Les plus faibles des dieux

Par Tignous, victime de l'attaque

Par Tignous, victime de l’attaque

En préambule – guère capable de trouver des mots justes et bien tournés. Malaise physique, je me sens comme au lendemain de Fukushima, même si ça n’a rien à voir – le lendemain de la catastrophe nucléaire, l’art me paraissait insignifiant ; aujourd’hui, sa parole et sa liberté me paraissent plus que jamais capitales. Ainsi ébranlé, je n’ose imaginer ce que peut éprouver l’entourage des victimes. Il n’y a pas de mots, pas d’insulte assez forte. Je me suis longtemps posé la question de réagir ou non. Est-il pertinent de réagir à chaud ? Est-il pertinent de parler, tout court ? Et sinon, je fais quoi ? Business as usual ? Impossible. Comment ? Il est des cas où la superbe de l’ignorance est la meilleure des positions, mais ici, je crois qu’aucun libre penseur ne peut rester silencieux. Je cours le risque d’être bancal, inadéquat. Je le prends. Se taire, en l’occurrence, c’est donner raison.

Il y a avant tout la compassion et les pensées pour les victimes et leurs proches, qu’on ne connaît pas, mais auxquelles on s’identifie ; il y a un acte, et des douleurs, des vides, un choc qui dépassent l’entendement, et qui ont frappé le monde entier.

Mais qu’on ne se méprenne pas. Ce n’est pas une voix de peur. C’est une voix de solidarité. Les intentions du crime, la futile et absurde défense d’un nom qui n’est pas censé avoir besoin de cela, cela n’évoque que le plus abject mépris, le plus profond et unanime dégoût. Et ne mérite qu’une chose : qu’on redresse l’échine. Nous laisser ébranler dans l’intimité de nos pensées revient à accorder un soupçon d’ascendance à une barbarie qu’on n’oserait pas même qualifier de moyenâgeuse par égards pour le moyen-âge. On ne lui fera pas cet honneur-là.

Car bien faibles doivent être les dieux, bien fragiles doivent être les croyances, s’il leur faut redouter une simple parole, s’ils ont besoin de sang pour garantir leur existence. 

L’obscurantisme se bat avec les armes mal dégrossies de son ignorance : la violence et le dogme. Seule la faiblesse craint le doute, et emploie la barbarie pour le réduire au silence.

Nous – et ce nous désigne le collectif éclairé de l’humanité, de toutes obédiences, religieux ou non, de par le monde et l’histoire entiers, liés par une forme d’harmonie sociale fondée sur la liberté et la pensée – nous ne saurons être intimidés. Mais nous ne saurons, non plus, nous abaisser au niveau de ces criminels. Nous, collectif humain, etc. – nous, civilisation, quelle qu’elle soit, aussi perfectible qu’elle soit – valons mieux que cela.

Ne nous laissons pas diminuer, ne nous laissons pas terroriser, ne nous laissons pas sombrer dans la colère et la haine. Pleurons, mais laissons notre peine alimenter notre résolution pour défendre, plus haut encore, liberté et raison. Les victimes avaient la seule audace de s’exprimer. Ce crime veut faire taire la satire, la dissension : célébrons-la et portons-la plus haut. Les mots, la raison, ont du pouvoir. Ne laissons pas l’étincelle du débat rationnel vaciller, alimentons-la, toujours plus fort, dans la raison et le progrès. Fleurit sur les réseaux, en signe de solidarité, l’image « Je suis Charlie » – faisons honneur, ne répondons pas à la violence par la bêtise, mais asseyons davantage notre solidarité collective, l’éclat des Lumières face aux obscurantismes de tout bord, en faisant usage, à chaque instant, de notre intelligence. Je n’apprécie pas énormément l’humour du journal, mais ça n’a pas d’importance ; qu’on l’aime ou pas, ainsi qu’on l’attribue à Voltaire, il faut se battre pour qu’il puisse s’exprimer.

N’oublions pas que nous (fraternité humaine de bonne volonté et de tous horizons, de toutes obédiences, religieuses ou non, etc. – nous, gens fréquentables et civilisés) avons dépassé ces « armes » – et la notion même qu’une croyance s’impose par la force. Les Lumières, héritières des philosophes grecs et romains, la civilisation nous ont enseigné la valeur et la force du doute, du débat, facteurs de progrès. Nous nous sommes efforcés, et nous efforçons continuellement, de construire des sociétés hissant toujours plus haut l’égalité, le questionnement, la remise en question – vers l’amélioration de soi, et le progrès de la société. Sont-elles parfaites ? Aucune ne l’est, loin de là. C’est un cheminement, un processus1

Nos forces s’appellent intelligence, raison, éducation, réflexion, esprit critique, liberté d’expression. Nos cadres s’appellent lois, tribunaux, édictées au cours d’un processus démocratique, certes grandement perfectible, mais c’est encore le moins mauvais de tous les systèmes (Churchill). Nos gardiens sont les forces de police et d’enquête, mandatés par la République. Dans les jours qui viennent, dans les émotions qui nous secouent, nous agiteront au quotidien sur les réseaux, dans la vie courante, rappelons-nous l’édifice de la civilisation, en perfectionnement constant, fondé sur la raison, une force que les barbares ignorent, car ils ne savent que prouver leur faiblesse, leur stupidité et leur peur à travers la violence. Nous sommes, chacun, à notre échelon, les garants de cette civilisation, dans nos actes, nos paroles, dans l’usage de notre raison, de notre esprit critique, dans notre ouverture à la différence, bref, dans l’emploi de cet organe appelé cerveau – autant que dans notre maintien et notre défense fermes des principes de liberté qui nous gouvernent, qu’il s’agisse de la liberté d’expression et de la presse, ou de la traque sans merci des assassins.

Il convient de rappeler que le dieu faible défendu par les criminels d’hier n’est pas celui de la grande majorité des musulmans d’aujourd’hui. De la même façon que la France est héritière des Lumières avant d’être la fille aîné de l’Église, l’héritage du monde arabe, s’il est besoin de le rappeler, ce n’est pas l’intégrisme ; c’est Omar Khayyam et ses poèmes dédiés au vin, aux jeunes femmes, son scepticisme vis-à-vis de la religion ; c’est Avicenne, père de la médecine moderne, fondée sur la méthode scientifique ; ce sont d’innombrables traductions et mises à disposition d’oeuvres fondamentales (notamment de philosophes antiques, justement), pierres angulaires de la pensée contemporaine depuis un millénaire, et mille autres réalisations capitales pour l’humanité.

Nos ennemis à tous, les ennemis de l’humanité, ce sont l’ignorance, la bêtise, le silence, tous ceux qui réduisent au silence tout débat rationnel, toute remise en cause des principes établis, des autorités sans fondement. Notre ennemi n’est pas une idée.

Notre ennemi, c’est l’absence d’idées : le refus d’en voir naître, l’interdiction de les nourrir, de les exprimer, et de les soumettre à la discussion, au risque de les voir réfutées et disparaître. 

« La religion, une forme médiévale de déraison, combinée aux arsenaux modernes, devient une réelle menace pour nos libertés. Ce totalitarisme religieux a entraîné une mutation mortelle dans le coeur de l’Islam et nous en avons vu les conséquences tragiques à Paris aujourd’hui. Je me tiens aux côtés de Charlie Hebdo, et nous devons tous le faire pour défendre l’art de la satire, lequel a toujours représenté une force de liberté contre la tyrannie, la malhonnêteté et la bêtise. Le ‘respect de la religion’ est devenu une expression codée pour dire ‘peur de la religion’. Comme tous les idées, les religions méritent critique, satire, et, oui, notre irrespect, sans crainte. » – Salman Rushdie

  1. Les criminels d’hier n’en ont probablement pas bénéficié, comme hélas beaucoup d’autres. Ce qui ne rend pas pour autant leur crime ni justifiable, ni excusable. Mais il s’agit là d’un autre débat, connexe, historique, et surtout très déplacé au lendemain de la tragédie.
2015-01-08T08:57:02+01:00jeudi 8 janvier 2015|Humeurs aqueuses|9 Commentaires

Out avant de burn (une forme de bilan)

Lol-cats-successAuguste lectorat,

Je fais un truc fou que je n’ai pas réellement fait depuis si longtemps que je n’ose pas y penser : je pars en vacances. Pour de vrai. Je coupe tout. Ne cherche pas : je n’y suis pas.

En principe, à l’époque des fêtes, je me livre à tout un tas de bilans plus ou moins intéressants, c’est l’occasion de jouer avec les statistiques du site, de repêcher des articles au passage. Je me creuse la tête pour trouver quelque chose à dire pour Noël (étant plutôt solstice d’hiver que Noël, si tu vois ce que je veux dire). Je tiens mon bar en sachant que la plupart des clients ne sont pas là, mais la maison reste ouverte.

Cela fait deux ans que je tiens mon engagement de bloguer tous les jours ouvrables (ne serait-ce qu’un renvoi vers une chronique), un défi de discipline personnelle qui m’a beaucoup plu et apporté (et bientôt huit ans que ce blog existe sous ses différentes incarnations, fichtre). Même lors de mes voyages ou volontariats, j’ai toujours réussi à fournir.

Mais le fait est que je fatigue, et surtout, que je crois aujourd’hui que ce défi a fait son temps.

Cette année, s’il faut faire un bilan, a été une drôle de combinaison. Parfaite sur le plan personnel (à part quelques soucis d’épaule en voie de rétablissement près), réjouissante sur le plan professionnel (avec notamment la sortie de Bardes et Sirènes et de La Route de la Conquête, dont les chroniques ne cessent de m’enchanter – merci à tou-te-s !), mais carrément ardue sur le plan de la profession dans son ensemble, ce qui s’est senti dans le « milieu » en cette fin d’année, je crois. La validation de ReLIRE nous a à tous laissés un goût amer, les soucis économiques du métier dans lesquels nous baignons et, plus récemment, la controverse autour de Rêver 2074 qui m’a, personnellement, laissé pantois, surtout dans sa violence et son absurdité. Je pourrais te faire la litanie des insultes que tu n’as pas forcément vu passer, mais le but de cet article n’est pas de me faire plaindre, parce que, globalement, ça va, il ne faut pas s’inquiéter.

Je ne rechigne jamais à descendre dans l’arène (notamment pour défendre le droit d’auteur et parler de féminisme, deux sujets qui me tiennent à coeur et qui sont souvent mal compris), mais je ne suis pas entièrement sûr, cette année, d’être toujours descendu dans l’arène de la meilleure manière qui soit. Quand bien même déclarer que quelqu’un est un abruti finit par tenir davantage de la démonstration scientifique que du jugement de valeur (notamment quand, en guise d’argument, votre interlocuteur aborde le sujet de votre sexualité et du genre de légumes que vous pourriez mettre à des endroits qui n’ont qu’un rapport lointain avec l’agronomie, hormis peut-être pour la fertilisation), qu’identifier des gros cons s’avère parfois sans appel, c’est aussi la déclaration finale de l’inaptitude de l’interlocuteur à comprendre et, dans ce cas, il vaut mieux gracieusement s’incliner et prendre congé, reconnaissant, peut-être, les limites de sa propre aptitude dialectique. Jean-Daniel Brèque disait un jour sur Facebook : « dorénavant, je considérerai que j’ai le dernier mot quand je serai l’avant-dernier à parler » – ce qui est frappé au coin du bon sens.

Surtout, au-delà de toute controverse, cela peut aussi contribuer à rappeler l’effet déformant des réseaux sociaux, et qu’un régime quotidien, voire à plusieurs fois par jour de cette culture, entraîne dans une spirale où l’on devient soi-même prompt à la réaction, prompt au bon mot, prompt à l’instinct. Si je regarde l’année qui vient de s’écouler, il y a probablement quelques moments que j’aurais préféré réfléchir davantage ; pas sur le fond, mais dans la forme, dans un détail d’approche, quelques détails d’échanges et de conversations, parce que je suis au four et au moulin, que j’ai trop d’engagements, dont certains auquel il va falloir que je mette un terme. Nul n’est impeccable, mais cela n’empêche que j’ai toujours exercé une certaine distance qui me semble de bon aloi sur les événements, et que la fatigue semble m’avoir incité à me rapprocher un peu trop. Hey, cela fait seulement un an que j’ai séjourné dans un temple bouddhiste, il me faut du temps pour assimiler tout ça.

J’ai toujours dit que je tenais cet endroit par plaisir et amusement et que, le jour où ça ne m’amuserait plus, j’arrêterais. Alors pas de crainte, je ne ferme pas – je voudrais remercier tous ceux qui m’ont dit, en ligne ou de visu, qu’ils suivaient et appréciaient beaucoup cet endroit ; cela me motive beaucoup de savoir qu’il peut être utile et remplit son rôle ; il ne va nulle part – mais je change les horaires d’ouverture. Le fait de chercher tous les jours un article, un contenu à partager, est un bon exercice d’agilité mentale, mais je sens qu’il a fait son temps, parce que mon temps, justement, tend de plus en plus à s’organiser autour des réseaux, de leur maintien, de la crainte de la prochaine controverse, de la surveillance que la maison ne brûle pas en mon absence. Cela va précisément à l’encontre du Slow Web, mouvement où je me reconnais de plus en plus.

J’ai parfaitement conscience qu’il s’agit d’une discipline personnelle ET d’une pression que je me colle tout seul : loin de moi l’idée de blâmer qui que ce soit (et d’ailleurs cet article me semble un peu misérabiliste, mais gageons que ce sera le dernier du genre), à part faire un constat, m’en expliquer et, peut-être et comme toujours, qu’il puisse résonner avec celui ou celle qui le lira. « Bisous à celui qui le lit. » L’exercice amusant et la fascination technologique de pouvoir communiquer du bout du monde est un vrai plaisir, qui s’apparente à celui de produire une revue régulière, et j’ai adoré relever ce défi ; toutefois, je sens aujourd’hui que mes priorités s’inversent entre mon vrai métier – produire des livres, de la musique – et les à-côtés rigolos : jouer aux billes dans la cour de récré avec mes copains.

Et ça, il faut que ça cesse ; non pas les réseaux ni le blog, mais cette attitude qui commence à s’enraciner chez moi et qui me fait m’organiser autour de la gestion du site. Or, j’y tiens, et je n’ai pas envie de m’arrêter : il convient donc, non pas de s’arrêter, mais de changer d’attitude. Donc, pour commencer : sevrage brutal pendant la période des fêtes. Pas de réseaux, pas de mises à jour, pas de blog, pas de Twitter ni de Facebook, pas de courriel, silence radio. J’en ressens fortement le besoin. Je suis navré si vous attendez quelque chose de moi, vraiment, mais j’en arrive à l’urgence, et je vous promets que vous n’êtes pas oublié-e-s, mais, comme les bureaux des entreprises, je suis fermé jusqu’au lundi 5 janvier, où vous aurez rapidement des réponses. De toute façon, c’est les fêtes. Si vous bossez pendant les fêtes, je voudrais vous inciter à vous poser les mêmes questions que moi en ce moment : investis-je bien mon énergie là où elle est le mieux employée ?

À mon retour, j’entame un nouveau régime, qui est : pas d’obligation de publier tous les jours à heure fixe. Le but est aussi de retrouver une attitude naturelle, de jeu vis-à-vis de l’outil et donc, je l’espère, d’améliorer un peu la qualité qui, je trouve et l’avoue, s’est un peu dégradée ces derniers mois, en raison de la fatigue et de l’impératif de trouver tous les jours quelque chose à dire. Je préfère vous proposer un seul bon article, substantiel, par semaine que cinq petits lol « LES QUINZE RÈGLES QUI FERONT DE VOUS UN AUTEUR PRO – LA 5e VA VRAIMENT VOUS ÉTONNER » (abattez-moi si j’en arrive là au premier degré, par pitié). Je ne m’interdis pas de publier tous les jours, bien entendu, si j’ai des choses pertinentes à dire, à partager, mais il convient que je me recentre.

D’ici là, auguste lectorat, j’ai simplement envie de te dire merci pour ton suivi, ta fidélité et, comme toujours, ta grande modération et ta constructivité même dans les sujets chatouilleux. Je n’ai pas besoin de craindre que la maison brûle en mon absence : tu es grand et même si tu sais où sont les allumettes, tu m’as plus d’une fois prouvé que tu t’en servais juste pour préparer du thé aux copains. Ici, ce n’est pas comme ailleurs sur Internet, et c’est grâce à toi ; si je peux être fier d’avoir bâti le bar, ce sont les clients qui font l’ambiance, alors merci.

Très joyeuses fêtes, tout le monde, et rendez-vous en 2015 pour toujours plus de fond sous couvert de bêtise, à moins que ce ne soit l’inverse ! 

Source

Je sais, c’est insupportable de kawaitude, mais j’ai une réputation de choupi de la SF à tenir, moi. Source

 

2015-01-12T23:11:21+01:00mardi 23 décembre 2014|Journal|23 Commentaires

De la double acception du mot luxe

Image trouvée ici.  Je ne pouvais pas passer à côté.

Image trouvée ici. Je ne pouvais pas passer à côté.

La controverse autour de Rêver 2074 a de quoi laisser baba : un projet qui semblait tout de même globalement inoffensif a polarisé le microcosme de l’imaginaire avec une puissance si radicale qu’on est forcé de suspecter que le vrai discours, le vrai « problème », si problème il y a, se trouve ailleurs. À présent que les réseaux sociaux sont carbonisés, que les insultes ont volé, que des amitiés ont été brisées  – le tout dans un cercle d’une cinquantaine de personnes au maximum, car il faut bien concevoir que le vaste monde, lui, le lecteur, n’a guère cure de qui se passe – et c’est très bien ; à moins que ce cercle de cinquante personnes représente le cercle réel du lectorat fidèle, auquel cas nous avons de bien plus graves problèmes littéraires que le financement de cette anthologie de science-fiction -, si je puis, timidement, m’essayer à un post mortem qui essaie de comprendre cette polarisation, dans l’espoir de tirer des leçons sur la chose, il me semble que le différend – une anthologie financée par un comité promouvant le luxe – vient de la double acception du mot luxe.

S’il y a bien une chose que cette tempête dans, moins qu’un verre d’eau, un dé à coudre, prouve, c’est que le luxe entraîne les fantasmes. Mais la science-fiction également, vue avant tout comme une littérature sérieuse, d’idées, et d’idées plutôt sociales. On a prêté toutes sortes d’intentions à ce projet, aux limites du conspirationnisme, et on peut s’amuser, comme le faisait remarquer Charlotte Bousquet sur Facebook, que la question ne se serait probablement même pas posée en fantasy, laquelle ne véhicule pas cette image de littérature sérieuse. J’ai envie de dire : grand merci pour la liberté de création que cela nous donne – y compris d’être sérieux, mais clandestinement.

Qu’on ouvre un dictionnaire, et la double acception du mot saute aux yeux, l’ambiguïté est présente : il s’agit de dépenses « somptuaires » associant « raffinement » et « ostentation ». Le luxe, au-delà des fantasmes qu’il suscite, se trouve ainsi ramené dans les débats à une seule de ses dimensions.

1. Le raffinement évoque immédiatement l’art et la culture ; il porte l’idée générale de progrès – c’est ce qu’aborde Charlotte Bousquet sur son blog, par exemple, mais également plusieurs commentateurs dans la discussion poussée qui s’est déroulée ici, évoquant la valeur de rêve, la motivation au progrès. Il faut également considérer que bien des progrès, intégrés depuis dans notre quotidien, ont commencé sous la forme d’un luxe, en des temps où la société fonctionnait différemment. Jadis, posséder un ordinateur familial était un luxe, aujourd’hui ne pas en avoir un constitue un handicap ; avoir du temps libre était un luxe, c’est aujourd’hui un élément inhérent à la qualité de vie, et ce temps dégagé, cette aisance, nourrit toute l’industrie culturelle, laquelle est empreinte d’une certaine « superficialité » au sens qu’elle est, sensu stricto, dispensable. Je fais pleinement partie de cette catégorie ; dans l’absolu, nul n’a besoin de lire mes livres ; même si je m’efforce d’y élargir les thèmes avec quelques questions historiques et philosophiques, ça ne sera jamais aussi dense – et donc nécessaire, dans une conception utilitariste du monde – qu’un essai sur la question (mais peut-être un peu plus rigolo, du moins je l’espère). Le luxe, dans cette acception, représente la marge de manoeuvre de l’humanité, le défrichage de terrains adjacents, l’exploration de possibilités nouvelles qui donneront, ou pas, d’authentiques progrès. C’est un jeu élaboré, pour adultes.

2. Et puis le luxe évoque le superflu, quand d’autres n’ont même pas le nécessaire ; il cristallise tous les péchés du monde capitaliste, le symbole d’inégalités scandaleuses où certains dépensent des fortunes pour des sacs de marque quand d’autres crèvent de faim. C’est l’aspect « ostentatoire » intolérable pour beaucoup, qui représente à son plus haut point les excès d’une société marchande, c’est le symbole de l’impuissance du simple citoyen face à un système qui l’oublie et lui donne l’impression de se construire sans sa voix, malgré l’étiquette « démocratie » censément portée par les civilisations modernes. Colère, impuissance.

Le truc, c’est qu’aucune des deux définitions n’est fausse, et qu’en plus, les deux peuvent se rencontrer dans le même phénomène. Prenons pour exemple les Médicis : sans leurs dépenses « somptuaires » en art et en architecture, la Renaissance n’aurait pas eu le même visage, voire n’aurait pas eu lieu. Elle engendra tout un bouillonnement et un progrès culturels ; ils financèrent et entretinrent des intellectuels de haut vol, qui travaillèrent à faire progresser l’époque où ils vivaient. Laurent le Magnifique protégeait par exemple Léonard de Vinci ou Marsile Ficin, traducteur de Platon.

À côté de ça, Laurent de Médicis faisait preuve d’une brutalité méticuleuse envers ses opposants.

Qui est le véritable homme ? Le protecteur des arts, ou bien l’homme politique sans merci ? Les cathédrales florentines se sont-elles bâties sur la spoliation de la famille Pazzi ?

N’est-ce pas un peu simpliste ? Cette question a-t-elle seulement un sens ?

Les phénomènes ne connaissent pas de cause unique, et la complexité est bien la seule règle qui régisse l’univers, en particulier social, et, dès lors qu’on se décide humaniste, nul homme n’est réductible à une seule dimension. Si j’ai bien fini par cerner un truc dans cette affaire (big up à Lam Rona sur Facebook pour la discussion qui m’a aidé à mettre le doigt dessus), c’est que, bien souvent, la mésentente vient du fait que les interlocuteurs n’emploient pas la même acception du thème, lesquelles charrient des sous-ensembles sémantiques différents, aux connotations différentes, allant de vaguement positives à une négativité confinant à la haine (du système). Je reste convaincu que se scandaliser de ce petit projet (petit par son impact sur le vaste monde en regard des inégalités qu’on entendrait combattre) revient à prendre le problème par un bout particulièrement microscopique de la lorgnette, et qu’il s’agit de s’outrer d’un arbrisseau qui cache une forêt mille fois plus dense et complexe ; qu’on n’abattra pas le système capitaliste en vociférant sur Rêver 2074 et que, au-delà de cela, ça n’a franchement pas grand-chose à voir avec la lutte dont il est question – pas plus que de militer pour le développement durable mondial en se focalisant sur le chlore employé pour blanchir les tickets de métro de Plan-de-Cuques, ou qu’on obtiendra une révolution économique et intellectuelle mondiale en commençant par dynamiter les droits des créateurs, qui sont les plus isolés et les plus fragilisés du secteur, par exemple. Rêver 2074 cristallise un épouvantail rhétorique et, si l’on veut lutter contre le système en commençant  par ce point-là, par cohérence et par traitement identique de toute interaction avec l’économie contemporaine, il faut cesser toute collusion de toute sorte et élever des poules sur un bateau en autarcie. Sinon, je crois qu’il faut composer avec le réel de manière à choisir ses combats et où investir le maximum d’énergie.

Si le débat autour du thème doit se poursuivre, de grâce, prenons au moins conscience d’une chose : avant de s’écharper, qu’on se mette d’accord sur le sens du thème qu’on emploie ; le raffinement ou bien l’ostentation, qu’on comprenne au moins de quelle position l’on parle, pour commencer.

Dans l’intervalle, par exemple, BP a été condamné à verser 4,5 milliards de dollars de plus pour la marée noire du golfe du Mexique, mais ça, ça fait bien moins buzzer les réseaux sociaux, parce que c’est loin, ça ne parle pas de SF, c’est vague, on n’y peut rien. On ne se sent paradoxalement pas concerné. Cela ne nous donne pas, en discutant avec véhémence, l’impression d’une action immédiate sur notre monde. Lentille déformante des réseaux sociaux et de leur immédiateté. 

XKCD avec annotation personnelle

XKCD avec annotation personnelle

Juste un dernier mot pour finir pour te remercier, auguste lectorat, de ta civilité générale dans la discussion idoine, malgré les polarisations, les frustrations perceptibles ; globalement, tout le monde est resté dans les clous d’argumentations construites. Je disais sur Facebook que je ne prétendais pas avoir la science infuse, c’est bien pour ça qu’il y a les commentaires ; si au moins, sur ce blog, tout le monde arrive à discuter en assez bonne intelligence, y compris les gens mieux documentés que moi et surtout ceux d’un avis différent, ma foi, on n’aura pas tout perdu, hey.

Maintenant, passons à autre chose. Parlant de financement, Mythologica et Fiction ont tous deux réussi leur financement participatif, et ça, c’est super chouette ! 

2014-12-10T10:14:35+01:00mercredi 10 décembre 2014|Humeurs aqueuses|82 Commentaires

Touché coulé

Auguste lectorat, ne fais pas comme ce marin.

brassiere_obligatoireEffectivement. Il aurait probablement fallu le même avertissement sur les baignoires du Titanic.

2014-12-09T10:06:42+01:00mardi 9 décembre 2014|Expériences en temps réel|Commentaires fermés sur Touché coulé

Silent Service

Glou, glou.

Silent service : mode silencieux. Énormément de travail en ce moment, donc je passe les réseaux sociaux et le blog en semi-pilote automatique. Alors, pour vous perdre un peu de temps, autant vous refaire un sympathique Joueur du Grenier (sur Silent Service, justement) :

2014-12-01T17:52:00+01:00mardi 2 décembre 2014|Journal|1 Commentaire

A propos d’hier

Parce qu’il faut quand même rappeler que

Haters-gonna-hate-potatoes-gonna-potate

Le débat autour de Rêver 2074 aura certainement engendré plus de téléchargements et de lectures que le silence pur. Chers concitoyens numériques, rappelons-nous… oh la vache, moi qui a toujours pensé que c’était Andy Warhol, mais non, fichtre, je viens de vérifier et c’est de Léon Zitrone : « Qu’on parle de moi en bien ou en mal, peu importe. L’essentiel, c’est qu’on parle de moi ! » Par les temps qui courent, surinformation, course au buzz, volatilité – quand on désapprouve, ma foi, il n’est de plus forte condamnation que le silence.

Mangez des frites.

2014-11-25T00:19:42+01:00mardi 25 novembre 2014|Expériences en temps réel|103 Commentaires

Les riches sont méchants (il faudrait les tuer)

worf_killyouAaaaah, monde de la science-fiction française. Viennent parfois des moments comme celui-ci où tu ne peux me décevoir, car les réactions étaient courues d’avance. J’aurais dû mettre mes prévisions dans une petite enveloppe, convier une assemblée choisie à une salle de cabaret décorée de tentures rouges, façon bordel classieux, revêtir mon plus beau smoking et puis ouvrir l’enveloppe devant cette assistance médusée. Dedans, j’aurais écrit :

L’anthologie Rêver 2074 va soulever un torrent d’amertume et de désapprobation publique moraliste, pouvant aller jusqu’à l’ostracisation des auteurs ayant participé au projet.

(J’aurais dû faire payer l’entrée.)

Et donc, ça n’a pas loupé. Pour mémoire, Rêver 2074, c’est un projet financé par le comité Colbert (association pour la promotion du luxe français) : pour résumer, une anthologie de science-fiction plutôt positive, présentant le luxe sous un jour favorable (le sous-titre annonce « Une utopie du luxe français »). L’anthologie est présentée en grande pompe, entre autres à New York, et elle est traduite en langue anglaise. Mentionnons qu’elle est gratuite. Si je résume : ce sont des gens qui ont de l’argent, qui se sont payé une anthologie de science-fiction sur le thème de leur métier, avec des auteurs qui ont choisi de jouer le jeu, et qui la présentent au monde anglophone, tout cela sans que personne ne paie rien pour la lire.

Eh bien, apprends et répète après moi, auguste lectorat : ça, c’est mal. Je ne parle pas de la qualité des textes. Je parle du projet en lui-même. 

C’est mal parce que c’est financé par des gens qui ont de l’argent. C’est mal parce que ces gens représentent des produits hors de prix que seule une minorité peut se payer. C’est mal parce que c’est l’élite qui parle à l’élite, et que l’élite c’est mal. C’est mal parce que ça conforte une industrie foncièrement mauvaise dans sa position. Et surtout, ces gens, qui sont riches et donc par là-même hautement suspects, osent dévoyer la science-fiction en teintant son image pure. Les auteurs complices de ce forfait sont des social-traîtres, il faut les bannir des forums, les brûler en place publique, les inscrire à l’index et jamais plus ne les approcher – rendez-vous compte la collusion ! Ils ont travaillé avec ces gens-là ! Des gens riches – des malhonnêtes, donc !

C’est tellement français, putain. Aux États-Unis, on aurait… ah bien tiens, aux États-Unis, ils vont présenter l’antho, justement.

Remarquez bien qui paie : pas l’industrie de l’armement, pas un groupement politique, pas le nucléaire, Monsanto ni même l’industrie de l’élevage animal – oh non, non. L’industrie du luxe – c’est-à-dire un des trucs les plus superflus de la planète. C’est écrit dans le nom : le mot luxe a cette acception double. Le luxe, c’est financé par des gens qui ont de l’argent à dépenser, et ce sont des industries qui fournissent à ces gens-là un exutoire pour leurs moyens, parfois avec de la qualité, très souvent avec de l’image. C’est, par essence, le truc dont on peut se passer, potentiellement survendu, mais cela fait partie du jeu : c’est presque une notion de cote artistique – j’achète ce tableau peut-être parce qu’il me plaît, mais surtout parce que le peintre a la cote. Je n’irais pas jusqu’à dire que c’est inoffensif, car nulle industrie n’est inoffensive de nos jours, que ce soit économiquement ou socialement, mais quand même, bon sang, à part vendre du rêve de papier glacé sur-Photoshoppé et hors de prix, et sachant qu’il ne s’agit pas d’un produit nécessaire, je peine à comprendre en quoi certains peuvent se sentir carrément insultés par un tel projet. À part sur la base de cette tendance gauloise qui consiste à n’être heureux que si l’on possède davantage que le voisin. Je n’ose soupçonner la jalousie, car je persiste naïvement à nourrir une plus haute opinion de mes contemporains.

Bon dieu, vous êtes révoltés, vous voulez pointer les inégalités de la société ? Mais OK, d’accord ! Toutefois, qu’on me permette de penser que se scandaliser de Rêver 2074 pour cela est une révolte de canapé, aussi absurde que liker une page Facebook contre l’assemblage des smartphones par des enfants chinois en guise d’action humanitaire – et ce depuis un iPhone.

La question subsidiaire, puisque ça semble être à la mode : est-ce que j’aurais accepté de participer à ça, moi ? Eh bah ouais, carrément – qu’on me fasse donc un procès d’intention, alors. Je me serais efforcé d’introduire une part subversive (je ne sais pas si j’y serais parvenu). J’aurais eu pleinement conscience que j’allais être marqué au fer rouge du sceau de l’infamie par une certaine bien-pensance en révolte si perpétuelle sur les réseaux sociaux qu’elle a perdu de vue l’idée même d’échelle de valeur. Mais je vais vous dire : c’est probablement une des raisons pour lesquelles je l’aurais fait – parce que j’aurais eu pleinement conscience que ça emmerderait du monde.

Et pendant ce temps, je serais allé parler à New York – à des Américains – de SF française, ce qui aurait été à mon sens, qu’on m’en excuse, largement plus constructif que de déverser ma vindicte dans un sérail franco-français, qui peine à dépasser ses frontières, à alimenter son marché interne, à communiquer auprès de son lectorat en raison de la contraction toujours plus marquée des collections et de la communication. Pendant que l’excellente revue Mythologica peine à se pérenniser et lance un crowdfunding pour sortir son quatrième numéro, on jette l’opprobre sur des projets qui sont financés, se lancent, promeuvent l’existence même d’une science-fiction française dans le monde.

Hé bah, ça m’échappe, pour le dire poliment.

Je n’ai pas encore lu les nouvelles. Je ne me prononce pas sur leur qualité. Non, ce sur quoi je me prononce, c’est :

En quoi, fichtredieu, la réalisation de ce projet enlève quoi que ce soit à qui que ce soit, trahit une quelconque idéologie tacite qu’il convient de respecter (la science-fiction « convenable » serait-elle une idéologie ?), abuse son lecteur, qui ne paie rien pour se le procurer ? 

Je réponds : en rien. Alors, du calme. Et si l’on veut parler de quelque chose, parlons du livre lui-même.

2014-11-24T09:12:15+01:00lundi 24 novembre 2014|Humeurs aqueuses|232 Commentaires

Juste pour dire merci

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Affiche Chris Foss

De retour des Utopiales 2014, donc, et tu sais, auguste lectorat, que je ne suis pas doué pour les comptes-rendus de festivals. En fait, j’ai simplement envie de dire un grand merci, là, à vous tous. Merci à l’organisation du festival, qui m’a fait une place dans un programme bien chargé ; merci aux copains et camarades revus dans les allées, aux repas, et bien sûr pour les tables rondes. Merci à ma chère et tendre, parce que merci à ma chère et tendre.

Mais surtout, merci à toi, auguste lectorat, merci à vous, lecteurs, pour votre gentillesse, votre fidélité et ces moments, hélas toujours un peu courts, en coup de vent, en signature ou ailleurs ; mais vous dégagez une énergie positive incroyable et un enthousiasme qui me touche au coeur, et votre passion pour les livres et les univers donne toujours plus de foi et de confiance pour prendre des risques. Je le disais il y a quelques années déjà, j’héberge le fil de commentaires le plus cool de la blogosphère ; j’ai à chaque fois la preuve que j’ai les meilleurs lecteurs du monde. En toute objectivité, pourrais-je dire le contraire ? Eh bien, je ne le dirais pas si je ne le pensais pas, et sincèrement, je remercie les dieux, et je vous remercie vous.

Je cite souvent cette anecdote, mais je la trouve importante et vraie pour tout créateur. Un jour, on demande à Holly Lisle, qui a une longue carrière derrière elle, donne beaucoup de cours d’écriture, si le succès fulgurant de Twilight ne la décourage pas, depuis le temps qu’elle écrit sans faire de carton comparable. Elle répond deux choses : 1) le succès de Meyer est très bien, cela ne lui enlève rien ; 2) en ce qui la concerne, elle n’a pas peur de monter avec certains de ses lecteurs seule dans un ascenseur.

Derrière la pique apparente (notez quand même le « certains »), il y a une leçon très importante : le succès ne se mesure pas aux chiffres (même s’ils sont évidemment nécessaires pour avancer – acheter un livre ne fait pas que récompenser son existence, cela finance surtout le suivant, pour l’auteur mais aussi envers l’éditeur, qui reçoit cette approbation comme un signe puissant de suivi d’une oeuvre, d’un univers, d’un écrivain – un achat culturel est aussi un signal fort envoyé au producteur), mais à la qualité de l’audience. Je ne juge pas ces « certains » lecteurs de Twilight – je ne l’ai pas lu, et je revendique de toute façon le droit aux lectures dites « coupables » (ce n’est pas celui qui a dévoré passionnément la série de novellisations du jeu vidéo Doom à l’adolescence qui dira le contraire). Mais visiblement, Lisle ne se sent pas concernée par certains d’entre eux, et ne cherche pas à ratisser large pour leur parler. Elle cherche à toucher les gens qui comptent pour elle ; à les trouver, plus nombreux, à leur parler à eux : c’est ce qui est important. (Même si on l’espère toujours secrètement, aucune oeuvre n’est réellement universelle, de toute façon.)

J’ai donc, simplement, très envie vous dire merci, parce j’ai la démonstration à chaque fois de votre finesse, de votre gentillesse, de votre intelligence. Et que je serai ravi qu’on se tienne mutuellement la porte pour monter ensemble dans un ascenseur. ^____^

2014-11-04T09:23:17+01:00mardi 4 novembre 2014|Journal|9 Commentaires
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