et que nul ne s’en puisse dire innocent » (Jean-Paul Sartre) ; il ne s’agit certainement pas de se boucher les yeux et les oreilles au monde, surtout alors qu’aujourd’hui, on dispose de davantage de manières de s’informer que jamais ; mais de combattre la bêtise par l’intelligence, l’ignorance par le savoir, et la colère – mais non pas celle de l’autre ; la nôtre, ce jaillissement de fureur viscérale, religieuse, cher à Card – par la création, la vraie, celle qui s’efforce sincèrement d’apporter de la valeur autour de soi par de l’authenticité, de la pensée, de la recherche, de la bienveillance, de la compréhension. (Ce que j’espère, humblement, avoir un peu réussi à faire ici.)

  1. Personnellement, je ne peux pas faire ce genre de chose : je perds mon calme beaucoup trop vite, parce que je me soucie de ce dont je parle. Les quelques articles vraiment polémiques du site (écrits avec honnêteté sur le moment, même si pas forcément avec intelligence, je ne le nie absolument pas) m’ont explosé à la gueule avec grande sévérité, me faisant clairement comprendre que je n’étais pas taillé pour être éditorialiste ; j’ai tout de suite envie de régler l’affaire avec un duel de tractopelles. C’est aussi pour cela que le site, je m’en aperçois après coup, s’est replié sur des sujets plus calmes, comme la technique littéraire. Je n’ai pas signé pour m’écharper.
  2. Oui, je sais que cette citation est apocryphe.
2018-08-20T08:14:01+02:00mercredi 8 août 2018|Humeurs aqueuses|3 Commentaires

Comment les métadonnées de vos photos vous trahissent en ligne (et comment y remédier)

Un petit truc aujourd’hui que j’ai envie de partager, avec surtout quelques informations sur les données privées, parfois sensibles, que l’on peut rendre publiques sans s’en rendre compte sur les réseaux sociaux, nos blogs, etc.

Vos photos contiennent votre emplacement géographique.

Tout le monde le sait à peu près de nos jours : quand l’on prend une photo avec un smartphone, celui-ci adjoint au fichier image tout un tas d’informations, notamment la position GPS de l’image (cela fait partie desdites « métadonnées », comme le modèle de l’appareil, les réglages de la photo, etc.). C’est drôlement pratique quand l’on veut retrouver une série prise à un endroit donné, ou que l’on veut se remémorer un voyage en particulier. Ci-dessous, par exemple, un résumé des photos prises par mon iPhone dans la péninsule de la Snæfellsnes, qui retranscrit notamment mon volontariat de cette année auprès d’Orca Guardians :

Cependant, ces informations ne regardent pas nécessairement le monde entier. Tout particulièrement, si l’on prend chez soi un selfie pour se composer un avatar, la photographie d’une couverture de livre pour rédiger une chronique sur son blog, on oublie que l’on peut très probablement, par inadvertance, partager dans l’image sa position – et potentiellement son adresse personnelle. Ce qui, en cette époque de sécurité en ligne et de harcèlement potentiel, peut représenter un risque assez gênant.

Quand et comment la position se trouve-t-elle partagée ?

Depuis quelques années, par bonheur, les réseaux sociaux majeurs (Facebook, Twitter, Instagram) suppriment systématiquement l’emplacement d’une photo au téléchargement. Ils vous proposent au moment de la mise en ligne de rendre le lieu public (lu dans l’image), mais c’est volontaire ; si l’on ne précise rien, en principe, la métadonnée est supprimée du fichier final.

Le risque principal concerne aujourd’hui blogueurs et webmasters indépendants qui mettent ligne leur propre contenu. Fréquemment, ceux-ci et celles-ci récupèrent les photos qu’ils et elles ont pris en branchant directement leur téléphone à leur ordinateur, par exemple, ou en le récupérant via récupérant via un service de sauvegarde automatique dans le nuage type Dropbox. Le problème, c’est que dans ce cas-là, on obtient le fichier brut, avec toutes ses métadonnées, et donc ses emplacements géographiques… ce qui peut, ou pas, représenter un problème.

Tous leurs systèmes ont leurs idiotes syncrasies et je ne saurais les couvrir toutes (j’ai piscine à 65°15’04.7″N x 23°15’00.0″W), mais voyons comment régler cela de manière très simple avec la bibliothèque de photos iCloud. Dans les préférences, il suffit de décocher l’option de partage de la position quand l’on exporte un fichier pour en faire usage sur les autoroutes de la désinformation :

On ne veut pas de cette option.

Toutes les autres métadonnées seront sauvegardées à l’export, mais nul ne saura pour vos vacances à Plan-de-Cuques.

Rattraper le coup après le (coup)

Et si j’ai déjà mis en ligne quinze ans de photos depuis l’époque où je bloguais sur Mygale avec mon adresse Caramail ? Suis-je condamné à voir débarquer des hordes de témoins de Jéhovah à ma porte parce que j’aurais confondu un jour la Grande Babylone avec la station de métro Sèvres-Babylone ? Que puis-je faire ?

C’est un peu technique, mais pas tellement difficile. En gros, il faut rapatrier ses images (typiquement par FTP), leur appliquer un nettoyage de masse, puis renvoyer les versions purgées de ces fichiers à leur place. Quel outil ? Je suis bien content que vous me posiez la question, parce que l’outil fantastique du moment, à mon goût, est Retrobatch. Ce logiciel récemment sorti (sous Mac) est un extraordinaire couteau suisse de l’image : convertir, changer, mélanger, ajouter des bordures, altérer les métadonnées, il sait tout faire à l’aide d’une interface en briques Lego d’une merveilleuse simplicité :

On adjoint les modules de traitement comme une simple chaîne. Dans notre cas présent, il suffira de lire les images, appliquer l’action « Remove GPS », sauvegarder le résultat, et presto. J’ai ainsi nettoyé toutes les images du présent site – presque 25 000, quand même – eh ouais, le temps passe, et puis on en poste en une année, des conneries – il y a quelques semaines en moins d’une demi-heure (le gros du travail ayant constitué à télécharger les fichiers et contrôler le résultat, parce que je suis comme ça).

Cela en vaut la peine ; c’est un peu barbant d’avoir à se taper cette tâche de maintenance, mais si vous êtes blogueur ou blogueuse, que vous divaguez gentiment sur Internet dans votre petit coin de paradis, alors faites-vous une faveur, nettoyez vos images. Et contrôlez vos prochains fichiers en paramétrant leur export. Ça permet d’avoir l’esprit libre, et puis ça vous évitera une énième discussion sur le bienfait des transfusions sanguines.

2019-06-01T14:41:09+02:00lundi 6 août 2018|Best Of, Geekeries|2 Commentaires
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