Il fabrique des archets, et ce qu’il a à dire concerne tous les créateurs

(C’est bon, j’ai mon diplôme en titre Internet… ?)

Blague à part, c’est vrai. Et c’est bien parce que les paroles d’Éric Grandchamp sur la création au sens large, sur la passion me semblent universelles que je voudrais les partager. Justine Carnec, étudiante en journalisme, m’avait déjà proposé un entretien en février, et elle a réalisé par la suite un entretien avec cet archetier (artisan qui fabrique des archets), Meilleur Ouvrier de France, lequel est passionnant, et dont la lecture me semble pouvoir profiter aux écrivains comme aux créateurs de tous horizons. J’avais donc envie qu’il puisse être disponible au moins quelque part plutôt que de disparaître, et je suis honoré de pouvoir le publier donc, avec l’autorisation de Justine (si tu préfères, auguste lectorat, voici le lien vers l’entretien direct en PDF).

Il habite la grande maison jaune qui donne sur la Baie de Morgat, en Presqu’île de Crozon. Vêtu d’un grand tablier, il ouvre sa porte, le sourire aux lèvres, et nous emmène au deuxième étage. C’est son atelier. Sous la charpente, des machines, des outils, des morceaux de bois… Et un petit établi, face à la fenêtre ouverte sur la mer. Ses mains reprenant vite la pièce qu’il réalisait avant d’être interrompu, Éric Grandchamp, un des meilleurs archetiers au monde après quarante ans de métier, raconte son histoire et son goût pour son métier ; la fabrication d’archets.

Où êtes-vous né ?

Je suis né en Bourgogne, à Alise Sainte Reine. C’est le nom du village où a eu lieu Alésia, la bataille avec Vercingétorix.

Que faisaient vos parents ?

Mon père était ouvrier dans une société métallurgique qui faisait des pièces de très haute précision. Ma mère était femme au foyer, mais elle avait fait un apprentissage de couture. Elle aussi était extrêmement habile manuellement. Comme ils travaillaient beaucoup de leurs mains, tous les vêtements étaient faits à la maison, et une partie des jouets aussi.

D’où vous est venue cette passion du travail manuel ?

Je bricolais souvent dans l’atelier de mon père, à la maison. Et puis, il y avait un ébéniste qui habitait juste en face de chez moi, et il m’arrivait très fréquemment de traverser la rue pour aller dans son atelier, jouer avec les chutes de bois qu’il jetait dans des grosses caisses. Et puis, un Noël, je devais avoir cinq ou six ans, on m’a offert toute une panoplie avec un marteau, une scie, un étau, etc. Je m’en suis énormément servi. Arrivé à l’âge de neuf ans, j’ai commencé à faire de la sculpture tout seul. Vers mes 12 ans, j’ai rencontré une artiste qui n’habitait pas très loin de chez moi. Je pouvais passer tout l’après-midi dans son atelier, à sculpter avec elle. Elle m’a appris les rudiments esthétiques et m’a donné une certaine culture artistique.

Comment vous est venue l’idée de vous lancer dans l’archeterie ?

Je savais déjà depuis tout petit que j’allais travailler dans le bois et de mes mains. C’est une nature, et c’est aussi vital pour moi de travailler de mes mains que de respirer. Je suis allé en colonie de vacances, où j’ai rencontré un violoncelliste, et je suis tombé sous le charme de ses instruments. Je ne connaissais pas du tout le milieu de la musique, mais, à partir de là, il m’est venu plein d’idées. Dès que je suis rentré de vacances, je suis allé à Dijon, rencontrer un luthier. Il m’a consacré un après-midi entier. Il m’a expliqué les métiers de luthier et d’archetier, et il m’a dit « Si tu veux revenir et avoir quelques explications supplémentaires, n’hésite pas à refrapper à ma porte. »

Et ensuite ?

J’étais plus intéressé par le métier d’archetier que de luthier, parce qu’il y a énormément de matériaux différents, un aspect mécanique, et puis un aspect esthétique et sonore qui en font un champ d’expression très large. Là, j’avais 14 ans seulement. J’ai passé ma troisième, et j’ai tenté le concours de l’école nationale de lutherie de Mirecourt. À l’époque, il y avait six cent candidatures pour trois places de luthier et trois places d’archetiers. Mais ça, je ne le savais pas quand je l’ai passé, j’y allais comme un gamin, la fleur au fusil. (rires) Et j’ai eu beaucoup de chance, car j’ai été intégré dès la première année.

Ce violoncelliste, ce luthier, tous ces ateliers, ça vous a donné envie ?

Oui. Je pense que si l’environnement ou les parents n’ont pas éveillé la curiosité chez l’enfant, c’est très compliqué pour lui d’aller se former. Ce qui est regrettable, c’est qu’aujourd’hui, il y a trop d’interdits. On ne devrait jamais hésiter à frapper à une porte et dire « Je suis curieux, est-ce-que je peux voir ? ». J’ai toujours accepté que ceux qui en avaient envie vienne voir mon atelier, même si ce n’est pas toujours évident de consacrer du temps à chacun. Parce que, si l’ébéniste en face de chez moi m’avait dit « Non, c’est interdit aux enfants », si mon père m’avait dit « L’atelier c’est trop dangereux », ou si le luthier m’avait dit « J’ai plein de travail je ne peux pas te recevoir », je n’aurais jamais fait ce métier. C’est très important d’offrir la possibilité à des gens curieux de découvrir d’autres choses.

Y a-t-il une relation, un lien particulier qui se crée entre l’archet et celui qui le fait ?

Complètement. En fait, la fabrication d’un archet, c’est un peu un ménage à trois. Il y a le musicien, l’archetier, et puis tous les matériaux. La baguette est la plus importante, elle a sa propre personnalité. La première chose que l’archetier doit faire, c’est comprendre son client. À partir de là, il choisit une baguette qui va vraiment se marier à la personnalité et aux exigences de ce client. Ça peut prendre deux ou trois jours pour seulement sélectionner un morceau de bois, parce qu’on veut trouver exactement la baguette qui correspond à ce qu’on s’imagine faire pour ce musicien. Chaque morceau de bois, chaque musicien est différent, et on est obligé de changer de stratégie à chaque fois.

Que ressentez-vous quand vous réalisez un archet ou une pièce ?

Comment dire… C’est un compromis. En fait, j’ai à l’esprit une certaine idée de ce que j’ai envie de faire. Mais il faut personnifier mon morceau de bois, en lui demandant ce qu’il a envie de faire, ce qu’il est capable de faire. Et on va essayer de trouver un compromis entre les deux. On ne peut pas aller contre la nature des matériaux, donc il faut bien sentir toutes ces choses. L’archet, c’est une personne à part entière.

Vous diriez que c’est plus un métier, un travail, ou une passion ?

Ah, ce n’est pas un travail, parce que je ne suis jamais allé au travail. (rires) C’est un métier ; ça, c’est sûr. Une passion, aussi. Mais on peut souffrir, même dans une passion. Quand on a la page blanche, ou quand on a le doute, par exemple.

Ça vous arrive ?

Ça doit arriver à tout le monde. Si on est exigeant, on doit avoir cette page blanche de temps en temps. Il y a très longtemps, j’ai eu une période de doute. Je me disais que ce que je faisais n’avait aucune personnalité. Donc, je suis allé voir un très bon ami, et je lui ai dit : « Il y a un problème, j’ai l’impression que ce que je fais ne ressemble à rien. », et il m’a répondu qu’en fait, ce que je faisais était quelque chose de complètement neuf, ça ne ressemblait à rien de ce qui avait été fait jusqu’alors. Et c’est à ce moment-là que je me suis aperçu que j’avais arrêté de chercher l’originalité, pour uniquement chercher l’honnêteté. Et j’ai compris que le chemin était le bon. Il faut se laisser aller, il ne faut pas essayer de plaire ou de se plaire. Il faut être le plus honnête possible. Ça n’est pas évident d’être juste soi-même, ou d’accepter quasiment la laideur plutôt que la copie.

Dans l’art, l’inspiration, c’est très important. D’où vient la vôtre ?

De la vie. Quand on veut trouver l’inspiration, il faut se trouver des belles choses dans la vie. On peut aussi tirer des belles choses de moments qui ne sont pas nécessairement très beaux. Lorsque je vais à la pêche, en fait, je n’y vais pas réellement, je travaille. Il faut se créer un cadre, car l’inspiration vient de l’extérieur. Elle vient aussi de soi, mais si on ne se crée pas un univers tout autour, elle ne viendra pas. Ça peut être la pêche, la sculpture, la bijouterie, la rencontre avec des amis. Comme je disais, je ne suis jamais allé au travail. Ça fait partie d’une vie, quoi.

Jouez-vous d’un instrument ?

J’ai joué du violon, mais je suis un très mauvais violoniste. C’est sans doute un grand avantage.

Pourquoi ?

Parce que, quand j’essaye un de mes archets, si c’est absolument catastrophique, je vais essayer de le régler jusqu’à temps que ma pauvre technique arrive à passer certains caps. Je vais donc sans doute voir des défauts que des bons instrumentistes ne verraient pas. Je n’ai pas envie d’apprendre. Je passe déjà tellement de temps sur mes archets… Je préfère en savoir davantage sur la sculpture, la fonderie, l’art, la culture en général.

Quelles ont été les rencontres déterminantes dans votre parcours ?

Il y a une femme qui était exceptionnelle. J’étais très jeune archetier, j’avais une vingtaine d’années. C’était une Japonaise. C’est la première personne qui a eu vraiment une grande confiance en moi, et c’est elle qui m’a ouvert le marché japonais. C’est une chance inouïe. Elle fait du négoce de violon et d’archets, c’est une personne très importante au Japon.

Comment l’avez-vous rencontrée ?

C’est une histoire à la fois triste et gaie. C’était une période difficile où je n’avais plus de commandes. C’est difficile d’être installé très loin des agglomérations. C’était le mois de mai, et avant d’espérer vendre des archets, il fallait attendre la rentrée des Conservatoires, au mois de novembre. J’avais fait une exposition qui n’avait pas du tout marché dans l’hiver, et c’était la seule adresse que j’avais. Alors, je me suis décidé à la contacter, pour savoir si elle était intéressée pour voir mes archets. Et elle m’a dit oui. Je suis allé à Paris, et, pendant 20 minutes, elle n’a pas prononcé un seul mot, elle a juste regardé mes archets très méticuleusement. Enfin, elle a sorti trois d’entre eux, et m’a dit « Je vous dois combien ? ». (rires) Et elle a ajouté « Bon, c’est très bien, mais il faudrait que tu changes ceci, ceci et ceci. Dans un mois, je repasse à Paris. Tu peux me préparer trois archets comme je t’ai suggéré ? » Alors j’ai dit oui, bien sûr, et c’est comme ça qu’a commencé cette histoire avec le Japon.

Le succès, ça monte à la tête ?

Non. L’humilité est pour moi une des pièces maîtresses parmi les qualités qu’il faut avoir, dans tous les domaines. Il faut mériter tous les jours ce qu’on a acquis. J’ai accroché un seul de mes prix au mur, celui du Meilleur Ouvrier de France. Tous les autres sont dans des cartons. J’ai juste celui-là, parce que ce concours n’est pas un concours contre les autres. C’est un concours contre soi-même. On peut être trois ou quatre à se présenter, et trois ou quatre à avoir la médaille d’or. Ce prix au mur, c’est un peu comme le juge de paix, tu es obligé de le mériter tous les jours. Et en plus, la grosse tête, ça voudrait dire qu’on pose ses valises et qu’on s’arrête, qu’on ne veut plus du tout avancer. Ça ne m’intéresse pas. Ce qui m’intéresse, c’est d’aller toujours plus loin.

2019-06-04T20:31:36+02:00mercredi 24 mai 2017|Best Of, Technique d'écriture|9 Commentaires

Procrastination podcast ép. 16 : « De ta vie à Google Maps »

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Deux semaines ont passé, et le nouvel épisode de Procrastination, notre podcast sur l’écriture en quinze minutes, est disponible ! Au programme : « De ta vie à Google Maps« .

« Écrire ce qu’on connaît » est un des conseils les plus répandus, qui a généré au fil de l’histoire littéraire des positions assez polarisées. La narration se nourrit bien sûr de l’expérience de l’auteur, mais cette notion s’effondre tout particulièrement dans les domaines de l’imaginaire, qui ont par nature un rapport à la réalité particulier. Toute la clé, on le verra, se trouve dans le sens que l’on donne au mot « connaître ».

Références citées
– Nécropolis, Hebert Lieberman
– La Séparation, Christopher Priest
– Neverwhere, Neil Gaiman

Procrastination est hébergé par Elbakin.net et disponible à travers tous les grands fournisseurs et agrégateurs de podcasts :

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2019-05-04T18:48:36+02:00lundi 1 mai 2017|Procrastination podcast, Technique d'écriture|Commentaires fermés sur Procrastination podcast ép. 16 : « De ta vie à Google Maps »

Petit entretien autour des méthodes d’écriture

Jan Kahánek

Pour ce jeudi, un autre petit entretien demandé par courriel, par deux lycéennes s’interrogeant sur l’écriture et l’apprentissage qui va avec.

Racontez-nous quelles étapes vous avez franchies pour en arriver où vous en êtes aujourd’hui dans votre métier d’écrivain.

Comme dans beaucoup de métiers de la création, j’ai simplement franchi les étapes au fur et à mesure de l’apprentissage et des occasions qui m’ont été fournies. J’ai commencé, autour des années 2000, par participer à une revue amateur, Proscrit, ce qui m’a permis de rencontrer les acteurs du milieu de l’imaginaire, notamment Stéphanie Nicot, qui m’a mis le pied à l’étrier en me faisant entrer dans l’équipe de sa revue, Galaxies, comme critique puis traducteur littéraire (sous la houlette de Jean-Daniel Brèque). Même s’il ne s’agissait pas d’écriture à proprement parler, cela m’a fourni une approche professionnelle de l’écrit extrêmement précieuse. J’avais toujours en tête l’idée et l’envie d’écrire ; je me suis attelé à travailler mes textes, et j’ai commencé à publier professionnellement des nouvelles en 2004. De là, je n’ai pas cessé de chercher à élargir ma palette d’expression et mes outils, apprenant notamment le métier du roman (qui est très différent de la nouvelle), au fil des ans.

A quoi ressemblaient les premières versions de vos œuvres ? Quelles ont été les évolutions pour arriver au résultat final ?

L’écriture est un mélange d’une dizaine de « compétences » fondamentales à apprendre pour fournir un texte à peu près finalisé (au moins sur le plan de l’exécution ; la richesse des idées et de l’émotion relève d’un autre aspect, plus instinctif et aléatoire). Il y a par exemple les dialogues, la description, le rythme… Ces « compétences » pourraient s’apparenter en peinture au choix des couleurs, à la maîtrise de la perspective, de l’anatomie… Les connaître ne garantit pas qu’on sera un bon peintre, mais cela aide à ne pas être mauvais, en tout cas. Mon apprentissage s’est fait (et ne cessera jamais de se faire) sur le plan de la technique comme sur celui de l’écoute de l’instinct, des merveilleux hasards de la création, ce qu’on peut appeler, faute de mieux, l’inspiration.

Avez-vous écrit des brouillons ? Si oui, avez-vous changé votre objectif ?

Je fais un énorme travail préparatoire de plans, de fiches, de réflexions en amont ; je sais toujours comment se terminera un récit avant d’en écrire la première ligne. Sinon, je ne peux pas attaquer ; pour écrire quelque chose, j’ai besoin de savoir un peu à l’avance ce dont il s’agit. (Je suis ce qu’on appelle communément « structurel ».) Mon premier jet est donc assez abouti, puisque j’ai élucidé un certain nombre de questions préparatoires avant même d’attaquer la rédaction. Mais bien sûr, il y a toujours une phase de corrections, pour « resserrer » la mécanique. Et puis, ces derniers temps, j’essaie de lâcher un peu prise sur la structuration à l’avance pour laisser parler davantage les envies et la découverte au fil de l’écriture.

Quel est votre point de vue sur le fait de prévoir ou non le thème principal de l’histoire ? Pensez-vous qu’on peut vraiment écrire une histoire sans connaître le thème ?

Oui, car l’inconscient, quand on le laisse s’exprimer (et je pense qu’on doit) révélera toujours des détours et des chemins de traverse inattendus. L’écriture est un jeu de funambule entre le contrôle conscient de l’auteur et les dimensions parfois inattendues qui peuvent émerger de son inconscient. On peut tout à fait prévoir un thème avant d’écrire, se fixer une trajectoire, mais il faut avoir conscience (et accepter) que le récit final ne parlera jamais « que » de ça. Il parlera de cela, ainsi que d’autre chose de totalement inattendu, mais qui émergera organiquement du récit.

Des événements extérieurs vous auraient-ils influencés durant l’écriture de vos manuscrits ?

Le premier matériau d’un auteur, c’est forcément lui-même ; s’il est capable de se projeter dans d’autres destins et d’autres époques, il part forcément de lui, c’est-à-dire des questions qu’il se pose, des révoltes qu’il peut avoir, etc. Donc, le vécu de la personne – soit, l’extérieur – influence forcément un auteur. Pour ma part, ce n’est pas tant l’actualité immédiate que les grandes questions qui me démangent, les motifs historiques que l’on retrouve à peu près à toutes les époques de l’humanité. C’est ce que j’ai envie de traiter, mais sans forcément de référence particulière et précise à des événements de l’actualité récente.

Faites-vous des plans pour organiser vos idées (personnages, structure…) ? Et est-ce que vous vous y tenez ?

Comme je le disais plus haut, je suis structurel. Mais je ne me tiens pas à mes plans de façon rigoureuse, au contraire. De plus en plus, il m’apparaît que les plans sont un échafaudage qui me permet de faire connaissance avec mes personnages, mon scénario, mon monde, et que cette connaissance intime me libère ensuite, au fil de l’écriture, pour prendre les chemins de traverse qui se présentent, pour réagir aux imprévus fournis par l’histoire, avec liberté et sans crainte de m’égarer car, en cas d’impasse narrative (événement inintéressant, incohérence…), j’ai toujours une trajectoire sûre sur laquelle me rabattre.

Propos recueillis par Océane Déqué et Caroline Saminadin. 

2019-06-04T20:30:13+02:00jeudi 23 février 2017|Best Of, Entretiens, Technique d'écriture|Commentaires fermés sur Petit entretien autour des méthodes d’écriture

L’inconscient, cette machine à régler des problèmes

C’est un peu mon fil personnel dans l’écriture en ce moment : je creuse les mécanismes curieux et inconscients qui président à l’écriture (et toute forme de création). Restant structurel (et m’appuyant donc fortement sur des plans et la préparation de mes récits à l’avance), j’explore néanmoins davantage les aspects du lâcher-prise : c’est une notion que nous avons pas mal abordé avec Mélanie Fazi et Laurent Genefort dans le podcast Procrastination (entre autres avec le double épisode sur le rêve et la création).

Sur le sujet, j’ai raconté une petite anecdote il y dix jours à Decitre Grenoble qui semble avoir bien plu, du coup, la revoici, en version un peu plus étoffée.

L’inconscient est une fantastique machine à résoudre des problèmes : c’est une notion assez bien connue des neurosciences, mais il vient un moment où cette notion passerait presque dans le mystique (je ne dis pas que ça l’est ; mais on peut s’interroger). Un certain nombre d’auteurs décrivent parfois leur travail de création de mondes imaginaires, pas tant comme une invention, mais comme une forme de « souvenir », une recherche du sens « logique », qui s’emboîte avec le reste, avec le projet désiré. Insérez là-dessus l’explication spirituelle ou psychanalytique de votre choix ; je n’en plaque aucune, pour ma part, je constate simplement le mécanisme, à savoir que, concernant Évanégyre, j’ai parfois davantage l’impression d’agir en archéologue qu’en démiurge.

Entre l’anecdote.

Dans Évanégyre, il y a deux nouvelles qui agissent en quasi-miroir l’une de l’autre : « Bataille pour un souvenir » et « Au-delà des murs » (reprises toutes deux dans La Route de la Conquête). Sans spoiler (divulgâcher), « Bataille pour un souvenir » raconte, surprise, une bataille selon le point de vue d’un des camps. « Au-delà des murs » relate le point de vue du camp opposé, après la bataille.

« Bataille pour un souvenir » a été écrite aux alentours de 2007 (de mémoire) puis publiée en 2009 dans l’anthologie Identités dirigée par Lucie Chenu chez Glyphe (le tout premier récit d’Évanégyre à être publié, d’ailleurs, et merci à Lucie à qui je devrai toujours cette première possibilité de présenter cette brique de l’univers au public). À l’origine, la nouvelle était donc parfaitement indépendante ; c’est une règle de l’univers que je me suis fixé peu de temps après, soit l’indépendance des ensembles narratifs. Une nouvelle (comme « Bataille pour un souvenir »), un roman (comme Port d’Âmes), une trilogie (comme « Les Dieux sauvages »), tout cela doit pouvoir se lire parfaitement indépendamment du reste et dans n’importe quel ordre, car chaque récit doit se suffire à lui-même (même si l’on retrouve parfois des lieux, des personnages, voire l’évocation d’événements différents sous des éclairages nouveaux, mais il s’agit du petit bonus pour le lecteur fidèle de l’univers, lequel peut voir, par transparence, émerger un autre récit sous-jacent avec le recul – ce qui est visible notamment sur La Route de la Conquête).

Donc. Avance rapide deux ans plus tard : Stéphanie Nicot m’invite à participer à l’anthologie Victimes & Bourreaux. Une « suite » ou du moins une reprise des guerriers-mémoire de « Bataille pour un souvenir » m’ayant été fréquemment demandée, et le thème de l’anthologie s’y prêtant bien, il me vient l’idée de revisiter la bataille des Brisants. Mais je reste fidèle à mon précepte d’indépendance absolue des ensembles narratifs, et l’écriture de ce qui deviendra « Au-delà des murs » se présente alors comme un défi personnel à relever : reparler d’un événement qui a plu aux lecteurs d’Évanégyre, dans un texte qui pourra les satisfaire, tout en satisfaisant aussi les lecteurs qui découvriraient le monde via cette nouvelle. (Ce n’est pas à moi de dire si ça fonctionne ou pas, mais le blog IfIsDead, à l’époque, n’avait pas du tout vu que le récit participait d’un univers plus vaste, ce qui est pour moi une marque de succès.)

Au moment de l’écriture de « Bataille pour un souvenir », je n’avais donc aucune idée ni perspective de revenir à cet événement ni à ce peuple. Construisant « Au-delà des murs », je suis donc lié par l’écriture de « Bataille pour un souvenir », les événements tels qu’ils y sont décrits, et si l’on pourrait considérer que Thelín Curmerial, le narrateur de ce texte, n’est pas fiable et donc ment, je préfère ne pas abuser de cet artifice narratif et me lier très fermement, au contraire, à sa description de la bataille des Brisants. Laenus Corvath, le vétéran protagoniste d’« Au-delà des murs », s’y trouvait lui aussi ; construisant cette deuxième nouvelle, je dois donc trouver à insérer son propre destin dans le déroulé de l’affrontement. Pas difficile à première vue, après tout, un champ de bataille, c’est vaste, et Thelín et Laenus ne se sont pas forcément croisés.

Sauf que si ; il apparaît très vite que Laenus et Thelín doivent être tous les deux présents au cœur de l’affrontement qui décidera plus ou moins du sort du conflit, l’un dans le rôle du témoin (Laenus, « Au-delà des murs »), l’autre dans le rôle d’acteur (Thelín, « Bataille pour un souvenir »). Là, je me dis que ça va forcément coincer. Au moment d’écrire « Bataille pour un souvenir » par les yeux de Thelín, je n’envisageais absolument pas d’écrire un autre récit autour de cet événement ; ce n’est que trois à quatre années plus tard (en temps d’écriture) que l’idée d’« Au-delà des murs » se présente. Quand je décris la bataille des Brisants du point de vue de Thelín, Laenus n’existe pas encore.

Songeant que cette scène-là sera donc, finalement, impossible, je reprends quand même attentivement le passage concerné de « Bataille pour un souvenir » par acquit de conscience, pour voir si je ne peux pas caser Laenus dans les non-dits de Thelín.

Et là, je tombe – avec un certain vertige cognitif, je dois l’avouer – sur ce passage, décrit par Thelín, au moment de l’affrontement :

Je grimace de dégoût. [L’adversaire de Thelín] tend la main dans le dos et dégaine son arme inhumaine. Je raffermis ma prise sur mon sabre. Derrière Erdani, à moitié dissimulé par le char, un soldat en armure rouge se tient prêt à dégainer.

Et là, comme on dit au Café de Flore, OMG.

Laenus Corvath a toujours été là. Il était là depuis le début, depuis l’écriture, trois-quatre années plus tôt, de « Bataille pour un souvenir ». Je connais suffisamment mes mécanismes internes : ce petit morceau de phrase n’a pas grand-chose à faire là, il ne sert guère de finalité (hormis peut-être l’atmosphère) : j’ai juste suivi l’envie du moment. Surtout, ce soldat n’est pas seulement présent : il est « à moitié dissimulé », signifiant qu’il n’est pas tant un intervenant de la bataille qu’un témoin discret, voire qui ne se trouve pas tout à fait là où il de faudrait (les autres gardes d’élite présents dans la scène – qui sont, eux, à leur place – portent une armure vermeille, comme tous les Valedànay ; celui-là est en armure rouge, c’est un soldat du rang).

J’ai écrit Laenus Corvath dans la scène à une époque où je n’imaginais même pas son existence. Je – le moi conscient, qui croit maîtriser ce qu’il écrit et les histoires qu’il construit – n’y suis absolument pour rien ; cela fait partie des bonheurs ? vertiges ? miracles ? de l’inconscient et de l’écriture. Cela m’a été servi par autre chose.

Je n’ai aucune idée de ce que c’est, mais j’en suis reconnaissant, et je « le » laisse faire. Il y a un côté assez réjouissant et qui rend humble en même temps à comprendre que, malgré toute la préparation et la technique (que je ne désavoue absolument pas), on reste le vecteur de… trucs… qui nous échappent.

La technique en art est indispensable. Mais j’ai toujours pensé qu’elle devait seulement être le support qui donne les outils au créateur de laisser transparaître sa création de la manière la plus limpide qui soit, tant pour le lecteur qui la reçoit, que pour lui-même, en ôtant le maximum d’obstacles dans la réalisation entre le média qu’on s’est choisi et la création brute, ce qui émerge à travers la conscience et qui, pour ce que j’en sais, représente peut-être une transmission extra-terrestre en provenance d’Alpha du Centaure.

2019-06-04T20:29:19+02:00lundi 6 février 2017|Best Of, Technique d'écriture|7 Commentaires

Procrastination podcast ép. 10 : « La place du rêve dans la création (2) »

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Deux semaines ont passé, et le nouvel épisode de Procrastination, notre podcast sur l’écriture en quinze minutes, est disponible ! Au programme : « La place du rêve dans la création (2)« .

Après une tentative de définition de l’inspiration et du processus du rêve dans la création, Mélanie Fazi, Laurent Genefort et Lionel Davoust partagent leur expérience et proposent des encouragements ainsi que des techniques pour nourrir l’inspiration. Et il ne s’agit pas que d’exercices d’écriture, mais au contraire de prendre conscience de ses rythmes personnels !

Références citées :
– Stephen King, Écriture
– Elisabeth Vonarburg, Comment écrire des histoires, guide de l’explorateur

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2019-05-04T18:48:39+02:00mercredi 1 février 2017|Non classé, Procrastination podcast|2 Commentaires

Procrastination podcast ép. 9 : « La place du rêve dans la création (1) »

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Deux semaines ont passé, et le nouvel épisode de Procrastination, notre podcast sur l’écriture en quinze minutes, est disponible ! Au programme : « La place du rêve dans la création (1)« .

Travailler l’inspiration : un paradoxe ? Dans la première partie de cet épisode en deux volets, Mélanie Fazi, Laurent Genefort et Lionel Davoust entrent dans les méandres du rêve et de la réflexion dans le processus créatif, partant de l’idée initiale, de sa croissance, jusqu’à sa réalisation. Comment s’organise l’équilibre entre contrôle et lâcher-prise de l’auteur ? Prendre conscience de cette mécanique peut-il aider à nourrir l’écriture, et si oui comment ?

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2019-05-04T18:48:39+02:00lundi 16 janvier 2017|Procrastination podcast, Technique d'écriture|8 Commentaires

« Les Dieux sauvages », inspiration musicale : Soundcritters – Beyond the Veil

Donc, alors que j’attaque les corrections de La Messagère du Ciel pour le rendu à Critic, je commence à reconstituer ici et là les inspirations musicales qui ont aidé à m’évoquer l’univers au fil de l’écriture. J’avais fait ça pour Léviathan – c’est une page qui a disparu depuis et que je voudrais remettre sur le site.

Du coup, pour se mettre dans l’ambiance du tout premier chapitre, avec la découverte de Mériane dans les forêts enneigées de Rhovelle…

2016-11-09T09:56:22+01:00jeudi 10 novembre 2016|Journal|Commentaires fermés sur « Les Dieux sauvages », inspiration musicale : Soundcritters – Beyond the Veil

Question : à quel point les structurels prévoient-ils ?

spanishinquisitionHop, je reprends les questions sur la technique d’écriture. (Pour mémoire, si vous avez des questions sur le métier, je m’efforce de répondre, comme je peux, avec ma sensibilité : n’hésitez pas à m’envoyer un petit mot.)

Celle-ci porte sur les écrivains structurels (ceux qui établissent leurs plans à l’avance, qui prévoient leurs scènes et l’architecture d’un récit avant de s’y lancer) :

Est-ce que quand tu bosses sur tes histoires, tu as des idées précises des scènes qu’il faut que tu fasses ? [L’auteur de la question m’explique qu’une scène non prévue à l’origine est apparue dans son manuscrit et qu’elle donne une force énorme à l’histoire – je résume pour protéger son anonymat.] En tant que structurel, t’arrives à prévoir ce genre de truc quand tu te prépares à raconter une scène, ou est-ce qu’il t’arrive de te faire surprendre pendant tes phases de relecture, par les implications de ce que tu as écrit ?

Bien sûr ! Et heureusement.

Ce n’est pas parce que l’on planifie et prépare son histoire (structurel) qu’elle est parfaitement verrouillée et sans surprise à l’écriture ; ce n’est pas parce que l’on se laisse totalement guider par l’inspiration (scriptural) qu’il est impossible d’avoir une idée de long terme sur son récit. Je vois de plus en plus l’esprit créatif comme une boîte noire capable de réaliser des liens et des connexions hors des processus conscients ; mais qui sait les servir et les présenter quand le besoin s’en fait sentir, à condition d’avoir suffisamment mûri son histoire, par un travail architectural chez les structurels, par un travail de rumination et de sédimentation semi-conscientes chez les scripturaux.

J’ai effectivement une idée précise de mes scènes-clé à l’avance. C’est l’essence de mon synopsis, les points forts qui architecturent le récit, ses grands virages. J’en cerne l’enchaînement, le bâtis d’une façon que j’espère logique et cohérente, reliant ces grands moments avec d’autres scènes plus ou moins intenses, des respirations, mais, en général, ce qui compte, c’est surtout d’avoir cerné la nature du chemin à parcourir plutôt que les événements précis. Que doit apprendre tel personnage ? Quel parcours effectue tel autre ? Les personnages portant le récit, représentant le véhicule du lecteur à travers les péripéties, je crois qu’il est plus important de les comprendre, de les intérioriser pour savoir les retranscrire, plutôt que de savoir si Bob va voler une voiture ou bien racketter dans la cour du lycée, si le trajet, c’est sa descente vers la délinquance. Les circonstances sont soufflées sur le moment par le récit ; en revanche, l’élan se réfléchit un minimum à l’avance. (Ne serait-ce qu’en y pensant trois minutes sous la douche.)

Donc, dans ce contexte, bien sûr, des scènes spontanées apparaissent. Je pense qu’il est capital de se laisser aller à ses envies dans ces phases-là, de ne rien s’interdire au premier jet, parce que justement, l’esprit va servir ces mystérieuses associations, le germe de situations futures, qui ne prendront leur sens qu’après coup. Il y a les coups de théâtre prévus, les implications construites à l’avance, et vient s’ajouter par-dessus toute une couche de sens différente, soufflée au fil de la plume, par la dynamique du récit en train de naître. C’est ce que j’appelle en atelier la volonté de l’histoire par rapport à la volonté de l’auteur. On part en pensant raconter une histoire donnée, avec le travail préparatoire adéquat en fonction de sa méthode de travail (volonté de l’auteur) et, au moins dans le cas d’un roman, une autre histoire vient toujours se greffer par-dessus, plus vaste, incontrôlable, qui découle de l’élan qu’acquiert la situation initiale (volonté de l’histoire, à rapprocher de l’energeia d’Aristote). Le plus étonnant, c’est que c’est généralement cette dimension-là qui va parler prioritairement à l’inconscient du lecteur. Comme si, au-delà des mots signifiants sur la page, s’effectuait une communication dont nul n’est vraiment maître, et qui nous dépasse tous. C’est assez fascinant (et il y a de quoi se convertir au new age).

Donc, quand cela arrive, j’aurais tendance à recommander fermement de laisser faire. Pas au prix de s’égarer complètement, bien sûr, mais, si des détails apparaissent, si des scènes surgissent, il faut prendre ce que l’instant nous murmure. Ne serait-ce, aussi, que le rythme à l’écriture, quand l’on descend dans la réalité des scènes, aux côtés des personnages, diffère forcément de la construction, où l’on a une certaine hauteur. Comme disait von Moltke (et non Clausewitz), « aucun plan de bataille ne survit au contact de l’ennemi » – aucun plan de livre ne survit à sa rédaction, et c’est tant mieux. L’écriture est un voyage ; aussi préparé que l’on soit, vient un moment où il faut mettre un pas devant l’autre, faire effectivement ce trajet, et ce processus apportera les enseignements dont l’on a besoin au fil du parcours (parfois au prix de plusieurs jours d’errance – d’où l’importance de ne jamais abandonner). C’est aussi cette énergie acquise qui explique, je crois, pourquoi il est si difficile de reprendre des mois plus tard une histoire que l’on a laissée en plan. Il faut écrire ! Pas forcément beaucoup, mais avec régularité.

(À titre personnel, si cela intéresse du monde, l’exemple le plus frappant de ce processus a été pour moi le flashback où le généralissime Vasteth rencontre Mordranth dans La Volonté du DragonCette scène n’était absolument pas prévue à la base, et je pense pourtant qu’elle est forte et surtout capitale pour l’unité du livre. Elle m’est apparue d’elle-même au fil de l’écriture au moment où elle devait s’insérer dans le récit. Et je dois avouer que cela fait partie des grands mystères, mais aussi des grandes joies, de ce métier quand cela se produit.)

2014-08-05T15:13:12+02:00jeudi 26 juin 2014|Best Of, Technique d'écriture|4 Commentaires

Question : possédé par l’écriture

basement_cat_toasterPour commencer la semaine, une nouvelle question sur l’écriture… qui devrait être moins controversée que la précédente !

Je voulais savoir… tu n’as pas l’impression d’être immergé dans le monde que tu écris ? Que tu te retrouves à vivre avec les personnages les passages que tu écris ? Je te demande ça pour savoir si je déraille pas un peu. Ma question concerne ton degré d’immersion dans les scènes et dans les intrigues quand tu écris.

Je crois que tu ne dérailles pas, bien au contraire ! C’est un excellent signe, que la scène et les personnages prennent vie dans ta tête, devant tes yeux, et que tu te trouves transportée ailleurs. C’est un des grands plaisirs de l’écriture, et je crois même que c’est pour vivre précisément cela que beaucoup d’auteurs écrivent. Cela ne se produit pas forcément en permanence, certains passages sont plus difficiles que d’autres, viennent plus ou moins laborieusement, mais il arrive – le plus souvent possible, on l’espère – que l’on soit ainsi touché par la grâce.

Donc oui, tout à fait, je suis parfaitement cinglé et très souvent totalement investi dans le monde fictionnel. Quand ça se passe bien, les personnages prennent le contrôle de l’histoire, de l’action, et je n’ai qu’à les guider légèrement et à retranscrire ce qu’ils me racontent, ce que je vois. Cela ne fonctionne pas toujours, et quand cela n’arrive pas, ce n’est pas une raison pour s’arrêter (c’est juste, pour moi, le signe qu’il faut s’investir davantage), mais donc, au contraire, si ça t’arrive, je pense que c’est un de tr-s bon augure pour ton écriture. Peut-être dérailles-tu effectivement mais c’est un déraillement sain, et puis écrirait-on si l’on n’était pas un peu déraillé quelque part ?

Pas d’inquiétude, cultive cette impresion (tant que ça ne te rend pas inadaptée socialement)… !

2014-08-05T15:13:13+02:00lundi 27 janvier 2014|Best Of, Technique d'écriture|3 Commentaires

Question : relancer l’inspiration

writers_block_lolcatAprès un long hiatus, on reprend sur les questions concernant l’écriture (pour mémoire, n’hésitez pas à m’envoyer vos questions, j’y répondrai, si je me sens qualifié, par un article de blog). Parlons d’inspiration – cette inspiration si évanescente et volage, qui nous empêche de dormir la nuit et de bosser le jour :

Existe-t-il des trucs pour provoquer ou débloquer l’inspiration au lieu d’attendre qu’elle vienne toute seule ? Le blocage est difficile à expliquer, mais en gros, passé une phase où les images/idées/situations affluent toutes seules sans que j’aie à les chercher, il arrive souvent une phase où « ça ne veut pas », et j’ai beau à réfléchir à des moyens de relancer l’idée, rien de transcendant ne vient (sachant qu’en général, chercher la suite « logique » d’une situation aboutit à quelque chose de plat et d’inintéressant, c’est seulement quand je trouve une association d’idées inhabituelle que je sais être sur le bon chemin). Le plus souvent, ça finit par se débloquer de manière inattendue, mais des semaines ou des mois après. Je vois souvent dire que « l’inspiration n’est pas juste un truc qui tombe tout seul du ciel », mais je n’ai jamais lu de texte qui explique comment on peut la provoquer, ou au minimum la structurer. C’est un des rares aspects que je ne voie jamais abordé dans les conseils d’écriture, alors que de mon point de vue c’est une question fondamentale.

Tout à fait… Et je crains que chaque auteur fasse sa propre « paix » avec l’aspect un peu aléatoire de la chose.

Néanmoins (ce qui entraîne toujours de joyeuses conversations, et je me doute que cet article va susciter la controverse – c’est très bien, je ne prétends pas détenir des réponses universelles) je fais partie de ceux qui ne croient pas à l’inspiration, mais au travail. Travail étant pris au sens large : observer le monde est du travail ; se documenter est du travail ; réfléchir est du travail. Tout ce qui requiert un acte de volonté qui hisse la personne au-dessus de l’état basal consistant à manger des chips sur le canapé devant Call of Duty est un travail – un travail volontaire et plaisant, on l’espère, mais qui provient du désir de surmonter quelque chose en vue d’un accomplissement.

Quid, donc, de l’inspiration ? Comment débloquer le récit qui fait sens, qui va être intéressant – pour soi avant toute chose, qui va résonner avec le désir que l’on a de raconter ? Eh bien, pour moi, la réponse est contenue dans la reformulation de la question : dans « pour soi ». L’écriture, comme tout art, est un exercice d’équilibre dynamique entre contrôle conscient (je dois penser à la cohérence des détails, raccourcir cette scène qui n’apporte rien, etc.) et relâchement inconscient (tiens, j’ai envie de mettre une attaque de ninjas MAINTENANT, et tant pis si ça fout tout en l’air). Chacun place le curseur plus d’un côté ou de l’autre (les structurels côté contrôle, les scripturaux côté relâchement).

C’est également un exercice d’équilibre entre les exigences des autres (quels sont les codes narratifs où j’évolue, et est-ce que je les respecte, ou pas ? est-ce que mon récit est intelligible, clair, accessible pour le public que j’aimerais atteindre ?) et les siennes : qu’est-ce que j’ai envie de faire ? En cherchant l’histoire, le déroulé, qui fait sens pour soi, on vient forcément à la question de l’envie. Et, au coeur, il me semble que c’est cela qu’il faut traquer. Si cela semble plat, convenu, alors il ne faut pas aller dans cette direction, effectivement, à moins de balancer un gros chamboulement (comme une attaque de ninjas). Je ne crois pas à l’inspiration (qui tombe du ciel) mais, en bon petit nietzschéen, à la volonté créatrice, l’envie. Et l’envie se rattache à la vérité du soi. Pourquoi suis-je ici ? Pourquoi je raconte ça ? Qu’est-ce que je voudrais que cela m’apprenne ? Qu’est-ce que j’explore ? En quoi est-ce important pour moi ? De quoi ai-je besoin, maintenant, pour me débloquer ? Pourquoi ça ne marche pas ? Qu’est-ce qui me faisait envie dans ce projet, à la base ? Comment y revenir ? Comment le faire évoluer ? Et surtout, sur quoi ai-je besoin de lâcher prise pour laisser mon inconscient tracer sa route ? 

Je pense que travailler l’envie / l’inspiration au corps relève là aussi d’un équilibre entre deux aspects. L’inspiration est (en tout cas de mon expérience personnelle) une grosse feignasse, donc il faut aller lui planter des banderilles dans les côtes pour qu’elle daigne remuer son imposant postérieur ; mais elle est aussi vivante, ce qui signifie qu’on ne peut pas la traire sans arrêt sans qu’elle s’assèche, qu’elle mérite respect et soins. Et qu’il faut parfois la laisser reposer, la relâcher pour qu’elle mûrisse. L’inspiration est un potager. 

Ouais.

Comment on travaille un potager ? En le soignant, en récoltant, mais aussi en le laissant croître. Il me semble que j’ai obtenu le plus de résultats de mon potager en mêlant les séquences de harcèlement actif (en grattant frénétiquement les questions précédentes, en traquant mon envie sans pitié dans un coin, sans cesser tant que je n’avais pas cette petite étincelle qui fait dire: « aha ! » et en me poussant à l’épuisement mental) et de repos. Le harcèlement consiste à se poser des questions, à se documenter pour élargir ses horizons, à creuser en soi jusqu’à trouver la sensation de l’envie, ce qu’Elisabeth Vonarburg décrit dans Comment écrire des histoires par « le corps sait » – quand on trépigne d’un coup sur la chaise en se disant « oui ! oui ! putain, c’est ça ! »

Mais cela n’arrive pas forcément en une session de travail. Ni même deux. Ni une semaine. C’est là que le relâchement intervient. En un sens… je crois qu’il faut avoir confiance en son inconscient, en son potager, pour mûrir et apporter les fruits, tant qu’on l’a suffisamment arrosé d’engrais (et de pesticides et d’anitbiotiques, bien sûr). Présenter à son esprit, à son inconscient, les bonnes questions, sans tolérer la moindre paresse : celles qui correspondent à l’envie, puis le laisser vagabonder, infuser, sans cesser de revenir l’aiguillonner de temps à autre pour qu’il ne s’endorme pas. Si la réponse n’apparaît pas immédiatement, ce n’est pas grave. Mais il ne faut pas cesser de traquer le désir, la volonté profonde, qui est plus une sensation qu’un eurêka en mots. Cela ne fournit pas de réponse articulée, juste la sensation que, par là, il y a quelque chose à faire ; cela montre une direction. C’est, je crois, ce qu’il ne faut pas perdre. Quant au chemin qui sera parcouru par cette direction, il se dévoilera au fur et à mesure. Il faut, je crois, houspiller activement son envie, sa volonté pour qu’elle donne la direction à suivre… puis laisser relâcher, lui faire confiance, pour qu’elle prenne les rênes sur ce chemin. 

2014-08-05T15:13:13+02:00vendredi 10 janvier 2014|Best Of, Technique d'écriture|27 Commentaires
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