Fictions adaptatives et interactives : un échange

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La 2, tous les samedis.

Auguste lectorat, mon attitude dubitative sur le livre enrichi ne date pas d’hier, je reste pas mal sur les positions que j’avais il y a cinq ans (sur le sujet : partie 1, partie 2), mais je dois reconnaître la naissance aux franges d’un continuum de plus en plus net d’œuvres narratives réellement novatrices, ce qui m’intéresse beaucoup, mais que je rechigne encore à définir comme des formes ancrées – voire futuristes – de narration.

Je dis cela tout en ayant parfaitement conscience que je suis peut-être à côté de la plaque ou que cela découle peut-être d’un esprit tragiquement vieillissant, qui sombrera peu à peu vers un vote conservateur et le mépris des jeunes à cheveux longs, mais le fait est que je peine encore à voir l’avenir et la réelle implantation de ces formes. Comme quand de fins analystes (Canard PC) avancent que la réalité virtuelle ne supplantera pas le jeu vidéo classique sur écran, ce à quoi je tends à concourir. L’interactivité implique un média différent, une grammaire narrative différente, dont des outils différents : c’est peut-être une nouvelle forme d’art, mais je doute que ce soit une « nouvelle forme de littérature » qui ringardisera le livre de poche de la plage. Mais, encore une fois, ce n’est que mon avis et je le partage, et je reconnais qu’il me manque ici une réelle expérience dans le domaine.

Entre ici Bruno Marchesson. Il dirige Via Fabula, une toute jeune entreprise qui, justement, expérimente en la matière avec des applications mobiles qui mêlent environnement, interaction et narration écrite. (Ils étaient présents aux Imaginales, si vous êtes passés les voir.) Ils viennent de publier Chronique(s) d’Abîme sur plate-formes mobiles, et nous avons échangé un moment sur la notion d’interactivité, d’enrichissement de la narration, son essence et son rapport avec la subjectivité comme avec la linéarité (sujet cher à mon cœur).

Je n’ai pas d’opinion très tranchée sur la question, juste beaucoup d’interrogations et quelques a priori. Avec l’autorisation de Bruno Marchesson, je livre ici au vaste monde le cœur de notre discussion sur le sujet, sous forme condensée. À chacun.e de forger son opinion en espérant que tout cela contribue au schmli… schimilib… débat.

Bruno Marchesson : Nous sommes une toute jeune startup/maison d’édition ayant pour ambition d’explorer ce que le média numérique peut apporter à la narration, et notamment la narration littéraire. Nous venons d’ailleurs de publier notre premier livre numérique nommé Chronique(s) d’Abîme (une histoire multilinéaire qui change en fonction du lecteur et de son environnement), disponible sur smartphone et tablette.

LD : Je suis intrigué par votre concept, j’ai téléchargé l’application et vais découvrir cela, mais pourriez-vous juste me dire techniquement en quoi la construction narrative consiste ? À ce que j’ai pu voir, il y a plusieurs embranchements influençables par le lecteur, plus des constantes influencées par le statut de l’utilisateur (géolocalisation, etc?) En gros : il s’agit d’une version plus variable (avec des composantes cachées) d’un jeu type Lifeline, c’est cela ?

B.M. : Chronique(s) d’Abîme est une histoire multi-linéaire (avec 6 variations complètement différentes : notre auteur est parti de la même introduction et s’est amusé à raconter 6 histoires complètement différentes, ayant au final comme points communs les personnages et les lieux, mais des intrigues très différentes), couplée avec des éléments dynamiques (par exemple, les textes de description en extérieur changent en fonction de la météo, ou les titres des infos devant lesquels passent les personnages changent dynamiquement en fonction de l’actualité du moment). Pour cette dernière partie, Jean-Claude Dunyach parle d’une «  fenêtre dans l’histoire vers l’univers du lecteur ».

Pour l’interactivité, c’est un grand sujet de débat en interne : on était parti en janvier sur une histoire avec des choix complètement implicites (entièrement résolus par l’application), mais les premiers retours de tests nous ont montré dans ce cas que les lecteurs ne se rendaient pas compte de la dynamicité de l’histoire. On a donc réintroduit un peu d’interactivité afin que les lecteurs ne perdent pas de vue ce coté changeant de l’histoire.

Après, Chronique(s) n’est que notre première incursion dans le domaine de la narration numérique. On travaille sur de nouveaux textes afin d’explorer de nouveaux concepts (changement de points de vue, synchronisation des effets avec la lecture de l’utilisateur, etc…).

LD : Je m’interroge pas mal sur le concept de narration à embranchements quand il ne s’agit pas d’une expérience présentée clairement comme un jeu vidéo. Mes lecteurs me disent beaucoup vouloir rechercher justement la voix précise d’un auteur avec une histoire sur laquelle ils n’ont pas d’influence, pour recevoir un parti-pris clair, celui d’une histoire voulue telle quelle par son créateur et qui, le cas échéant, les dépaysera en les emmenant loin de chez eux et de leurs circonstances immédiates. C’est aussi ce que j’ai tendance à rechercher – sinon, je joue à un jeu vidéo – mais mon ego d’auteur me rend prudent… Je me méfie du rapport que je peux avoir avec la chose écrite qui peut tendre au fétichisme (forcément) ! Et les variations sur la forme m’intéressent d’autant plus, ce qui se passe aux frontières, pour élargir mes horizons, et justement sortir de ma zone de confort.

Du coup, je suis très curieux de vos expériences à venir !

smartphone

B. M. : Le niveau d’interactivité (de 0 à total) dans ce type d’histoire à embranchements est un débat permanent entre nous. En fait, en interne, nous avons développé 3 modes de lectures :

  • sans interactivité (c’est l’application qui fait tous les choix pour le lecteur, d’où la nécessité de le connaître et de créer un compte),
  • entièrement interactif (et là, on se rapproche des jeux narratifs type livres dont vous êtes le héros)
  • mixte (quelques choix par le lecteur, les autres par l’application : c’est ce mode qui est actuellement utilisé dans l’application).

Par contre, je suis plus réservé sur les oppositions entre histoire et jeu video/interactivité : il existe de nombreux jeux video qui racontent une histoire, l’interactivité en fait partie et participe à l’immersion du joueur dans l’histoire. Idem sur l’opposition entre « la » voix de l’auteur et la multiplicité des intrigues / points de vue. Pour moi, l’un n’exclut pas l’autre et toutes les variations d’une même histoire sont la voix d’un auteur, différentes facettes de sa personnalité et de son talent.

Un narratologue avec qui je discutais m’expliquait que la plupart des auteurs font des choix dans leurs histoires, généralement par habitude et « zone de confort », et qu’il rationalise ces choix à posteriori en arguant qu’il s’agit du meilleur choix possible.

Justement, pour Chronique(s) d’Abîme, Marc Jallier (l’auteur) est parti d’une nouvelle existante et a pris de nouveaux chemins.

LD : Concernant l’interactivité, je n’ai pas d’idée arrêtée et [le besoin d’une réelle expérience en la matière s’imposerait] ne serait-ce que pour me frotter à la forme et me faire un réel avis. Ce que j’avance sur le jeu vidéo et l’interactivité découle toutefois de mon expérience dans le domaine, et il ressort que si l’interactivité aide le joueur à s’approprier l’histoire par l’action, le cours de celle-ci, en revanche, demeure plus ou moins figé (les fins multiples sont généralement assez artificielles et, surtout, perçues comme telles par les joueurs). Plus étonnant encore (pour moi, en tout cas), les joueurs demandent une histoire (c’est, de mémoire, le second facteur principal d’achat d’un jeu), mais surtout, ils demandent une histoire à recevoir, avec un parti-pris clair et un discours imposé par l’auteur qui donne les limites de la narration. Il s’agit plutôt d’une appropriation d’une narration que d’une réelle création collaborative ou imaginative du lecteur. Celle-ci s’inscrit généralement plutôt en creux, dans les zones d’ombre laissées par la narration, et l’on revient alors aux formes classiques.

Après, je vous dis ça, c’est une réflexion en cours sans a priori. J’étais très surpris de ce rapport sur la relation des joueurs à la narration, laquelle est, contrairement aux apparences, beaucoup plus « enfermante » qu’il n’y paraît – et c’est plutôt vu comme une qualité.

C’est bien pour cela qu’il faut tenter des expériences 🙂

B. M. : Justement, on a essayé avec Chronique(s) d’Abîme (et avec les écrits à venir sur lesquels nous travaillons en ce moment) de faire en sorte que le court de l’action ne soit pas figée, ni les fins artificielles.

Ainsi, Chroniques dispose de 6 histoires réellement différentes : le début, les personnages et les lieux sont les mêmes, mais les événements qui en découlent n’ont vraiment rien à voir, ce qui permet d’aborder de multiples genres dans une même histoire (sans trop spoiler, sur les 6 histoires, l’une emprunte à la SF, une à deux autres au fantastique, et les autres au thriller).

Marc Jallier nous a donné une bonne image de cela à représenté comme travail pour lui : celui de travailler sur les épisodes d’une série. Les personnages et le cadre sont le même, mais pas l’intrigue. Ce qui à mon sens n’est pas antinomique avec « la voix » de l’auteur : toutes les histoires sont écrites par le même auteur, et offre une facette différente de son message. Mais tout le texte reste de lui, et dans les limites de narrations qu’il s’est imposées. Elles sont juste un peu plus larges (et plus riches) que dans le cas d’une histoire linéaire « standard ».

Coté lecteur, les retours que nous avons sur Chronique(s) d’Abîme sont assez différents : le coté personnalisation / géolocalisation leur plait beaucoup.

Le coté multi-linéaire vient en second. Dès que les lecteurs savent qu’il y a plusieurs histoires en une (et que celle qu’ils ont lu leur a plu, bien entendu), ils n’ont généralement qu’une envie : découvrir les autres. D’où l’intérêt d’avoir des histoires réellement différentes.

De temps en temps en effet, quelques lecteurs nous parlent de « la voix » de l’écrivain. Généralement, il s’agit d’une mauvaise interprétation de ce que fait notre application (ils pensent qu’elle génère de nouveaux textes aléatoirement ou dynamiquement). Nous leur expliquons alors que tous les textes ont été écrits par l’auteur, et que celui-ci a bien défini les différentes histoires et fins qu’ils vont lire.

A noter que toutes ces explications seront caduques le jour où l’on aura plusieurs écrivains qui collaboreront sur une même histoire ! Mais ceci est une autre expérience 😉

LD : Vous soulevez effectivement d’excellents points très justes et qui permettent à la voix de l’auteur de transparaître néanmoins. Il faut que je lise Chroniques en entier pour me faire un réel avis informé, quoi qu’il en soit.

2016-08-26T12:19:10+02:00lundi 29 août 2016|Le monde du livre|9 Commentaires

GTO (Getting Things in Order)

Aucun lien avec le manga du même titre. Juste pour partager un petit bout d’organisation que je me suis installé il y a plusieurs mois et dont, avec le recul, je suis assez satisfait : en début d’année, je m’étais fixé comme objectif de respecter à la lettre la méthode GTD, ne serait-ce que pour la tester en détail et regarder ce qui me convient ou non. D’ici la fin 2016, j’aurai un retour d’expérience à proposer, avec un détail des outils, mais, pour l’heure, le système qui semble le plus facultatif et le plus lourdingue à installer est aussi l’un de ceux qui s’avère le plus amusant à employer et qui offre le meilleur rapport temps passé / utilité : l’échéancier, ou tickler file. 

tickler-file

Le principe est tout bête : 43 dossiers, 12 pour les mois, 31 pour les jours. Le dossier le plus proche de soi correspond à la date du jour, et ainsi de suite jusqu’à la fin du mois, puis les mois eux-mêmes suivent. Chaque matin, on ouvre la chemise du jour et l’on traite ce qui s’y trouve. C’est un ingénieux système de « remise à plus tard » absolument sûr, tant que l’on prend l’habitude de le consulter chaque matin (et de prendre de l’avance en cas d’absence). Reçu des billets de train pour un trajet qui aura lieu dans deux mois ? Il suffit de les mettre dans la chemise correspondant à deux mois plus tard. Pas certain d’être disponible pour un événement, mais besoin d’un rappel pour vérifier un peu plus tard ? Un post-it déposé dans quinze jours permet de s’en libérer l’esprit, tout ayant l’assurance d’y revenir. J’ai passé trois heures à étiqueter tout ce machin et j’avoue qu’avec la disparition progressive du papier, il ne sert pas quotidiennement, mais il me rend régulièrement de fiers services : c’est le système le plus pratique pour se débarrasser d’un document jusqu’au moment où l’on en aura besoin.

2016-08-23T17:25:16+02:00mercredi 24 août 2016|Lifehacking|Commentaires fermés sur GTO (Getting Things in Order)

Écrire, c’est choisir

Y a des auteurs comme ça. Si.

Nous avons passé six semaines à commenter les célèbres règles de Robert Heinlein sur l’écriture et, la dernière fois, j’avais promis de proposer une règle bonus – la mienne. Il ne s’agit pas d’oser me comparer au maître, mais comme nous sommes dans l’élan de parler de maximes brèves et lapidaires, le moment n’est pas trop mal choisi ; voici ma proposition :

Écrire, c’est choisir. 

Je me la suis formulée ainsi car c’est l’une de mes causes principales de procrastination sur un projet. Les potentialités d’un livre en construction sont toujours splendides et infinies. L’objet est toujours parfait en esprit ; il couvre tous les thèmes souhaités avec adresse, il propose une intrigue haletante, des personnages complexes, il est inventif, bref, il constitue un pavé de marbre blanc supplémentaire sur ce chemin étincelant qui conduit au prix Nobel (ainsi qu’au luxe de se garer en double-file sans risquer de contravention) (non ? C’est pas dans le prix ? Mais alors, quel intérêt ?).

Seul problème : à moins d’écrire des sonnets, un récit est long. Une nouvelle peut se lire en une session, mais il est peu probable que ce soit le cas pour son écriture ; ne parlons même pas d’un roman. Par conséquent, l’écriture d’un livre est sujette aux fluctuations d’humeur, d’énergie, et c’est nécessairement un processus saucissonné en 70 jours environ pour le premier jet (en admettant une vitesse d’écriture à 15 000 signes quotidiens et un bon pavé). Il est impossible de contrôler tout le processus dans ses moindres détails sur le premier jet – ce n’est d’ailleurs pas le but de cette phase de l’écriture. Le récit va prendre son propre élan, sa propre dynamique au fil de la progression ; certains thèmes vont se révéler, d’autres risquent de glisser au second plan. Certains personnages vont se révéler moins complexes qu’espéré, d’autres davantage. C’est normal, car même pour un écrivain structurel (dont ton humble serviteur, auguste lectorat, fait partie), c‘est l’écriture à proprement parler, l’accomplissement du voyage aux côtés des personnages, qui façonne réellement le livre.

Cela signifie qu’à un moment – et idéalement le plus tôt possible – il faut lâcher prise sur les attentes et les espoirs. Faire de son mieux, comme toujours, mais accepter que le livre ne sera peut-être pas forcément tout ce que l’on espère – Bridget Jones dans l’espace avec des batailles spatiales épiques intégrant une réflexion sociale à la Gattaca et métaphorisant Critique de la Raison Pure. (Si vous y arrivez, j’achète direct.) L’histoire passe avant toute autre considération, et cela signifie que certaines exigences de rythme, de cohérence, voire de taille pure du livre, pourront dicter de laisser des pans de côté ou, du moins, qu’il faudra les laisser s’atténuer. Mais à un moment, pour avancer, pour seulement progresser dans le premier jet et cerner ce qu’est ce fichu livre au bout du compte, il faut l’écrire – et pour y arriver, il faudra faire des choix, ou accepter ceux qui s’imposeront en suivant la dynamique du récit. La simplicité n’est pas une mauvaise chose ; less is more.

Écrire, c’est choisir.

La bonne nouvelle, c’est qu’un livre, par sa longueur, sera toujours une œuvre un tant soit peu complexe offrant de multiples facettes. Si les personnages sont crédibles, le décor développé, le rythme réfléchi, alors une certaine densité de l’œuvre émergera de facto, née des choix effectués en amont. Ce ne sera pas forcément cette densité-là qu’on espère de prime abord, c’est possible ; l’expérience de l’écriture intervient au fur et à mesure, et l’on parvient de mieux en mieux à rapprocher le jet de l’œuvre de la cible visée initialement. L’idéal, c’est que le résultat reste motivant et excitant non seulement au bout du compte, mais aussi en cours d’écriture.

2019-06-07T22:42:51+02:00lundi 15 août 2016|Best Of, Technique d'écriture|11 Commentaires

Les cinq règles de l’écriture par Robert Heinlein (5) : Maintiens ton travail en circulation

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Rappel : cet article fait partie d’une série programmée sur les règles de l’écriture de Robert Heinlein. Introduction générale et sommaire. 

« Maintiens ton travail en circulation jusqu’à réussir à le vendre »

Nous voici au dernier article de cette série, avec la dernière règle de Robert Heinlein qui vise à amener un jeune auteur jusqu’à la publication. Encore une fois, d’apparence faussement simple : est-ce qu’il s’agit simplement d’inonder les boîtes de réception avec les mêmes textes jusqu’à ce que ça marche ?

Pas exactement. Ce sur quoi Heinlein met l’accent est en fait double :

Ne pas écouter le découragement. La majorité des auteurs vous le diront : ils ont tous essuyé des rejets, parfois en quantité, avant d’arriver à placer leur premier texte. Je cite souvent (parce qu’il est franchement renversant) l’exemple de Brandon Sanderson qui a écrit TREIZE ROMANS d’un MILLION de signes PIÈCE avant de vendre son premier. Percer prend du temps, apprendre l’écriture aussi. Recevoir des lettres de rejet est la marque d’un auteur qui se fait les dents. Et, de plus, il faut se rappeler que chaque support, chaque éditeur a son goût, et ce qui n’a pas convaincu l’un peut convaincre un autre. Donc, le lâcher-prise est indispensable.

Petite anecdote personnelle : avant d’être publiée (et de remporter le prix Imaginales, d’être podcastée, republiée, traduite aux États-Unis, même étudiée en essais et à l’université – je ne dis pas ça pour me la raconter mais pour le contraste avec la seconde partie de la phrase, qui arrive là : ), « L’Île close » m’a été refusée par plusieurs supports. « Bataille pour un souvenir » a connu un sort comparable. C’est sûr, ça ne fait jamais plaisir, mais la règle cardinale de l’écrivain doit toujours être : d’écrire, et idéalement de travailler à la chose suivante quand les précédentes circulent. Car :

Garder ton travail en circulation ne signifie pas le même travail. C’est un travers que je vois régulièrement chez des jeunes auteurs : ils ont sué sang et eau sur un travail donné et misent ensuite toutes leurs chances de publication / succès / célébrité / millions de dollars sur cet unique travail (et si ça ne marche pas, ils passent l’éponge). Alors c’est juste : après tant de travail et de temps, cela fait mal au cœur de devoir le remiser, mais il faut avoir conscience que c’est toujours probable (au moins pour un temps, avant d’acquérir la maturité d’identifier ce qui cloche et le corriger). Quand Heinlein dit qu’il faut garder son travail sur le marché, c’est qu’il faut continuer à alimenter le marché, et pour continuer à l’alimenter, il faut continuer à écrire. Les mots qu’on écrit ne sont jamais perdus : soit parce qu’ils sont bons (et finissent publiés ; joie) soit parce qu’ils sont mauvais – auquel cas, ils ont été sortis, écartés, on en a retiré une leçon importante, et la voie est dégagée pour les mots suivants, qu’on peut espérer meilleurs. Un écrivain est quelqu’un qui écrit, qui continue à produire, avant d’être quelqu’un qui publie. Se concentrer à tout prix sur ce dernier aspect, c’est confondre l’arbre et la forêt, c’est s’avancer vers de sévères déconvenues, car l’activité en elle-même ne fournira pas la joie qu’elle est censée donner à celui qui la pratique. Publier est merveilleux ; mais je crois fermement qu’écrire uniquement pour publier produit une distorsion usante dans la pratique artistique.

Quand je faisais mes premières armes, un des plus grands noms de la fantasy contemporaine m’avait confié un petit secret : dans ses débuts, cet auteur s’était fixé pour règle de conserver en permanence deux textes au minimum en soumission quelque part. Eh bien, c’est plus facile à dire qu’à faire, même dans le cas de la nouvelle. Mais j’avais adopté cette règle et, deux à trois ans plus tard, je publiais régulièrement, parce que cela me forçait à produire régulièrement, donc à expérimenter, et cela maintenait mon travail en circulation, ce qui augmentait mécaniquement les chances que je le place. Rétrospectivement, je considère cette période comme celle où je me suis professionnalisé – juste par l’application de cette petite discipline.

Et voilà ! Cet article termine la série des cinq règles sur l’écriture par Robert Heinlein ; la liste est toujours disponible ici. Mais l’été n’est pas terminé ! Si j’ose emboîter le pas du géant, je proposerai la semaine prochaine en bonus ma petite règle additionnelle, non pas parce que j’ose me comparer à Heinlein, mais parce que cela reste dans le thème des petits principes simples à appliquer et que, on ne sait jamais, ce petit addendum pourrait servir à quelqu’un, là, dans le vaste monde.

2019-06-07T22:43:01+02:00lundi 8 août 2016|Best Of, Technique d'écriture|6 Commentaires

Les cinq règles de l’écriture par Robert Heinlein (4) : Soumets ton travail sur le marché

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Rappel : cet article fait partie d’une série programmée sur les règles de l’écriture de Robert Heinlein. Introduction générale et sommaire. 

« Soumets ton travail sur le marché »

Okay, celle-là paraît un peu évidente, comme la première, non ? Pour écrire, il faut écrire, pour être acheté, il faut soumettre son travail ?

Eh bien, oui. Merci, fin de l’article, à la semaine prochaine.

Ha ha, que je suis plaisantin.

Avant même de parler de ventes, et de droits d’auteur pharaoniques entraînant des retraites dorées aux Seychelles (protip : ça n’arrive jamais), on soulève ici un autre point de blocage classique de l’écriture : montrer son travail à quelqu’un d’autre (a fortiori, quelqu’un qui pourrait le publier). Écrire strictement pour soi n’est aucunement condamnable et c’est un choix parfaitement compréhensible ; mais, dès qu’on parle de la confrontation avec le regard d’un tiers, on entre dans d’autres eaux. 

Il existe des auteurs qui souffrent d’un type de procrastination bien particulier : ils n’envoient jamais leur travail, par crainte du retour, par crainte de découvrir que leur travail ne serait pas vendable. Autant briser le suspense tout de suite : hélas, dans les premiers temps, il risque de ne pas l’être – cela s’appelle faire ses premières armes. Et, en règle très générale, ce n’est pas parce que ledit travail est trop audacieux, navré (ça arrive, mais tout le monde n’est pas Mark Z. Danielewski) – c’est parce qu’il manque des éléments qu’attendent les éditeurs et les lecteurs derrière eux, c’est-à-dire : une histoire, des personnages, du suspense, le tout rédigé sous une forme compréhensible. Il risque fort, à tout le moins, de manquer de « métier » – et cela s’apprend, mais cela ne s’apprend certainement pas en retardant perpétuellement l’envoi de la première soumission pour la rendre « parfaite » (voir les règles 2 et 3). Breaking news : aucune œuvre littéraire n’est parfaite. Pire encore, elles s’améliorent avec la pratique, imaginez un peu ! Alors, autant travailler.

Une fois l’œuvre terminée au mieux de sa compétence, il faut qu’elle parte, qu’elle sorte, il faut lâcher prise dessus, tout en poursuivant l’apprentissage. « Devenir auteur, c’est trouver un éditeur« , explique Jean-Claude Dunyach dans l’excellente présentation qu’il propose lors de la Masterclass que nous donnons ensemble aux Imaginales et dont le diaporama se trouve disponible sur ce même site – comme tout cela est bien fait, dis donc ! Je t’y renvoie céans, auguste lectorat.

Fort bien. Donc, j’envoie tous azimuts ma production ?

À mon humble avis : non, et c’est un sujet que nous avons déjà abordé en deux longues parties (Délais de réponse, de soumission, soumissions simultanées : partie 1, partie 2). D’autre part, par pitié, respectez les règles de soumission à la lettre.

  • Si un éditeur a momentanément fermé ses soumissions, n’insistez pas.
  • Si un éditeur demande trois chapitres plus synopsis et non le livre entier, envoyez trois chapitres plus synopsis : n’insistez pas.
  • Si un éditeur vous refuse un manuscrit, ne le renvoyez pas dans une version améliorée : n’insistez pas.
  • N’envoyez pas de manuscrit en recommandé, jamais.
  • Documentez-vous sur les éditeurs de votre domaine pour cibler vos envois à ceux qui sont susceptibles de prendre votre livre. (En imaginaire, nous avons de la chance, il existe le Grimoire Galactique des Grenouilles qui les recense.)

Vous n’imaginez pas le nombre de livres qu’un éditeur reçoit chaque semaine – et souvent mal ciblés. N’oubliez jamais qu’il est une entreprise, souvent débordé par la quantité de soumissions : facilitez-lui la vie et disposez-le au mieux pour découvrir votre œuvre. Suivez les règles qu’il demande. Elles vous déplaisent ? Allez ailleurs. Et ne vous imaginez jamais, au grand jamais, génial au point de pouvoir vous dispenser des règles qu’il exige. C’est le meilleur moyen d’être refusé d’entrée de jeu.

Comportez-vous en professionnel si vous souhaitez qu’on vous traite comme tel ! C’est l’indispensable point de départ du métier d’écrivain.

2019-06-07T22:43:14+02:00lundi 1 août 2016|Best Of, Technique d'écriture|1 Commentaire

Les cinq règles de l’écriture par Robert Heinlein (3) : Évite de réécrire, sauf si un éditeur te le demande

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Rappel : cet article fait partie d’une série programmée sur les règles de l’écriture de Robert Heinlein. Introduction générale et sommaire. 

« Évite de réécrire, sauf si un éditeur te le demande »

OK, alors celle-là est en général la plus mal comprise et/ou la plus controversée. Keuwâh ? Qu’est-ce à dire, tonton Heinlein me recommanderait-il de laisser mes premiers jets intouchés, de les lancer sur le marché à l’attaque du monde sans que je n’en aie changé une seule virgule ?

Non. Et l’interpréter comme ça, c’est un peu de la mauvaise foi pour justifier ta flemme de corriger, laisse-moi te le dire, vilain garnement.

Cette règle met en avant un autre blocage fréquent, après le fait de ne pas commencer et celui de ne pas finir, c’est celui de ne jamais déclarer qu’un travail est terminé. Ou, du moins, terminé au mieux de sa compétence. Aucune œuvre n’est achevée, auguste lectorat, aucune, et ce pour une raison très simple : la création de l’œuvre change le créateur. Elle aiguise son regard (ou bien le pousse au désespoir, mais restons dans un cas positif), elle le change. Et elle lui donne des leçons : elle le confronte à ce qu’il ignorait de lui-même, tant sur son inconscient que sur ses compétences et lacunes d’artisan. La réalisation de l’œuvre a peut-être comblé, ou exacerbé certaines de ces lacunes. Peu importe ; il vient un moment où il faut savoir reconnaître que le temps consacré à corriger, polir, améliorer n’entraîne que des altérations extrêmement marginales (voire contreproductives). Et que s’il existe des lacunes à combler sur cette œuvre, peut-être qu’une autre devra les enseigner. C’est là l’essence de la règle d’Heinlein.

La correction et l’amélioration font partie intégrante du processus d’amélioration d’une œuvre, dans le respect de l’enthousiasme d’origine (c’est capital), mais il convient aussi de savoir la lâcher. Et, une fois qu’elle est lâchée, déclarée « terminée au mieux de sa compétence », il faut passer à autre chose (à la suivante). L’éditeur pourra ensuite, peut-être, apporter son regard extérieur et professionnel pour la porter plus haut encore (s’il est compétent, mais c’est ce qu’on espère) ; mais il doit donc, pour ce faire, partir du meilleur effort de l’auteur. Et ce meilleur effort, l’auteur doit le déclarer et le clore en son âme et conscience. 

Rien n’exclut de revenir à une œuvre terminée, plus tard, pour la regarder sous un éclairage nouveau et peut-être la reprendre ; mais il faut avoir conscience, ce jour-là, que l’on va probablement réaliser une œuvre différente, une collaboration entre le présent et le passé, toujours parce que le créateur évolue, alors que l’œuvre demeure toujours un reflet d’un moment ou, en tout cas, d’un cheminement précis.

2019-06-07T22:43:21+02:00lundi 25 juillet 2016|Best Of, Technique d'écriture|9 Commentaires

Les cinq règles de l’écriture par Robert Heinlein (2) : tu dois finir ce que tu as commencé

Rappel : cet article fait partie d’une série programmée sur les règles de l’écriture de Robert Heinlein. Introduction générale et sommaire. 

« Tu dois finir ce que tu as commencé »

Fichtre, l’article précédent a généré une longue, longue discussion sur la nature exacte du talent et son rapport au travail. Je t’invite à y passer, auguste lectorat, même si ce n’était pas tellement le sujet (sur lequel il va falloir qu’on revienne ultérieurement).

Pour l’heure, la deuxième règle de Heinlein paraît elle aussi relever de l’évidence – comment soumettre quelque chose d’inachevé ? Mais en pratique, elle ne devient plus aussi évidente, et ce pour deux raisons :

  • Nous avons tous mille choses à faire au quotidien, et
  • L’écriture, j’insiste, c’est LONG (surtout dans le cas du roman).

Un projet est toujours fantastique est beau avant qu’on le commence. Il appartient au territoire du rêve, du possible et, par conséquent, il peut tout être à la fois ; il épouse par essence toute l’envergure des ambitions. L’attaquer n’est pas forcément le plus difficile ; l’enthousiasme est présent, un territoire entier à défricher s’étend devant soi, on se sent prêt à écrire son nom en lettres de feu sur le ciel vierge de nos ambitions, t’vois.

Mais « aucun plan de bataille ne survit à la rencontre avec l’ennemi », et le plus difficile est de poursuivre, quand l’enthousiasme perd son élan, quand on s’aperçoit d’un trou béant dans le scénario, qu’un personnage s’avère inutile ou inintéressant, quand on s’aperçoit, plus prosaïquement, que ce projet va prendre des mois et des mois pour être terminé – bref, quand les difficultés surgissent. Et davantage encore quand aucune solution évidente ne se présente, ou que l’on se rend compte qu’il faudra jeter 200 pages qui ne servent à rien. C’est là que la persistance doit prendre le relais. Écrire est un choix volontaire et l’on ne peut espérer que l’enthousiasme porte seul l’auteur (c’est merveilleux quand cela arrive, mais la majorité des écrivains avouent que cela ne suffit pas à mener à bien la majorité des projets – je sais, pour ma part, que je n’ai rien écrit sans me discipliner sévèrement, parce qu’un énorme fainéant rôde au fond de moi). On retombe sur la première règle, mais si clamer vouloir écrire sans jamais le faire est une maladie commune, commencer dix projets sans jamais en finir aucun en est une autre, plus retorse. 

Dans The Art of Fiction (chroniqué ici), John Gardner décrit le processus de construction d’intrigue comme une « rumination ». L’écriture s’inscrit forcément dans la durée (c’est peut-être l’art le plus « lent » à produire comme à recevoir ; sa réception, d’ailleurs, se déplie forcément de façon séquentielle dans l’esprit du lecteur, un mot à la fois, pour composer une image, une atmosphère, une action). Il faut trouver la façon d’apprivoiser cette temporalité, de l’accepter, de réserver les espaces qui permettent d’avancer sur le projet, page après page, vers la fin.

Est-ce à dire qu’il faut toujours finir un projet ? Même si on se retrouve à le haïr ? Non, bien sûr. Mais il convient d’identifier les causes de cette haine ; est-ce la difficulté qui cause l’écœurement, ou bien une prise de conscience sincère que l’envie a définitivement quitté le navire et ne reviendra pas ? Ce qu’il faut éviter à tout prix, ce sont les projets coincés « dans les limbes » sans décision claire à leur sujet, chercher des dérivatifs dans le démarrage de cent romans qui ne vont jamais nulle part, qui s’évaporent comme une rivière dans le désert. Certains auteurs travaillent sur plusieurs projets en parallèle, mais c’est leur méthode – et c’est assez rare, et il y a là une solide volonté d’achèvement (et la bibliographie pour le prouver).

On peut décider de laisser en plan un projet au profit d’un autre, jugeant qu’il faut davantage de maturation, ou qu’on bute contre un mur infranchissable pour l’heure (Port d’Âmes est resté en plan pendant près de huit ans, le temps que je sache comment retravailler cette histoire, écrite à une époque où je savais bien moins de choses sur le métier ; mais c’était une décision consciente de ma part. Quand le livre est sorti l’année dernière, il a fini réécrit à 75%). On peut décider d’abandonner définitivement un projet qu’on juge avorté. Mais il est capital que la décision soit consciente, et de tenir l’énergie, la discipline, la volonté (rayez la mention inutile) de finir quelque chose, à un moment, si possible avant le siècle prochain.

Hélas, je crois que c’est en se confrontant réellement à cette difficulté qu’on apprend une pierre angulaire du métier d’écrivain : finir.

2019-08-28T21:21:18+02:00lundi 18 juillet 2016|Best Of, Technique d'écriture|5 Commentaires

Les cinq règles de l’écriture par Robert Heinlein (1) : « Tu dois écrire »

Rappel : cet article fait partie d’une série programmée sur les règles de l’écriture de Robert Heinlein. Introduction générale et sommaire. 

« Tu dois écrire »

Celle-là semble évidente, genre, pour avoir fini un roman, tu dois l’avoir écrit, nan ? 100% des gagnants ont tenté leur chance, lawle ? C’est le prolégomène et l’introduction ?

Alors, oui, bien sûr, mais cela ne s’arrête pas là. L’écriture (et toute pratique artistique) n’est pas qu’une activité vague qu’il faut effectuer pour produire un résultat. C’est un muscle – tous les auteurs vous le diront. Et un muscle, tout comme l’exercice physique, nécessite deux choses :

  • Du temps,
  • De la régularité.

De la même façon qu’on ne court pas un marathon sans préparation, et qu’on ne se prépare pas sans y consacrer un minimum de sérieux, on n’écrit pas sans engagement ferme. Cela veut dire réserver du temps pour écrire. Et si le temps n’est pas disponible, cela veut dire tirer avantage de chaque fenêtre qui se présente pour noter une phrase, une idée, une réplique. Entre la personne qui n’écrit rien « parce qu’elle n’a pas le temps » et celle qui note cinq phrases tous les matins dans le bus, au bout d’un mois, la première n’aura toujours rien fait, quand la deuxième aura une courte nouvelle et, mieux encore, elle aura acquis de la discipline.

Car écrire, comme l’exercice physique, est aussi une habitude, qu’il est facile de lâcher et difficile de reprendre. Vouloir se « réserver » de longues plages horaires confortables est un objectif noble, mais n’écrire qu’avec ces plages à disposition est une pente glissante qui peut conduire à l’irrégularité, laquelle rend encore plus ardue la pratique. Il vaut mieux écrire une page par jour que sept pages sur un seul jour. L’écriture profite de la respiration, de l’inactivité, de la réflexion inconsciente, et donc du repos autant que de la production – tant que les deux sont équilibrés. Sans compter que forcer l’esprit à produire un important volume de pages sur une seule session engendre une pression plus ou moins consciente qui nuit à l’état d’esprit ludique qui préside le mieux à la création. Des objectifs plus raisonnables, mais réguliers, sont plus réalisables et donc plus agréables.

Beaucoup de jeunes auteurs (et de moins jeunes) désirent écrire mais ne le font pas, arguant de cent bonnes excuses comme la fatigue, le temps, la préparation. Mais, au bout d’un moment, il est toujours possible d’écrire une ligne. Une seule. Même si l’on ne peut rien faire d’autre lors d’une journée absolument pourrie, une ligne reste toujours accessible. Si vous ne faites rien d’autre, écrivez au moins une ligne. Il en restera toujours quelque chose. Même si c’est une ligne mauvaise au bout du compte – vous n’aurez plus à l’écrire, et cela vous libère pour la prochaine, qui sera peut-être bonne, elle.

Mais comment écrire de bonnes lignes sans la liberté et la régularité d’en écrire de mauvaises ?

Acquérez la discipline et l’habitude de produire. C’est la base avant de se soucier de savoir si la production est bonne.

Et certains arguent même que c’est la seule façon d’apprendre à produire de bonnes choses.

2025-01-15T08:46:43+01:00mardi 12 juillet 2016|Best Of, Technique d'écriture|49 Commentaires

L’Europe considère le registre ReLIRE (livres indisponibles) comme illégal

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Le ministère de la Culture après les décisions de l’avocat général (allégorie)

Okay, on est lundi et normalement c’était la suite du commentaire des règles de Robert Heinlein, mais la nouvelle n’attend pas (l’article d’aujourd’hui passera demain). Le registre ReLIRE, une monstruosité soviétique telle que seul l’État français sait encore en inventer, a été déclaré illégal par l’avocat général à l’échelon européen. Il reste que la Cour de Justice de l’Union Européenne doit encore rendre son jugement, mais elle suit très souvent les conclusions de son avocat.

Rappel : qu’est-ce que ReLIRE ? Un pillage en règle organisé par l’État et lancé avec l’argent du contribuable malgré les avertissements lancés par quelques collectifs, dont le Syndicat des Écrivains de Langue Française, ce qui a conduit à une initiative principalement lancée par Ayerdhal et Sara Doke. Avec le dispositif ReLIRE, les livres épuisés au XXe siècle pouvaient être réédités sans l’accord de leur auteur, lequel devait, pour s’y opposer, surveiller un registre tous les ans et signifier son refus (système d’opt-out). Ce qui va bafouer les droits des auteurs les plus élémentaires, à savoir : leur travail leur appartient et eux seuls peuvent décider ce qu’on en fait. (Voir cet article pour plus de détails.)

Le dispositif ReLIRE n’est donc pas mort et enterré, mais il a subi une blessure mortelle, et, si ce n’est pas encore fini, je danse sauvagement sur son corps. (Le verdict final de la Cour sera connu cet automne, et ensuite notre Conseil d’État devra statuer.)

Il est terrible et exaspérant qu’il ait fallu tant de procédures pour qu’une notion simple et inscrite dans la loi, le droit de l’auteur sur son propre travail, soit reconnue. Et prodigieusement scandaleux que des millions d’euros aient déjà été engagés, avec une incompétence proprement ahurissante (livres étrangers ou du XXIe siècle entrés dans la base, erreurs de couvertures, formalités humiliantes pour se retirer du dispositif, etc.).

Merci à tou.te.s les combattant.e.s (SELF, ADA(LR), Nitchevo Factory et Léa Silhol, Christian Vilá, Franck Macrez, j’en oublie tant…), à M. l’avocat général Melchior Watelet pour son intelligence et sa raison, avec une pensée émue et toute particulière pour Ayerdhal et ses combats continuels pour défendre les droits des auteurs.

Pour aller plus loin : deux articles d’Actualitté, l’excellent (et bien plus détaillé) debriefing de Léa Silhol, et les conclusions de l’avocat général, dans le texte.

2016-07-11T10:14:52+02:00lundi 11 juillet 2016|Le monde du livre|7 Commentaires

Les cinq règles de l’écriture par Robert Heinlein (0) : introduction

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Auguste lectorat, ça fait longtemps qu’on se connaît (ou peut-être pas, auquel cas, coucou) : tu sais que l’été, j’aime bien faire une petite série d’articles un peu plus poussée que d’habitude, histoire de donner de te donner de la matière à réflexion pendant tes vacances. Nous avons fait deux séries de déclencheurs (ouane, tou), parlé de méthodes de productivité (il faudra que je mette un peu cette série à jour à l’occasion, d’ailleurs) ; pour cet été, du moins pour une partie de celui-ci, cela fait longtemps que j’ai envie de traiter et commenter les célèbres règles de l’écriture édictées par Robert Heinlein.

De toutes les règles, méthodes, dictons sur l’écriture, les cinq préceptes d’Heinlein sont probablement les plus connus, parce que ce sont aussi les plus simplement formulés. Mais cette apparente simplicité ne doit pas tromper : ces règles forment une base extrêmement solide pour l’approche de l’écriture et même de tout art, des observations fondamentales sans lesquelles rien ne peut se faire. Et, justement, cette simplicité appelle quand même aussi un peu de commentaire, histoire de ne pas tout interpréter de travers. Ou de développer.

Voici donc notre programme de l’été et, pour commencer, les cinq règles sont :

  1. Tu dois écrire. 
  2. Tu dois finir ce que tu as commencé. 
  3. Évite de réécrire, sauf si un éditeur te le demande. 
  4. Soumets ton travail sur le marché. 
  5. Maintiens ton travail en circulation jusqu’à réussir à le vendre. 
  6. [Bonus] : Écrire, c’est choisir (règle personnelle). 

Chaque règle liera vers son commentaire au fil de l’été, donc, auguste lectorat, tu peux d’ores et déjà te mettre cet article de côté pour référence ultérieure si telle est ta fantaisie.

  1. Traduction : Je suis libre et ce qu’importent les règles qui m’entourent. Si je les trouve tolérables, je les tolère ; si je les trouve trop détestable, je les enfreins. Je suis libre parce que je sais que je porte seul l’entière responsabilité de mes actes. ↩
2019-06-07T22:43:41+02:00lundi 4 juillet 2016|Best Of, Technique d'écriture|11 Commentaires
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