Question : où allez-vous chercher tout ça ?

(c) Disney

Encore une petite période de silence, mais je reprends progressivement le fil d’une activité normale (lire : raisonnable) et donc l’ouverture de ce bar et l’approvisionnement en bibine fraîche. Il y a une question qui était arrivée depuis un moment, très fondamentale :

 

Quand on a une idée en tête c’est dejà pas mal. Non ?

On essaie de l’exploiter un peu, on y ajuste d’autres idées, ca forme un tout cohérent et on se dit,  après 3 mois de gestation  : mouais, ca pas si mal, allons y.
Mouais… sauf que quand je m’arrête dans une librairie, quand je jette un regard envieux et jaloux sur les couvertures, quand je bave sur les 4ieme de couverture, personnellement je repars de là en me disant que mes idées sont nullissimes et aussi développées qu’un embryon d’huitre de 2 jours.

Alors oui, ou allez vous chercher toutes ces idées ? Qu’avez vous dans vos cerveaux pour en sortir des trucs comme ca ? C’est limite effrayant  !! 😉

Bon, déjà, les quatrièmes de couverture sont conçues comme ça : pour donner envie, pour présenter les points forts d’une histoire et donc mettre en avant ce qu’elle a de meilleur. Une bonne quatrième peut sublimer le contenu d’un livre, mais, comme on l’a tous vu un jour, le récit n’est pas forcément à la hauteur des promesses (« La richesse de Tolkien, la drôlerie des Monty Python et le style de Jean Lorrain ! »). Il ne faut certainement pas complexer face à elles ! Sans compter que, sur un livre publié, il y a eu le retravail de l’auteur, les suggestions de l’éditeur et parfois des commerciaux, une foule de regards extérieurs qui visent tous à ce que cette histoire donne son plein potentiel.

D’accord. Mais ce n’est qu’esquiver la question. Où va-t-on trouver des idées ? Je dirais que trouver des idées n’est pas un problème : le monde en fourmille. Ouvrir la presse, se balader sur le Net, rester ouvert à son environnement amène des quantités d’idées, parfois dans les moments les plus improbables. Il faut rester disponible, à l’écoute du monde, et elles viennent d’elles-mêmes. Je suis convaincu qu’il n’y a pas de mauvaises idées : il y a, en revanche, les idées qu’on traitera de manière intéressante parce qu’elles nous concernent d’une manière ou d’une autre, et celles avec lesquelles on n’a pas de véritable lien.

Ce qui compte, c’est donc de trouver les idées qui conviennent pour soi ; non  pas creuser le même sillon et traiter toujours les mêmes thèmes, mais apprendre à se connaître pour remarquer, parmi la foule de récits potentiels qui peuvent naître, ceux que l’on a vraiment envie d’écrire, ceux qui résonnent avec nos convictions, nos désirs, nos révoltes, ceux que l’on veut vraiment explorer et suivre pour découvrir où ils nous conduiront. Si l’on ne jure que par la hard science, une idée purement romantique à la façon du Journal de Bridget Jones, aussi riche et intéressante soit-elle, ne résonnera guère, et son exécution va s’en ressentir.

Car je pense aussi que l’exécution prime sur l’inventivité. La meilleure idée du monde ne franchira peut-être même pas le comité de lecture de l’éditeur si l’exécution est bancale, insuffisante, si le potentiel d’une grande idée n’est pas exploité convenablement – alors qu’on peut faire une grande histoire avec un archétype classique, de Romeo et Juliette à AvatarIl faut ensuite tirer le maximum de ce germe d’envie, qu’on reconnaît parfois à un frisson caractéristique bien physique (comme le disent deux Elisabeth, George et Vonarburg, dans leurs livres d’écriture respectifs, « le corps sait »). Et c’est peut-être la partie la plus difficile : leur faire exprimer (au double sens de la parole et de presser comme un citron) leur potentiel, trouver la raison pour laquelle cette idée a séduit, et l’histoire qui se trouve ensuite derrière. Les mûrir, les méditer, en suivre les implications et ramifications, les ressasser jusqu’à pouvoir leur faire porter un récit qui compte, à tout le moins, à ses propres yeux. C’est là, peut-être, qu’on touchera à une authenticité qui pourra atteindre et émouvoir, par la suite, le lecteur.

Où va-t-on donc chercher tout ça ? À l’extérieur, autant qu’en soi. La psyché humaine compte un nombre limité de grands thèmes, aussi vaste soit-il : l’amour, la mort, la perte, le dépassement de soi, la liberté… Le plus important, à mon sens, c’est de chercher en soi-même, à force d’introspection et de ruminations,  ce que l’on a de personnel à dire sur la question, et le dire ensuite du mieux possible. Je pense humblement que c’est là que se terrent les idées qui comptent vraiment. C’est cet aspect qui les rendra bonnes, et leur rumination qui les rendra originales. Mais l’originalité n’est, en quelque sorte, qu’un effet secondaire qui vient dès qu’on a suffisamment creusé, avec sincérité, ce qui fait l’honnêteté de notre regard et de ce que l’on cherche à traiter. Elle n’est pas un but en soi. Chercher sans relâche sa propre parole, ne pas limiter ses ambitions, aller vers le lecteur, voilà à mon sens les buts véritables.

2014-08-05T15:23:05+02:00mardi 8 mars 2011|Best Of, Technique d'écriture|18 Commentaires

Newman & Mittelmark, How NOT to Write a Novel

Les auteurs – un écrivain et un éditeur – l’affirment en préambule : si l’on mettait tous les théoriciens de l’écriture dans une pièce en train de se remplir d’eau et qu’ils devaient se mettre d’accord sur des règles littéraires avant de périr noyés, il est certains qu’ils se mettraient avant tout d’accord sur une chose : ce qu’il ne faut pas faire. C’est le projet de ce petit opus d’un peu plus de 250 pages : ne pas vanter de grands principes, des recettes prétendûment infaillibles, des systèmes supposément éprouvés, mais au contraire rassembler le maximum de bévues, de bourdes, de tics et autres catastrophes tragiques qu’on rencontre dans les manuscrits non publiés. Et il y en a. Dans ma courte expérience éditoriale, j’en ai croisé un certain nombre, et je peux vous assurer que chacune de ces erreurs garantit à elle seule, presque à coup sûr, l’envoi navré d’une lettre de refus circulaire.

Le livre couvre tous les domaines de la narration : intrigue, personnages, décor, style… jusqu’à la soumission du manuscrit. Chaque bévue est d’abord illustrée par un extrait bidon rédigé par les auteurs eux-mêmes – souvent hilarant – puis suivi par une demi-page d’explications à la fois pédagogiques et… féroces (ce qui fait le plus grand bien aux égos un peu confortables).

« Je suis stupéfait. Vous êtes contento que je reste aqui pendant que vous passez en revue los échantillons ? »

– El étranger : Quand des locuteurs d’autres langues sont rendus n’importe comment (p.150)

Bien sûr, nous autres francophones ne retirerons que peu de profit des sections sur le style et la langue, le français fonctionnant parfois presque à l’opposé de l’anglais (pour ce qui est des verbes de dialogue, par exemple), mais le lecteur capable d’apprécier ce petit volume (un certain niveau de langue est requis pour en saisir tout le sel) saura faire le tri et les sections concernées sont de toute façon minces.

Bien sûr, ne tomber dans aucun de ces pièges ne garantit éventuellement pas la publication… Mais ils constituent le B.A.BA. Ce bouquin est une lecture quasiment indispensable pour l’auteur débutant qui a la chance d’avoir un certain niveau d’anglais. Mais tout le monde, de manière générale, tirera du profit à le lire, ne serait-ce qu’au premier degré, en se tenant les côtes devant les extraits délicieusement nanaresques mais tragiquement vraisemblables ; au-delà, il serait bien possible également de déceler des amorces de dérives ou de tics d’écriture dans sa propre pratique… qu’il conviendra alors de tuer dans l’oeuf, si possible avec un fusil à canon scié.

2014-08-05T15:23:05+02:00jeudi 24 février 2011|Best Of, Technique d'écriture|4 Commentaires

Oh, to be Jung again

Je déclare par la présente que Limoges est la ville avec la plus grande densité de jolies femmes au m². Vraiment, c’est incroyable, et ça l’était encore plus quand, le soir, je suis allé boire un coup dans un bar rigolo1 où l’animation était assurée par une serveuse qui chantait les grands succès de toute boîte qui se respecte, boum ksi let’s dance put your hands in the air shake it like a hurricane the carpet is waiting for us, des trucs comme ça, chansons à texte (mais super bon esprit). Je n’ai jamais vu un truc pareil au point que je me suis demandé si je n’allais pas abdiquer la nationalité bretonne pour la limousine, des fois qu’on me prête en plus une méga grande bagnole, mais on m’a expliqué que non, c’était sans rapport. Joliment apprêtées, souriantes et drôles, bref, c’est bien simple, là-bas, même les filles pas jolies sont jolies aussi. Oubliez Santa Monica, Rio, la plage et toutes ces conneries : allez à Limoges.

J’ai dit.

La médiathèque centrale est magnifique elle aussi, et l’accueil fut extrêmement chaleureux et agréable : merci à Patricia, Sylvie, Anna et Claire pour avoir organisé cette exposition sur la fantasy, cette rencontre autour du genre et pour avoir veillé sur nous (surtout sur moi, en proie à un décalage horaire mental prononcé). Nous avons passé trois heures avec Stéphane Manfrédo à parler d’imaginaire, lequel sait toujours poser les questions qui vous font prendre conscience d’aspects de votre travail auquel vous n’aviez jamais pensé (ou dont vous n’aviez jamais osé parler). Nous sommes partis parfois très, très loin sur la valeur du sens dans l’existence rapportée à la fantasy, la magie et au conte, le numineux chez Jung, les métamorphoses de l’esprit chez Nietzsche, et le plus génial, c’est que personne n’est parti au milieu. Merci donc à vous tous qui êtes venus écouter cette rencontre (spéciale dédicace à la Vade-Mecum du Disque-Monde krew qui s’est déplacée en force et que ça m’a fait grand plaisir de revoir) !

Un enregistrement de l’ensemble sera peut-être disponible dans les semaines à venir, je vous tiendrai au courant.

EDIT : Le Vade-Mecum du Disque-Monde a posté un petit compte-rendu de la rencontre sur son forum.

  1. Pas l’Arkange, c’était un peu trop loin, je me suis mal démerdé, j’ai zappé, les huit heures de train ont eu raison de ma pauvre icelle – raison, donc.
2011-02-23T10:13:29+01:00lundi 21 février 2011|Le monde du livre|13 Commentaires

Un jardin zen dans mon Microsoft Word

L’Internet multimédia est une aide tellement invraisemblable pour l’écriture – découvrir un métier inconnu pour un détail dans une scène, appréhender l’ambiance d’un lieu par Google Street View, utiliser des dictionnaires puissants – que j’éprouve à la fois frissons d’angoisse et vénération sans limite pour les écrivains qui en étaient privés et réussissaient malgré tout à être justes et vraisemblables en sortant de leur zone de confort. Franchement, ça devait être autre chose, ma bonne dame, les jeunes d’aujourd’hui, ils savent plus ce que c’est de faire une recherche en bibliothèque.

Sauf que le Net, c’est aussi le mal, parce qu’il s’y trouve toutes les procrastinations que l’humanité a été un jour capable d’inventer (et en a même trouvé d’autre, pour le fun) : le mail, Facebook, le petit jeu qui réclame votre attention toutes les deux heures, un coup de clavardage1, et la journée fond. Développer sa discipline pour préserver sa concentration est à mon humble avis très utile et salutaire, mais cela peut réclamer un énorme effort de volonté qu’on peut étayer par de petits trucs. Et un petit truc, par exemple, consiste à se compliquer l’accès au Net. Non pas pour se le couper définitivement mais pour rendre la manipulation fastidieuse. L’intérêt est, au minimum, de rendre son usage conscient quand on vérifie ses mails dix fois par heure comme un rat appuyant sur la pédale de la machine à renforcement variable : c’est la première étape pour casser la compulsion.

Or, il y a une petite ligne de commande toute simple qui peut rendre ce service2. Il vous faut :

  • Une machine Windows (XP au minimum, j’ignore si ça marche avant) sur laquelle vous êtes administrateur
  • Une connexion Internet par modem routeur ou par box type Free.

Ouvrez l’Invite de commandes (Dans Tous les programmes > Accessoires) et tapez ce qui suit :

ipconfig /release

Hop. Vous avez perdu tout Internet. (Restez calme.) C’est l’équivalent virtuel de débrancher le câble réseau (mais ça évite de farfouiller sous le bureau : on a dit une manipulation fastidieuse, mais pas trop quand même, manquerait plus qu’on fasse de l’exercice).

Fermez ensuite la fenêtre. (Ajoutez-vous un maximum d’étapes pour restaurer le Net : retourner chercher cette Invite de commandes doit être convenablement agaçant pour que l’effet psychologique prenne.)

Pour récupérer votre connexion, c’est très simple. Rouvrez l’invite et tapez :

ipconfig /renew

Attendez deux secondes et vous voilà rebranché au monde. Vous pouvez respirer et vous offrir cinq minutes sur VDM.

  1. C’est le mot québecois retenu pour remplacer « chat », avouez que c’est quand même vachement plus classe que le consternant «  éblabla » de notre Académie « /facepaume » Française.
  2. Caveat d’usage : je décline toute responsabilité si cette manipulation casse votre connexion Internet, vend votre identifiant Facebook à des Nigérians ou vous fait accuser de pédophilie auprès de l’Hadopi. Ca ne devrait rien faire planter, c’est une fonction de base, mais à utiliser à vos risques et périls. Chez moi, en tout cas, ça marche parfaitement
2018-07-17T14:26:07+02:00vendredi 18 février 2011|Technique d'écriture|11 Commentaires

Livre enrichi en vent (2) : marché de niche

Alors bon, vraiment, je suis ultra déçu, il semble que je n’aie pas réussi à me rendre entièrement impopulaire hier avec des affirmations à l’emporte-pièce sans explication, ce qui prouve que je ne suis définitivement pas prêt pour la monétisation de mon contenu rédactionnel à forte valeur ajoutée, comme me l’expliquait cet important spécialiste russe du web qui m’a écrit hier sur Twitter pour me proposer un séminaire de deux jours à 1000 $ en me promettant que l’investissement serait dérisoire par rapport aux bénéfices que j’en retirerais. J’hésite, franchement, j’hésite.

Donc, je ne crois donc pas à la généralisation du tant vanté « livre enrichi », et c’est un geek, un poilu, un vrai, du genre à crier de joie en découvrant dans un carton de déménagement un vieux câble série pour faire des transferts avec ses vieilles machines qui vous cause. (Je précise – ce que j’aurais dû faire hier – que je me place avant tout dans le cadre de la littérature et de la fiction ; les cartes sont moins nettes pour le contenu académique.)

Alors, pourquoi, hein ?

L’insoutenable linéarité de l’être

À moins de prendre des hallucinogènes puissants ou d’atteindre un degré d’évolution cosmique transcendantal, l’expérience humaine est linéaire. Notre expérience du temps, et donc notre intégration des connaissances, se fait de manière sérielle et généralement causale. Si je raconte la chute de la blague puis ses prémisses, c’est nul. Si je raconte que Jésus a ressuscité avant de mourir, ça casse le « ooh » (et l’ambiance, mais c’est une autre histoire). Complexifier le flux cognitif conduit vite à une sensation désagréable de décousu : on se demande vite « D’accord, mais qu’est-ce que ça raconte vraiment, au juste ? »

Bien sûr, on peut jouer avec la forme, comme Richard Nolan le fait très bien dans Memento, on peut expérimenter avec la temporalité du récit, d’un simple retour en arrière à la mosaïque totale, mais ce sont des écarts à la norme, des artifices visant à renforcer un effet de surprise chez le public qui, parce qu’il reçoit malgré tout la narration de façon linéaire, va se poser des questions supplémentaires qui sortent du cadre établi. Toute fiction pose des questions. (Si c’est pour ne pas poser de questions, autant aller se coucher tout de suite.)

Bref, si l’on doit passer du texte à une vidéo puis à des mots croisés, on largue inévitablement du monde en route : j’adore d’un amour impérissable et vénérant La Maison des Feuilles, mais je doute que ça devienne la norme demain – et qu’on aille beaucoup plus loin dans le concept non plus. On nous ressort périodiquement le concept de « fiction hypertexte », mais, sérieusement, vous en avez vu beaucoup qui a pris, vous ?

Pardon monsieur, vous pourriez couper votre livre, s’il vous plaît ?

Le corollaire – et la deuxième raison – est que, dans les habitudes de consommation actuelles, différents supports correspondent à différents moments, différents lieux. On écoute des podcasts dans le métro. On lit des gros bouquins cartonnés dans son pieu ou sur une chaise longue. On joue à Mass Effect de préférence vautré dans son canap’ avec une longue soirée devant soi. Et l’on regarde des films posé dans un endroit confortable (bon, OK, au boulot si c’est YouTube). Le son, composante quasiment indissociable de la vidéo, ne peut être consommé confortablement partout, tout comme l’image. Et si une partie de ce contenu nécessite un autre mode de consommation que celui prévu, soit on le saute (= création inutile) soit on éprouve de la frustration (et frustrer le client, c’est mal). (Alors oui, d’accord, je suis au courant il existe des casques, mais admettez que si vous avez une chouette télé et des haut-parleurs à la maison, vous préférerez attendre de regarder votre dernière épisode de série chez vous que sur votre portable pourri entre une grosse madame qui sent le chou et un pervers aviné.)

Sur Facebook, deux réactions hier concernant Level 26 (Anthony E. Zuiker), qui propose des vidéos récapitulatives en fin de chapitre, étaient éloquentes : non seulement c’est vécu comme « ne servant à rien » mais en plus, le lecteur se sent vaguement insulté qu’on lui résume ce qu’il vient de lire.

Rapide comme du texte

La dernière raison, que pas mal de diffuseurs de contenu oublient, c’est qu’il n’y a pas de mode de communication plus rapide que le texte. C’est pour cette raison qu’il n’a pas disparu et ne disparaîtra pas avant la généralisation de la télépathie. Un paragraphe du Monde contient plus d’information que trente minutes du journal de TF1 (mais ça, ça n’étonnera personne). La vidéo est rigolote, l’image est funky, les deux peuvent former d’excellentes illustrations, effectivement meilleures que de longs discours ; mais, à temps égal, un manuel restera toujours plus riche qu’un documentaire. Quand il s’agit d’intellectualiser, rien n’est plus dense que le texte. Sinon, le Web serait déjà peuplé de vidéos idiotes et d’images de chats. (Euh… attendez une seconde…)

Caveat canem

Alors, bien sûr, ces expériences sont intéressantes, il faut les faire, et ça ne m’empêchera pas de jouer si l’occasion se présente avec, parce que diable, c’est rigolo. Oui, le numérique et son interactivité offrent des possibilités enthousiasmantes, comme celle d’avoir un dictionnaire embarqué avec son ebook, de faire une recherche en plein texte, de répéter une phrase étrangère pour vérifier si son accent est passable. Mais arrêtons-nous un instant. En-dehors de quelques usages très ciblés, est-ce qu’on parle vraiment de fiction ici ? Non. Les enrichissements peuvent constituer un plus appréciable. Mais y a-t-il une vraie différence avec un livre illustré ?

Je ne crois pas. Et toute la question se résume finalement à ça, à mon humble avis. C’est chouette, les livres illustrés. Seulement, le jour où l’on a su intégrer à grande échelle des images à un texte, est-ce qu’un type fraîchement émoulu de Sup de Co s’est exclamé « oh putain, c’est l’avenir du livre, plus personne ne pourra jamais écrire à l’ancienne » ? Non. Le livre enrichi, ce n’est rien de plus qu’un livre illustré fait avec des électrons et, comme dans les rayons actuels des librairies, cela correspond à une demande existante et à un marché spécifique, très différents de la littérature « pure ». Alors, par pitié, arrêtez de nous marteler que c’est « l’avenir du livre » et que ça va radicalement changer la littérature. Parce que si c’était le cas, l’invention du vélo aurait entièrement éradiqué la marche à pied.

(Mais nous ne saurions nous passer d’un autre de ces merveilleux éducatels.)

2018-07-17T14:24:17+02:00jeudi 3 février 2011|Le monde du livre|11 Commentaires

Livre enrichi en vent (1) : ne pas y croire

Malgré mes années de geekeries, mes expériences de diffusion électronique libre, l’existence de cette auberge, j’annonce la couleur : je suis un vieux con rétrograde qui n’a rien compris à l’avenir de la diffusion ni de la culture.

Oups. Ça, c’était censé être les premiers commentaires de cet article. Veuille, ô auguste lectorat, pardonner la sénilité précoce de ton misérable serviteur.

Je recommence.

Olol multimédia

Le livre électronique, c’est super chouette. Vraiment. J’ai une liseuse (la Sony PRS-300, dont je n’ai jamais eu le temps d’écrire un test), je trouve le confort de lecture absolument fantastique, la légereté du bousin convaincante, j’aime pouvoir lire les mains libres en mangeant des Pépito. Mais le grand argument à la mode en ce moment pour vendre du livre électronique, c’est le « livre enrichi », les applications « liées au livre », et tout le bazar. Comme si le livre, honteux de n’avoir offrir que de seules lettres écrites en noir et blanc, cherchant à se donner une caution en 3D.

Okay, la nature abhorre les tièdes, alors je vais prendre le risque d’avancer un bullshitagain. Le livre enrichi me fait l’effet du serpent de mer qui resurgit à chaque fois qu’une nouvelle plate-forme fait son apparition : on va faire converger les médias dans une nouvelle expérience multimédia mêlant vidéo, texte, image, etc. Sauf que l’histoire de l’informatique est jalonnée d’échecs dans ce domaine.

Tous les cinq – dix ans, les nouveaux acteurs fraîchement débarqués sur le milieu du numérique réinventent l’eau chaude en se disant « mais zomg, on va pouvoir mettre des vidéos dans notre contenu!!one ». Sauf que ça n’a jamais marché. Cette fameuse convergence des médias existe depuis une quinzaine d’années, notamment avec les célèbres « CD-ROM multimédia », qui n’ont, soyons clairs, jamais vraiment pris. Le CD-I de Philips reste une énorme blague à laquelle même les journalistes spécialisés de l’époque se sont faits prendre. Même le mot « multimédia » évoque un /facepalm réflexe. Ces fameux « éducatels » ne remplissent pas aujourd’hui les étals des Fnac, seules quelques applications très spécialisées à qui l’interactivité profite vraiment (apprentissage des langues, ouvrages de référence comme les dictionnaires) ont survécu, plus quelques produits qu’on peut offrir à un grand-oncle « qui s’est mis à Facebook ».

On pourrait arguer – à raison – que les terminaux portables n’étaient pas encore disponibles, condamnant le cédérom (© Académie Française) à l’oubli puisque l’usage de l’ordinateur n’était pas encore associé à la culture. Effectivement. Pourtant, depuis, le Net a également permis cette intégration de la vidéo, du texte, du son, mais jetons un oeil réaliste sur son paysage : quel site effectue réellement cette intégration ? Pourquoi les sites d’info continuent-ils à rédiger des textes en mots avec seulement de très occasionnelles vidéos – uniquement quand elles sont flagrantes ? Question de moyens ? J’en doute. Pourquoi avons-nous des canaux d’information spécialisés comme Dailymotion ou YouTube ?

Je pense que les mots « livre enrichi » causeront dans dix ans le même frisson de honte que les expressions « multimédia » ou « autoroutes de l’information ». C’est aujourd’hui qu’une expérience, certes intéressante, un débroussaillage, des jeux, même. On peut regarder d’un air abyssalement dubitatif les « applications » comme celle de Bernard Werber pour Le Rire du Cyclope, qui sont encore moins interactives qu’une télé. Okay, admettons que ça soit rigolo – si on veut. Mais ça, l’avenir du livre ? Faut pas pousser.

OK, mec, d’accord. T’as balancé tes affirmation péremptoires. Alors, pourquoi ?

Eh bien, trois raisons, dont nous causerons demain.

Dans l’intervalle, visionnons un véritable éducatel enrichi.

2018-07-17T14:24:27+02:00mercredi 2 février 2011|Le monde du livre|15 Commentaires

Nancy Kress, Characters, Emotion & Viewpoint

« Story is character », dit Elizanbeth George dans Write Away1. On peut disconvenir de la formulation, mais une évidence subsiste : aucune histoire, aussi passionnante soit-elle, ne peut subsister sans personnages forts, intéressants, qui vivent et qui souffrent, alors qu’une histoire un peu faible peut être sauvée par des personnages inoubliables (que serait How I Met your Mother sans Barney ?). La création d’individus fictifs crédibles, originaux et surtout vivants est un des grands défis de l’écriture, et c’est ce à quoi ce livre cherche à répondre.

Le nom de Nancy Kress est un gage de qualité : gagnantes de plusieurs prix Hugo, Nebula, Asimov’s, on la connaît en France entre autres pour le cycle de La Probabilité, très chouette trilogie de space opera un peu hard science sur les bords avec des idées originales et une civilisation (Monde) attachante. Et l’on ressent dans ce volume la même clarté qui préside à sa plume de romancière : elle domine son sujet et parvient à le communiquer avec une érudition qui ne sacrifie jamais à la pédagogie.

Au cours de ces 200 pages, Kress aborde tous les sujets relatifs à la création et à la mise en scène des personnages : historique, présentation, changements, point de vue (un bon quart dévolu à ce seul aspect). Comme souvent dans ce genre de manuel, elle mélange théorie et techniques ; si la première mérite d’être disséquée et méditée en détail par le lecteur, les secondes ne devront pas être prises comme un inventaire exhaustif, mais simplement comme des exemples qu’il faudra s’approprier, puis détourner. De nombreux exercices en fin de chapitre, bien pensés, enseigneront un certain nombre d’astuces à celui qui les fera avec assiduité.

On résume souvent la création de personnages à une fiche détaillée et à un environnement, alors que le plus important, pour l’écriture d’une histoire, est leur motivation, leurs objectifs, leur vision de monde (lesquels découlent de ce fameux passé, mais il est une charpente qui étaye l’identité et non l’essence totale du personnage). Kress accorde une place non négligeable aux détails biographiques, mais laisse justement cette motivation émerger et appuie son importance dans l’histoire. On peut regretter qu’elle n’insiste pas davantage sur le lien que nourrissent personnages et intrigue – la motivation doit venir justement servir l’histoire que l’on souhaite raconter – mais il faut supposer que cela dépassait le cadre de ce volume et que la pratique se charge de l’enseigner.

Toutes les techniques que présente ce volume sont relativement fondamentales, ce qui en fera une lecture extrêmement profitable pour le jeune auteur, qui sera bien inspiré de faire les exercices proposés. L’écrivain expérimenté n’y apprendra probablement rien de très nouveau, à part un fondement théorique poussé à ce qu’il fait peut-être intuitivement, ce qui est toujours bon à prendre, et justifie pleinement la lecture.

Une épiphanie peut cependant toucher : Kress conclut son livre sur une leçon profonde et simple, comme le sont toutes les bonnes leçons ; un piège dans lequel, à mon humble avis, tous peuvent tomber. Le meilleur service qu’un auteur peut rendre à son récit, dit-elle, c’est de comprendre que c’est l’histoire de ses personnages, et non la sienne propre. Un agréable précepte à encadrer au-dessus de son bureau qui allège les enjeux : en libérant l’esprit et la narration, il encourage la prise de risques et pousse à aller chercher au fond de soi cette vérité qui fera le sang d’un beau récit.

  1. « L’histoire, c’est les personnages », dans Mes Secrets d’écrivain
2014-08-05T15:23:05+02:00mercredi 26 janvier 2011|Best Of, Technique d'écriture|5 Commentaires

Traduction littéraire, FAQ

Je reçois ces temps-ci pas mal d’interrogations (souvent d’étudiants) relatives au métier de la traduction, littéraire en particulier, et parfois un peu floues, si bien que je ne sais pas très bien quoi répondre exactement. Or, il y a deux ou trois ans, une étudiante (qu’elle en soit remerciée, puissent ses corrections d’épreuves se faire toujours dans la tranquillité avec de longs et confortables délais) m’avait posé des questions très précises par mail sur le domaine, ce qui a plus ou moins pris la forme d’un entretien ; hé, dis-donc, me suis-je dit sous ma douche, pourquoi ne pas poster ce texte sur le blog pour servir de Foire Aux Questions, et les consoeurs et -frères pourraient ensuite réagir, et les gens que ça intéresse poser d’autres questions, et ça pourrait, genre, servir de ressource ? Mode collaboratif web 2.0, tout ça ?

Pour compléter la question, je vous invite instamment à jeter un oeil à l’Association des Traducteurs Littéraires de France, au dossier Traduction réalisé par ActuSF et aux questions aux traducteurs de Lucie Chenu (avec la réserve qu’en ce qui me concerne, certaines réponses commencent à être très datées, surtout sur le lien entre traduction et écriture : l’entretien a sept ans).

Here we go.

J’ai cru comprendre que vous étiez ingénieur avant de vous lancer dans ce que vous faites maintenant, aussi comment avez-vous fait la transition entre les deux ? De quelle manière avez-vous débuté en traduction ? Quelles démarches avez-vous effectuées ?

J’ai commencé par traduire pour des revues littéraires de qualité, mais qui paient peu (ou pas), faute de moyens, car ce sont des très petites structures souvent associatives. Mais ce sont des passionnés ou amateurs très éclairés qui gèrent ces structures, ce qui en fait une excellente école (j’ai par exemple eu la chance immense de faire mes premières armes sous l’égide de traducteurs professionnels reconnus). D’autre part, cela permet de se constituer une première bibliographie (ce qui, en édition, tient lieu de CV) pour aller frapper chez des structures de plus en plus grandes et donc de plus en plus rémunératices. Cela fait donc boule de neige, mais ce processus peut être long (plusieurs années). J’ai tiré le diable par la queue un petit moment avant d’arriver à en vivre correctement. Ce genre de parcours est relativement courant en SF&F, mais il comporte évidemment une part de risque importante – sans parler du besoin d’arriver à se former par soi-même.

Pour les démarches, je me suis simplement investi dans ces revues, rencontrant les équipes en festival, me construisant mon carnet d’adresses, ouvrant les yeux et les oreilles en quête d’une occasion.

Que demandent les éditeurs de la part d’un traducteur littéraire (en matière de qualifications, de compétences) ?

Un éditeur veut du bon boulot, il se fiche d’où vous sortez : votre qualification première, c’est votre bibliographie, derrière laquelle passent les diplômes. Attention, cela ne veut pas dire qu’ils sont superflus (il y a par exemple un master de trad littéraire à Paris et j’enseigne un bref module à celui d’Angers) : ils vous donnent un certain nombre de réflexes qu’il faut autrement acquérir par beaucoup de travail personnel et une formation sur le tas (ce qui peut se faire dans la douleur et dans l’erreur…), en plus de vous aider à décrocher une première place plus facilement. Néanmoins, bien des traducteurs pros n’ont pas un tel diplôme et ont suivi plus ou moins le genre de voie que je décrivais plus haut. En résumé, les diplômes de trad vous faciliteront la vie, mais qu’ils ne sont pas indispensables comme dans la quasi-totalité des autres professions. Pour ma part, mon seul diplôme un tant soit peu relié au domaine est un Cambridge Certificate of Proficiency in English, qui sert juste à montrer que je pige un tant soit peu ce que je lis !

Est-il possible de se cantonner à un genre précis en traduction littéraire (je pense notamment à la SF et la Fantasy) ?

Tout à fait, c’est mon cas comme celui de nombreux traducteurs du domaine (Mélanie Fazi, Jean-Daniel Brèque, Gilles Goullet, Arnaud Mousnier-Lompré, etc.)

Est-il possible/conseillé d’exercer une autre activité professionnelle en parallèle ?

A « terme », la traduction littéraire est normalement un métier suffisamment rémunérateur pour être une activité à plein temps (et même davantage). Après, tout est toujours possible si vous avez le temps et la motivation. Disons que cela dépend des attentes de votre éditeur (s’il vous fournit contrat après contrat, il vous faudra finir par faire un choix) et de votre vitesse de travail. Certains confrères sont par exemple professeurs, musiciens, etc. et ont une entente particulière avec leur éditeur pour avoir des délais de remise « réalistes ». C’est possible avec de l’organisation et de la discipline, et c’est aussi un choix dans une certaine mesure.

Il faut quand même savoir que la traduction d’un ouvrage est un chantier au long cours dont il ne faut pas sous-estimer le volume de travail. Si vous travaillez pour un éditeur qui vous fournit régulièrement des contrats, vous aurez de quoi vous occuper à plein temps tout en en vivant convenablement. Dans les débuts, c’est peut-être plus compliqué, et vous devrez éventuellement fournir un volume de travail important le soir et les week-ends pour coupler ça à un job alimentaire, le temps de décrocher des contrats rémunérateurs, de vous constituer vos contacts – et de ne pas mourir de faim quand même dans l’intervalle.

Quelles sont les difficultés inhérentes à ce métier ?

D’abord celles de toute professon libérale : on marche au contrat donc, en cas de faillite d’un gros client, on peut se retrouver sans rien et devoir recommencer presque de zéro. Vous n’avez pas non plus trop le droit d’être malade ou d’avoir des accidents (ou bien il faut être prescient pour les prévoir…) : les contrats ont des dates de rendu gravées dans le marbre et si les éditeurs peuvent être compréhensifs en cas de coup très dur, être fiable est un qualité essentielle. A vous de vous organiser.

D’autre part, on travaille seul, souvent à domicile. Il faut aimer la solitude, ne pas tourner en rond comme un lion en cage quand on reste enfermé, savoir se motiver et de discipliner. Il faut aussi savoir rester en compagnie d’un même livre pendant des mois entiers, parfois jusqu’à l’écoeurement, et rester rigoureux quand même.

Enfin, comme dans tout milieu artistique, il peut parfois arriver que les mesquineries volent bas. Il faut en faire abstraction et continuer à faire son travail avec coeur, au mieux de ses capacités, sans prêter attention aux voix jalouses.

Enfin, quels conseils donneriez-vous à quelqu’un qui voudrait se lancer dans la traduction littéraire en général, et de SF et Fantasy en particulier ?

Du courage et de l’opiniâtreté, parce qu’avoir le statut d’indépendant, se construire un carnet de contacts, apprendre le métier en permanence n’est pas forcément facile ni de tout repos (mais c’est aussi ce qui en fait l’exaltation).

Un véritable amour de la langue et de la littérature, parce qu’il faut chercher sans cesse la justesse du vocabulaire et des expressions, travailler son style, rester parfois très longtemps dans la même oeuvre (des années si on suit une série), avoir un côté perfectionniste parfois obsessionnel pour chercher le mot juste. De l’humilité aussi, parce qu’il ne s’agit pas d’une réécriture mais d’une transmission d’une oeuvre, ce qui implique une certaine plasticité d’expression pour passer d’un auteur à l’autre, d’un genre à l’autre, pour se couler dans le style. Egalement de l’humilité face aux corrections, surtout dans les débuts : toujours chercher le perfectionnement, l’apprentissage, la minutie.

Enfin, j’ai lu que vous suiviez des études de traduction technique : je dois tout de suite vous avertir que la traduction technique et la traduction littéraire sont deux domaines complètement à part et même, pour certains aspects, diamétralement opposés l’un à l’autre. Vous avez certainement acquis un certain nombre de réflexes en trad technique qui seront non seulement inutiles, mais contre-productifs en trad littéraire. Par exemple, vous pouvez (que dis-je, vous devez) jeter Trados et autres mémoires de trad à la poubelle et les proscrire définitivement. La trad littéraire met beaucoup plus en valeur le propos, le message, l’atmosphère, le style (ce qui en fait un véritable exercice de création par certains moments) que la lettre de l’oeuvre, par rapport à la trad technique pour qui la précision passe avant toute autre considération.

2019-08-21T18:26:34+02:00mardi 4 janvier 2011|Best Of, Le monde du livre|5 Commentaires

Ebook et phares au Zénon (2) : la fonction et l’organe

J’ai commencé l’écriture de cette note dans le train qui m’emmènait à la fac d’Angers pour donner un cours avec d’authentiques lolcats dans le texte et, suite à une histoire fort classique de retards et de correspondances, je me suis retrouvé à sillonner la rame en quête d’un contrôleur. Et, au fil de mon passage, j’ai vu à peu près deux à trois ordinateurs portables par wagon, cinq ou six paires d’écouteurs trahissant des baladeurs MP3, mais un seul Kindle.

Et encore, c’était la première liseuse que je voyais hors de mon cercle de copains (et c’était en première classe, cela va sans dire).

Pourtant, le livre électronique, c’est demain, c’est l’avenir, il faut s’y mettre tout de suite, sinon on va mourir, c’est le futur et le sauvetage de la littérature.

Zénon strikes back

Les éditeurs exclusivement numériques ont fleuri et défendent souvent un modèle de commercialisation et de rémunération un peu alternatif, pendant que la grande édition classique persiste à vendre des fichiers à peine moins chers que le papier et truffés de DRM, ce qui pour un geek est un tue-l’amour équivalent à la culotte de grand-mère (« même pas la lumière éteinte j’en veux »).

Le livre électronique représente une forme d’avenir, c’est très probable (comment je me mouille avec cette phrase) : consultation rapide, prise de notes, dictionnaires intégrés, légereté et même contenus augmentés (quoique là, je doute que ça dépasse le gadget). D’où le bouillonnement qui l’entoure. Cependant, si c’est le grand sujet qui agite le milieu littéraire parce qu’il est certain de façonner les modèles de demain, le paradoxe de Zénon menace de frapper à nos portes. Et je pense qu’il menace tout particulièrement les éditeurs tout électronique, qui s’efforcent comme ils peuvent de faire progresser l’idée qu’on peut lire en numérique, mais, comme pour Facebook, Twitter, le téléphone portable, je gage que les réactions sont souvent : « OK, mais à quoi bon ? » J’en faisais partie avant d’acheter ma liseuse.

Je passe évidemment sur la difficulté de passer commande sur certains sites, les systèmes et formats propriétaires, etc. Cela n’a pas dérangé l’implantation de l’iPod ni même celle de la vidéo numérique.

Pourquoi ça piétine autant avec les bouquins ?

Le problème à l’envers

Pas sexy.

À mon très humble avis, je crois qu’on prend le problème du livre électronique à l’envers. C’est-à-dire qu’on se focalise sur l’offre (formats libres ? facilité de commande ? regardez, j’ai tout le catalogue classique retraduit ! etc.) alors qu’en vérité, même si c’est contre-intuitif, rares sont les innovations qui se sont implantées par la qualité de leur offre ou même de leur standard. Alors ? C’est parce que la lecture, c’est ringard ? Non.

La vérité, c’est qu’il faut vendre l’appareil avant de vendre le contenu. Et c’est là que ça coince.

Le marketing d’Apple est extrêmement éclairant à ce titre. Regardez : ils sont capables de vous vendre des baladeurs fermés fonctionnant avec une solution propriétaire (l’iPod), des ordinateurs fermés plus chers que tout le monde compatibles avec peu de trucs (le Mac), même une tablette assez inutile mais bon dieu qu’est-ce qu’elle est cool (l’iPad). Qu’est-ce qu’on s’en fout, en vérité, de ce qui marche dessus ? Peu importe. Apple vous donne envie. Apple vous explique qu’avoir un iPod, c’est la liberté, c’est jeune, c’est cool ; Apple vous garantit qu’utiliser un Mac est facile, et en plus ça fait classe dans le salon. Apple vous vend un ordinateur portable pas forcément génial, mais il est plat, putain, tu te rends compte ? Il est plat ! C’est dingue (le MacBook Air).

Qui fait ça avec le livre électronique ? Personne – à part Amazon qui s’est beaucoup concentré sur le Kindle aux USA avec succès (mais qui aurait pu être bien supérieur, je pense, si le Kindle n’avait pas été si… moche), et Apple qui arrive discrètement avec l’iPad et même l’iPhone.

Mais est-ce qu’on achète un iPad pour se dire « je vais lire le New York Times dessus » ? À mon avis, non, pas initialement, en tout cas. On achète un iPad parce que c’est cool. Et beaucoup d’utilisateurs se sont rapidement retrouvés quelques mois après à se dire : « mais pourquoi j’ai acheté ce truc, moi, déjà ? »

Sexy, et pourtant inconfortable.

Si l’on veut vaincre le paradoxe de Zénon appliqué à l’innovation technologique, si l’on veut accompagner le grand public vers le livre électronique, il faut à mon sens déplacer la communication de l’offre de contenu vers l’aspect sexy des choses. Vers le mode de vie que l’on vend avec la machine, qui fera de vous quelqu’un de beau, de branché, de cool, parce que lire, c’est fun, ça s’adresse à tout le monde, toi la lycéenne à couettes roses, toi le Black en costume cravate, toi la senior aux dents blanches qui éclate de rire devant la version numérique de Notre Temps, et en plus, lire, ça vous fait paraître intelligent, yeah ! L’offre ? Mais on s’en fout, de l’offre ! Une fois qu’on leur aura vendu les machines, on trouvera bien à quoi les abonner !

Au lieu de ça, on s’étripe sur des considérations certes fondamentales, mais parfaitement absconses, et dont le grand public se contrefout royalement. Paradoxe de Zénon again, parce que l’édition numérique est soit réalisée par la grande édition qui connaît mal ces nouvelles habitudes de consommation, soit par de micro-structures trop légères pour sortir du Net (et donc d’un public déjà partiellement acquis).

C’est cet aspect qui donne petit à petit des parts de marché à l’iPad, pas parce que c’est une meilleure machine ou que son offre est supérieure, mais parce qu’ils vous vendent un mode de vie qui vous renvoie une image flatteuse de vous-même à travers l’usage que vous faites de l’appareil. C’est ce qui va placer Apple en position dominante de distributeur de contenu parce qu’ensuite, ils contrôlent les canaux et, sans comprendre comment c’est arrivé, vous, éditeur, vous retrouvez à leur mendier une place au catalogue.

Je crois que la littérature pourrait rencontrer là une fantastique occasion de redorer son blason auprès d’un public jeune qui considère un peu ça comme un loisir de vieux chiant. Mais j’avoue que je suis un peu inquiet quant à la faisabilité de la chose. Les acteurs sont trop morcellés. Ou alors, il viendra d’Apple, Amazon et Google.

Parce qu’ils ne vendent pas du contenu, ils ne vendent pas des trucs utiles, ils ne cherchent pas à raisonner avec vous. Ils créent votre envie, et puis ils la satisfont.

Photos : matériel d’impression par Rama, licence CC-BY-SA-2.0-fr ; liseuse par Rico Shen, licence CC-BY-SA-3.0 ; iPad par FHKE, licence CC-BY-SA-2.0.

2018-07-17T14:29:06+02:00mercredi 22 décembre 2010|Le monde du livre|10 Commentaires

Ebook et phares au Zénon (1) : comment l’innovation segmente le public

Houu là là mais qu’il est chiant Davoust en ce moment, il fait rien qu’à écrire des articles de douze kilomètres et des phrases à peine moins longues, genre il se prend pour Bernard-Henri Lévy alors qu’à la base moi je voulais lire des aventures avec des démarcheurs téléphoniques.

Je sais. Le problème n’est pas tant de donner la parole à des gens ; le problème, c’est qu’ils s’en servent. En plus, j’y prends goût, on est mal.

L’autre problème c’est que, depuis que je suis chez Free, les démarcheurs n’ont plus mon numéro de téléphone, me plongeant dans un isolement digne d’un quartier de haute sécurité.

Pour me faire pardonner, voici un chat qui louche.

AWESOME!!1

Et maintenant recausons d’Internet (l’article suivant causera de l’ibouque).

Et plop

La bulle Internet a fait plop comme un calamar géant remonté trop vite des abysses : elle a éclaté (ouais, c’est dégueulasse). Mais elle est arrivée dix ans trop tôt, c’est à mon avis la raison. À l’époque, il « fallait » être sur le réseau, être le premier pour occuper le marché, la position, comprendre avant tout le monde, balancer des tonneaux de dollars à la mer – et puis couler. On a vu fleurir des centaines de concepts stupides et/ou géniaux (la limite est toujours très floue sur le réseau) qui sont retombés comme un misérable soufflé que j’aurais cuisiné moi-même. Aujourd’hui, le paysage n’est pas si différent, mais les entreprises vivotent.

C’était dix ans trop tôt.

Aujourd’hui, si vous écoutez les « experts web 2.0 » (dont le gros des troupes se situe à peu près entre l’arracheur de dents et la cartomancienne saoule question fiabilité), tout passe forcément par Internet. Aucune présence, aucune promotion, aucune existence possible en-dehors : il te faut ton site, ta page Facebook, ton compte Twitter, sinon t’es mort. Optimise ton placement moteur de recherches, théorise la gestion de la communauté, choisis tes Google AdWords, et fais fortune (ou pas).

Facebook, Twitter, les blogs sont évidemment nécessaires et s’approchent de l’indispensable aujourd’hui. Mais, bercés par quelques success stories retentissantes, beaucoup s’imaginent encore qu’à partir du moment où ils auront un site, un blog, une page Facebook, les clients accoureront chez eux. Archi-faux, bien sûr. Pour se faire connaître, il s’agit de faire de la communication, ce qui est un travail entièrement différent et bien plus pointu que celui de ces prétendus « experts ». Tout le monde peut être expert. Je suis expert. Même Horatio Caine est expert, alors hein.

Le paradoxe de Zénon

Bon OK j'ai pas d'image du paradoxe d'Achille.

Zénon d’Élée était un Grec qui vivait au Ve siècle avant Djizeus Kraïste, principalement connu pour  le paradoxe auquel il a donné son nom, également connu sous le nom d’Achille et la Tortue. Il se formule ainsi : soit un coureur allant d’un point A à un point B. Viendra forcément un moment où il aura parcouru la moitié du chemin ; il ne lui restera donc que l’autre moitié. Puis il aura parcouru la moitié du chemin restant ; il lui restera la moitié de la moitié (un quart). Puis il lui restera la moitié de ce quart restant. Si l’on pousse le raisonnement à l’infini, il devrait toujours rester à notre coureur une moitié de moitié de moitié… de chemin restant. Et donc, il devrait jamais arriver. Pourtant, il arrive quand même (même si les grimpeurs du col du Tourmalet doivent éprouver une sensation proche de cet infini-là). (Pour ceux que ça intéresse, ça se résoud à l’ère moderne par une histoire de convergence de séries.)

Il me semble qu’on assiste exactement à la même chose dès qu’une innovation technologique arrive sur le marché, et c’est encore plus vrai avec les technologies dites communicantes (mail, Facebook, Twitter, etc.). Du moins, dans notre pays qui présente une inertie certaine dans l’adoption des nouveaux médias (ce qui n’est pas toujours un mal, d’ailleurs). Chaque fois qu’on franchit un saut technologique, on laisse une quantité importante de personnes sur le carreau (mettons la moitié pour les besoins de la démonstration, comme avec Achille et la tortue) ; ces dernières passeront peut-être le pas, mais cela peut prendre un temps certain (nous avons tous dans notre entourage des réticents à Internet ; des réticents au téléphone portable ; des réticents à Facebook ; des réticents à Twitter, etc.). Attention, il ne s’agit nullement d’un jugement de valeur, les raisons pour détester (ou quitter Facebook) sont multiples ; il s’agit d’une simple constatation.

C’est là que les choses se compliquent. L’innovation dans ces domaines est à la fois bouillonnante et incessante ; il sort une nouveauté tous les six mois. Facebook change d’interface tous les ans. Si l’on exclut les technophiles, geeks, testeurs en tous genres et que l’on se concentre sur le grand public,  celui-ci peine souvent déjà à voir l’intérêt d’une première technologie répandue (ma chère mère, loué soit son nom et bénies soient ses chevilles, trouve toujours en 2010 qu’Internet ne sert à rien, et je ne vous parle pas de ma grand-mère, sanctifié soit son patronyme et adorés soient ses petits doigts). Que dire des surcouches incessantes qui se construisent par-dessus ? À chaque fois, on laisse plus de monde sur le banc de touche : moitié, par moitié, par moitié, jusqu’à ce qu’il ne reste plus qu’une poignée de types enthousiaste, mais… qui sont une poignée, ben ouais, voilà.

Et c’est là que le bât blesse notamment chez les entrepreneurs qui se laissent obnubiler par les effets de la bulle ou les retours incessants (et fantastiques !) qu’Internet permet. Chaque innovation laisse en arrière la moitié de son public potentiel. Et l’on continue à avancer, juste parce qu’on a possibilité de faire des trucs super cools (bah oui, c’est quand même super cool, quoi), sans penser, généralement, à ceux que l’on doit accompagner dans la découverte de ces technologies, sans leur montrer clairement en quoi elle peut être utile ; il suffit qu’elle existe, se dit-on, pour qu’elle soit nécessaire.

C’est complètement faux.

Le pire est qu’on en vient souvent à se refermer sur ce public technophile qui accompagne l’innovation et interagit parfois quotidiennement avec la compagnie, le créateur, l’entreprise. Attention, je trouve ces possibilités de communication fantastiques et j’aime interagir avec toi, ô auguste lectorat (j’espère que tu le sais), parce que tu es composé exclusivement de gens fantastiques (je suis très fier d’abriter le fil de commentaires le plus cool de toute la blogosphère et je m’enorgueillis de dire qu’en plusieurs années de blogging, je n’ai jamais eu à censurer un seul troll, parce qu’il n’y a que des gens intelligents et sensés qui viennent ici).

C’est en revanche une erreur de croire que le public d’une entreprise, d’une création, se situe exclusivement sur Internet, est informé à la pointe des sujets qui l’intéressent, suit avidement les flux RSS, les pages Facebook, les comptes Twitter. C’est la même confusion qui consiste à croire que le public d’une sphère est intégralement représenté par le public des forums. Je sais par exemple qu’il y a ici des lecteurs fidèles qui ne commenteront jamais, parce que c’est pas leur truc. C’est très bien : l’erreur serait de les oublier.

Bref, ces outils de communication et de maintien de contact sont fantastiques mais ils ne sont pas tout. Ils sont l’arbre qui cache la forêt – une forêt que, paradoxalement, on peine de plus en plus à atteindre et qu’on ne fait aucun effort pour accompagner. Une innovation divise le public potentiel comme des poupées russes ; plus on avance, plus on réduit la part à qui l’on s’adresse.

Et c’est, je pense, le problème principal lié à la pénétration du marché par l’ebook tel qu’il est vendu de façon « classique ».

Pourquoi ? Comment ? Qu’est-ce que les petits doigts de ma grand-mère ont de si fantastique ? Eh bien, vous le saurez dans le prochain épisode, soit demain si le monde ne s’est pas fini entre temps.

Image : Wedge paradox par Vlad2i, licence CC-By-SA.

2018-07-17T14:29:13+02:00mardi 21 décembre 2010|Le monde du livre|3 Commentaires
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