Islande 2017

Travail intense oblige, je n’ai plus autant l’occasion de partir en volontariat qu’auparavant – non pas que je me plaigne : dans mon domaine, avoir du boulot est une excellente chose ! Cependant, la mer et ses drôles d’habitants noirs et blancs, aussi tendres et joueurs que redoutables au squash à l’otarie commençaient à me manquer puissamment, or doncques, une partie de la semaine dernière, j’ai délocalisé la machine à écrire à Grundarfjörður en Islande.

Délocalisation couronnée de succès grâce à Láki Tours

Foraging orcas

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… au moins pour le premier jour, car, des trois jours suivants, aucune des sorties prévues n’a pu se faire. L’adage dit qu’en Islande, si l’on n’aime pas la météo, il suffit d’attendre cinq minutes pour qu’elle change, mais là, le vent est resté tenace pour le reste de mon (bref) séjour, empêchant toute autre expédition en raison de l’état de la mer (même s’il faisait grand beau).

Cela a été l’occasion de faire le tour de la péninsule du Snæfellsnes, du coup. L’Islande au printemps est étrangement semblable et différente à la fois de l’hiver ; la température y paraît presque plus froide, le vent est assurément plus coupant, mais la neige s’est retirée vers les sommets, et surtout, les journées sont déjà bien plus longues que partout ailleurs (coucher du soleil à 21h).

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La Snæfellsnes en avril ressemble parfaitement à l’image populaire qu’on se fait de l’Islande : de longues landes et champs de lave où rien ne pousse pendant des kilomètres, veillées par des montagnes abruptes qui jaillissent soudainement là où elles l’ont décidé. Le glacier du Snæfellsjökull règne sur la péninsule, régulièrement couronné de nuages, toujours inaccessible. Les oiseaux n’y sont pas encore nombreux, ils reviendront plus tard ; les touristes de l’hiver sont partis (tant mieux) ; contrairement à l’ambiance feutrée de décembre, il plane là une sorte de préparation, de métamorphose. J’ai rarement senti ailleurs – mais peut-être est-ce simplement l’effet du dépaysement – la justesse de ce cliché d’un printemps qui « retient son souffle » au retour de l’été.

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Image qui n’est pas vraie en mer, car orques et cétacés, de manière générale, sont fréquents en cette saison : ils suivent les bancs de harengs, de retour en masse. Je fais l’objet d’une curieuse loi karmique, voire d’une malédiction : chaque fois que j’ai vu une espèce rare (orques, notamment) en milieu sauvage, je vois un échouage peu après ; chaque fois que j’assiste à un échouage, je vois une espèce rare. Malheureusement, ce voyage n’a pas fait exception ; au matin de partir en mer, j’ai repéré sur la plage d’Olafsvík une carcasse très fraîche de dauphin à nez blanc (Lagenorhynchus albirostris) que, de loin, je craignais être un jeune orque. Les vieux réflexes ont repris le dessus – en mode CSI échouage de dauphin –, bloquant toute émotion pour rassembler efficacement d’éventuelles informations précieuses, tandis que j’appelais la directrice d’Orca Guardiansancienne camarade de volontariat qui dirige l’organisation sur place, quant à d’éventuelles données qui pourraient lui être utiles, étant un brin dépourvu sans avoir le moindre kit d’analyse sur moi (évidemment). Vivent les smartphones qui permettent au moins de prendre quantité de photos détaillées. La mort devait remonter au plus à vingt-quatre heures.

D’après ma camarade, nous avons vus ce jour-là entre 30 et 40 orques, même si seule une dizaine restait non loin du bateau. Nous avons eu le plaisir de voir un tout jeune en bonne santé, nageant encore un peu maladroitement, pour une rencontre qui a duré, quoi, une heure ? J’ai perdu la notion du temps, tandis que je déclenchais l’appareil en rafale, sans me soucier du tri à faire ensuite (bilan : 750 images, ouch). Néanmoins sans oublier, parfois, de le mettre volontairement de côté, pour juste me pénétrer de l’instant, contempler le spectacle avec mes yeux, avec le cœur, sans penser à aucun artifice technologique.

Néanmoins, j’ai maudit ma malédiction.

En plus il s’agissait d’une troupe rare, ce qui donné à Marie, d’Orca Guardians, des données potentiellement précieuses (auxquelles j’espère avoir un peu contribué de mon côté, même si je ne cherchais pas à prendre spécialement des photos pour l’identification des individus). Je ne peux que vous recommander de jeter un œil au site de la fondation et à la page Facebook qui publie presque chaque jour des images et des récits stupéfiants de rencontres avec les géants des océans. Orca Guardians met un point d’honneur à n’effectuer que des recherches non-invasives (c’est-à-dire tirées uniquement de l’observation régulière et suivie).

 

2017-04-19T14:48:33+02:00jeudi 20 avril 2017|Carnets de voyage|2 Commentaires

Considérations lexicales oisives dans le cadre d’Évanégyre

Illus. Fred Navez

Une fois n’est pas coutume, mais cela peut le devenir. Évanégyre prenant de l’essor avec la publication prochaine de La Messagère du Ciel (18 mai, pour mémoire), le portail univers dédié commençant à se préciser un peu et étant invité au congrès Boréal pour parler spécifiquement de construction d’univers de fantasy, je pensais commencer à discourir peut-être un peu plus en profondeur de cet aspect-là du travail.

Dire qu’un auteur se préoccupe du sens des mots et de leur justesse est un truisme (gruiiik), mais pour un auteur d’imaginaire, la difficulté est peut-être double. En effet, non seulement il faut se préoccuper de leur justesse, mais il convient de se soucier de leur adéquation à un contexte fictif pour lequel, par définition, les règles sont celles établies par le récit.

Et, dès lors que l’on cherche à proposer un univers fictif imaginaire cohérent et auto-suffisant, on se heurte à quantité de questions passionnantes, mais qui peuvent rapidement parasiter le travail principal – la narration d’une bonne histoire. Après tout, pourquoi les années devraient-elles être découpées en mois, semaines de sept jours, rythmées par des saisons semblables aux nôtres ? Pourquoi, la réponse est relativement immédiate : pour apporter une forme de familiarité au lecteur dans un contexte caractérisé par la différence, et que si, pour arriver à suivre une chronologie, il faut réapprendre les mois de l’année, les noms des jours, et s’habituer à des heures durant 172 minutes qui ne font pas elles-mêmes 60 secondes, le lecteur risque fortement d’abandonner avant que l’histoire n’ait accompli son premier pas.

Tolkien a immensément défriché le champ de la création lexicale et linguistique dans le contexte de la création d’un univers imaginaire. (Il l’a même tellement défriché qu’il a piqué la moissonneuse-batteuse, l’a conduite jusqu’à l’autre bout de la commune et se prépare à attaquer les champs du département d’à-côté tandis que le reste d’entre nous est encore en train de se demander par quel bout tenir la faux sans se blesser.) Une notion, dans la création de la Terre du Milieu, m’a toujours semblé apporter une élégante solution à ce problème. Le Seigneur des Anneaux est censé être une traduction (par Tolkien lui-même) d’un récit historique, Le Livre rouge de la Marche de l’Ouest, rédigé par Frodo et Bilbo. Cela donne une justification à l’emploi de référents « terrestres » : on ignore peut-être ce qu’étaient unités, noms à l’origine ; mais le « traducteur » aura obligeamment fait tout le travail pour rendre le récit compatible avec le monde du lecteur. D’ailleurs, Tolkien avait fourni des directives à ses traducteurs (en d’autres langues terrestres) expliquant quels noms étaient « signifiants » en anglais et nécessitaient donc une adaptation (Baggins devenant Sacquet ou Bessac par exemple) et lesquels ne l’étaient pas (parce que dérivant typiquement d’une autre toponymie ou étymologie que celle de l’anglais, comme les langues elfiques).

Forcément, étant traducteur par ailleurs, cette approche ne peut que me ravir, et j’avoue l’avoir adoptée dans le for intérieur de moi-même dans la création et la rédaction d’Évanégyre. Certaines langues fictives du monde existent à des niveaux de développements plus ou moins poussées – tout particulièrement celle de l’Empire d’Asreth. (On m’a parfois demandé s’il y avait une erreur ou un repentir avec les deux graphies du nom : Asreth dans La Volonté du Dragon, Asrethia dans Port d’Âmes, changements de l’un à l’autre au fil de La Route de la Conquête. C’est au contraire parfaitement volontaire et cette simple syllabe a une signification énorme, qui sera expliquée un jour, lors d’une visite ultérieure à la période concernée.) Il existe au minimum, pour la plus infime ethnie d’Évanégyre, des syllabaires pour la simple cohérence des noms et sonorités.

La traduction de l’imaginaire offre son lot de défis uniques au domaine (ce sera une histoire pour un autre jour). L’un d’eux, en particulier, concerne le rapport de la langue cible (celle vers laquelle on traduit) à sa propre étymologie. (La traduction – et l’écriture – de romans historiques présente le même défi.) Pour faire simple, si je traduis un nom commun dans un contexte historique, il faut que je m’assure de ne pas employer de termes modernes. Ce qui paraît une évidence. « Je vous recontacte » (en plus d’être un anglicisme moche) fera très bizarre à la cour de Louis XIV. Alors, bien sûr, on ne parlait pas exactement le même français à la cour de Louis XIV qu’au XXIe siècle, et un style romanesque relativement simple aujourd’hui constitue déjà un anachronisme, mais c’est là l’effet de réalité qu’on vise. Et donc, il s’agit, dans l’exercice de la traduction, mais aussi de l’écriture, de ne pas employer de termes trop modernes. Typiquement, de jeter un œil à leur étymologie et de voir si c’est cohérent avec la période dépeinte (ou qui semble dépeinte dans le cas d’une inspiration fantasy).

Le défi se retrouve dans l’écriture, bien évidemment. Dans un cadre de fantasy – plus spécifiquement la société post-apocalyptique revenue à l’époque médiévale de la trilogie « Les Dieux sauvages » – puis-je dire « être au courant » ? Que dire de l’expression « autant / au temps pour moi » ? Quid de la connotation moderne potentiellement malheureuse du verbe « afficher », comme « afficher une expression », qui peut faire penser à nos écrans ?

Auguste lectorat, critique potentiel, sache que les mots et expressions ont été pesés au mieux de ma compétence, et que les éventuels anachronismes n’en sont pas nécessairement.

Que parler de « citoyen » ou de « nation » dans le cadre de la Rhovelle des Âges sombres (des notions qui évoqueraient plutôt chez nous l’après Révolution française et non l’Ancien régime) n’est pas une erreur mais un reflet d’un monde qui fut jadis unifié par un Empire dont il ne reste que des bribes.

Que, oui, j’ai écrit dans La Messagère du Ciel « autant pour moi » et non « au temps » à dessein. La sagesse répandue veut qu’on privilégie « au temps » car ce serait une expression d’origine militaire (pour désigner celui qui ne suit pas le rythme du pas du régiment : on le reprend, « au temps pour lui »). Sauf que les étymologues diffèrent sur ce point et que certains pointent « autant » comme une possibilité viable, surtout en la rapprochant de l’anglais curieusement semblable « so much for ». Le personnage employant cette expression dans La Messagère du Ciel n’ayant aucune expérience militaire, cette histoire de pas n’ayant pas cours en Rhovelle, employer la graphie contestée ne devient pas une erreur, mais un point signifiant.

« Être au courant » date d’avant la généralisation de l’électricité. Ce « courant »-là représente ce qui est en cours ; ce sont les « affaires courantes » – et être au courant, c’est donc avoir la connaissance de ce qui est en cours. « Afficher » est évidemment bien antérieur aux écrans. Cependant, dans ces deux derniers cas, il peut exister malgré l’étymologie un potentiel parasitisme de l’esprit du lecteur moderne qui peut être gênant dans le cadre d’une société qui a perdu sa technologie – je ne les ai pas bannis, mais je les ai maniés avec précaution.

De la même façon, cela fait longtemps que j’ai banni dans la plupart de ma fiction l’emploi du subjonctif passé. Personne (à part les correcteurs – et ils ont raison !) ne m’en a fait la remarque, mais c’est un autre point sur lequel il faudra que je m’explique. Ce sera une histoire pour un autre jour. Dans l’intervalle, bonne nuit, les petits.

2019-06-04T20:31:15+02:00mercredi 12 avril 2017|Best Of, Expériences en temps réel|4 Commentaires

Le MacBook Pro 2016 est une machine fantastique – ne croyez pas les rageux

Apple était attendu au tournant en fin d’année dernière : le MacBook Pro devait recevoir une mise à jour conséquente depuis longtemps. La sortie de cette machine, avec un certain nombre de choix de conception tranchés, n’a pas fait l’unanimité, c’est un euphémisme. Partout, les aficionados de la marque (dont pas mal d’écrivains) ont professé leur déception, voire leur refus catégorique de passer sur cet engin. Connectique limitée, insuffisante pour les power users, batterie trop faible et j’en passe.

Auguste lectorat, en vérité je te le dis : ceux qui critiquent cette machine ne l’ont pas eue entre les mains, ou ne savent pas utiliser un ordinateur dans toute sa puissance et devraient se contenter de travailler sur un iPad (ce n’est pas une critique, on fait de très bons trucs sur un iPad, hein ; iOS peut couvrir à peu près 80% des besoins – mais cela ne suffit pas pour un power user un peu fanatique). Moi, je l’ai entre les mains, et je te dis maintenant ce qu’il en est vraiment, parce que je m’en sers. À savoir, que cette machine est tout simplement le meilleur ordinateur portable que j’aie jamais eu, et peut-être même le meilleur ordinateur tout court.

My precious. Gris sidéral, évidemment.

Ce que je fais

Évaluer une machine n’est pas très pertinent si on ne sait pas d’où vient l’utilisateur. Moi1 : power user autoproclamé (TextExpander, Alfred, Keyboard Maestro, Hazel, la totale), sortant l’année dernière de vingt-cinq ans de tristitude Windowsienne et découvrant avec délices qu’on peut non seulement ne pas se battre contre l’ordi, mais le faire danser et chanter de deux commandes. (Ce qui explique pourquoi, même en déplacement, je préfère un bon ordinateur puissant à un iPad, même si j’adore cet appareil notamment pour l’écriture manuscrite.)

Usage : je passe la journée devant un moniteur, quel qu’il soit. Pour écrire, principalement, mais aussi pour faire de la photo en amateur éclairé (c’est important d’être éclairé dans la photo, heh), et surtout pour de la production musicale entre électronique et symphonique avec Ableton Live.

J’ai vécu sur un tout petit MacBook Air l’année dernière mais mes déplacements professionnels se multiplient, au point de passer à peu près 1/4 de mon temps en vadrouille, notamment dans des trains. J’ai aimé cette machine, mais j’ai buté de plus en plus contre ses limitations au fil du temps, et il m’est apparu nécessaire qu’il me fallait un ordinateur m’offrant la même flexibilité qu’un fixe. Donc, un MacBook Pro. Je rechignais, à force de lire quantité de critiques négatives, mais nécessité fait loi – et j’ai donc commandé le mien, en m’apprêtant à demi à le renvoyer dans les deux semaines.

Pour la petite histoire, et parce qu’il faut bien que je m’énerve un peu là-dessus, ça a tardé : DHL – honte sur eux – a « perdu » (ahem) mon colis juste avant son arrivée. UPS a par contre acheminé le remplacement sans erreur, et grande classe à Apple, qui, pour compenser le désagrément encouru, m’a fait une petite remise commerciale (alors que ça n’était absolument pas leur faute).

(Pendant ce temps-là, Microsoft intègre de la pub dans Windows 10. Je dis ça, je dis rien.)

La splendeur (ce qu’il fait merveilleusement bien)

Cela a été déjà amplement loué, donc pas la peine d’insister (je parlerai davantage des critiques courantes), mais, en gros, cette machine est fantastique parce que :

  • Son écran Retina est d’une beauté absolue. Et quand on passe toute sa journée devant du texte et qu’on est bigleux comme un dauphin d’eau douce, la finesse d’impression de ce qu’on lit n’est pas un luxe, et c’est devenu pour moi une nécessité.
  • Il est prodigieusement léger et portable. Vu que l’idée consiste à travailler en déplacement (c’est tout le concept d’un ordinateur portable), c’est assurément un atout. Pour avoir dû trimballer une monstruosité MSI de 12 tonnes pendant des années, notamment jusqu’à La Réunion, je m’extasie à chaque fois du contraste.
  • La puissance est au rendez-vous. Ableton Live et les plug-ins que je lui balance ne bronchent absolument pas.
  • Il est p*** de beau. OK, c’est accessoire. Mais quand on gagne sa vie avec un ordinateur en passant des heures dessus, le plaisir d’usage de l’outil n’est finalement pas si secondaire.

Les critiques (qui ne sont pas fondées)

OK, parlons des sujets qui fâchent : quid des critiques adressées à cette machine ? Moi, je m’en sers, contrairement à quantité de ses détracteurs, et voilà ce que je peux dire :

Les bugs. Il paraît que des machines en ont ; ça arrive, surtout pour une première génération. Je touche du bois, le mien tourne sans problème. Le service client d’Apple étant exemplaire (voir plus haut) et échangeant les modèles défectueux sans discuter, il faut être de mauvaise foi pour en vouloir à l’engin sur la base d’un défaut de fabrication.

Le clavier. Le clavier incarne la deuxième génération du mécanisme ultra-plat inauguré avec le MacBook-tout-court de 2016. Il n’avait pas plu à tout le monde, et beaucoup de personnes râlent dessus, parce qu’il est, eh bien, très plat. Le toucher ressemble plus à des micro-switches qu’à de vraies touches, et c’est vrai que c’est déroutant au début, surtout quand on a l’habitude de cogner sur ses touches comme un sourd. Alors, bon, j’écris des trucs pour gagner ma vie, je le dis tout net : j’adore ce clavier. C’est peut-être le meilleur que j’aie eu entre les doigts (et j’en ai essayé un paquet). Il m’a fallu une ou deux heures d’adaptation, mais à présent, c’est de l’amour tout rose que j’ai pour. Le fait d’effleurer à peine les touches pour qu’elles réagissent, de minimiser au maximum le mouvement des doigts, est simplement prodigieux et merveilleusement reposant. Jamais je n’avais eu aussi peu d’effort à fournir pour actionner un clavier – et c’est tout ce que j’aime. En comparaison, le Magic Keyboard du fixe me fait maintenant l’effet d’une Remington rouillée (je rêve  qu’Apple porte ce mécanisme de touches à leurs Mac de bureau). Après, certains détestent. Je peux l’accepter intellectuellement. Dans mon cœur, non. Je saigne et j’ai envie de condamner les hérétiques au bûcher.

Les ports. J’ai envie de dire que c’est la critique la plus absurde qu’on ait pu formuler à l’encontre de cette machine. Surtout de la part des photographes de forum dits « pro ». Scandale ! Pas de lecteur SD ! Et mes photos de pro, alors, comment je fais ? C’est marrant comme quantité de ces photographes n’ont visiblement pas d’appareil à… CompactFlash, standard qui équipait quand même quantité d’appareils professionnels (je dis justement ça en pensant au 7D Mark I, resté longtemps l’appareil de référence pour la photo animalière, pour parler de ce que je connais). Les pros d’aujourd’hui (les vrais) ont depuis longtemps des cartes à wi-fi…

Et puis, pas de port USB-A, que de l’USB-C ! Et mes clés et mes périphériques ? C’est que je suis un power user, moi, madame, j’ai des trucs à brancher pour faire des machins. Alors je n’imagine justement pas, en 2017, un power user passer régulièrement par un port USB pour connecter des bidules ou transférer des données régulièrement. Un power user, ça utilise le cloud depuis 2010, ça a son propre serveur et son réseau, peut-être sa dedibox quelque part, ça utilise AirDrop et AirPlay et ça ne sait même plus où sont ses clés USB. Les câbles, le bon vieux sneakernet, ça fait partie d’une époque révolue depuis longtemps. Et pour les périphériques existants ? Les contrôleurs musicaux, par exemple, les surfaces type DJ ou production musicale ? Question : vous en vous servez en déplacement, vous – c’est-à-dire, dans un train, dans un avion ? Non, évidemment. Ces périphériques, par nature, s’utilisent en configuration dockée, soit avec la machine connectée sur une table et de la place pour les mettre autour. Dans cet état des choses, brancher deux ou trois convertisseurs – ou une station d’accueil – pour utiliser des appareils plus anciens devient un non-problème. Avec l’USB-C, on gagne la polyvalence, l’avenir d’une connectique universelle qui s’imposera comme standard et qui permet, justement, de brancher tout et n’importe quoi de façon modulaire, et ça, c’est bigrement beau.

Par contre, oui, je regrette la disparition du Magsafe. Mais dans les faits, la batterie fournit justement assez de puissance pour n’avoir pas besoin de se brancher au café du coin en milieu de session. Ce qui m’amène à…

La batterie. Là, ce que je lis, c’est carrément de la mauvaise foi. Sortant d’un MacBook Air, j’avais très peur de ce que j’avais lu à ce sujet. Allais-je revenir au bon vieux temps de mon transportable Windows qui tenait trois heures les jours de grand vent ? Plusieurs semaines après l’installation – soit après que le système est stabilisé, que l’indexation Spotlight est terminée, et autres rodages, voici ce que m’indiquait FruitJuice lors d’un voyage en train, alors que je bossais sur du texte :

LOL.

Oui, Apple dit « 10h d’autonomie », et oui, ça s’entend en ne forçant pas trop la luminosité de l’écran et en ne faisant pas tourner trouze mille machines virtuelles qui mangent la puissance de calcul. Faudrait voir à être un peu réaliste et ne pas espérer tenir 10h en faisant du montage vidéo 4k. Quand je lance Ableton Live dans le TGV, pour monter un épisode de Procrastination, par exemple (pub gratuite), oui, je vois la batterie fondre beaucoup plus vite. Évidemment ! Personne ne s’offusque de voir la batterie de son téléphone fondre plus vite quand il lance un jeu 3D gourmand en ressources. Râler que la batterie ne tienne pas alors qu’on tire sur la puissance de la machine est idiot. Dans un usage bureautique normal, oui, la batterie tient 10h, sans problème. Je me regarde un petit épisode de série sans que ça ne pèse trop non plus. Je gère un peu ma batterie, quoi, et d’ailleurs, bien, bien moins que je ne m’y attendais. Tout cela est normal. Oui, le MacBook Air tient davantage, mais le MacBook Air ne fait pas ce que fait un MacBook Pro. C’était pas l’idée, justement ? Le Pro peut à peu près passer pour un Air quand on s’en sert de la même façon… Et fournit la puissance d’un Pro quand c’est nécessaire.

Soit dit en passant, je comprends pourquoi Apple a retiré l’estimation du temps restant dans la barre de menus, parce que oui, ça varie énormément en fonction de l’usage. Si je me fonde sur FruitJuice, je vois l’estimation fluctuer beaucoup en fonction de ce que je demande à la machine. C’est acceptable de la part d’un utilitaire tiers (installé par quelqu’un qui comprend que ces données soient variables), mais pour un indicateur fourni par le système, ça fait bizarre et l’utilisateur moyen ne comprendrait pas.

La Touch Bar. « lol sa ser à rien. » Bande de nazes. C’est une trouvaille qui n’a l’air de rien, mais qui est prodigieuse. Les prétendus power users râlent – là encore en ne s’en étant pas servi – parce qu’ils connaissent les raccourcis clavier, eux, et que ça ne leur servira pas, à eux. Ils n’ont rien pigé, là encore. (Parce que moi, si. Parfaitement. Ben quoi ?) Cette trouvaille est excellente car elle s’adresse à toutes les catégories d’utilisateurs. Celui qui peine à utiliser un ordinateur trouvera toutes les options courantes dans une barre facile d’accès et visible – c’est parfait pour mamie Gertrude. Et le power user ? Le power user, il sera gentil de mériter son nom et de a) configurer sa Touch Bar application par application pour effectuer des manips plus avancées et surtout de b) acheter BetterTouchTool s’il ne l’a pas déjà fait (et s’il ne l’a pas fait, on peut lui retirer l’appellation de power user) et de scripter, configurer, customiser sa Touch Bar dans tous les sens avec des macros, des gestes et tout ce que son esprit réjoui par tant de puissance débloquée devant lui lui offrira. Il verra alors la lumière (en OLED).

Le prix. Okay, cette machine est très, très chère. (Honnêtement, je jouis du rabais éducation que m’offre mon statut de vacataire à la fac, et ça a clairement pesé dans la balance.) On est d’accord. Mais il faut considérer aussi que cette machine a) est appelée à durer (au bas mot) une demi-douzaine d’années, comme tous les Mac b) peut remplacer très avantageusement un ordinateur fixe en étant docké c) offre une expérience utilisateur à nulle autre pareille. Pour ma part, c’était une dépense et une décision professionnelle, poussée par la nécessité. Très franchement, je voulais vraiment attendre au minimum la Rev. B à la rentrée. C’est avec un rein en moins et la peur au ventre d’acheter à prix d’or une machine mal fichue que j’ai passé ma commande, parce que, étant passé sous Mac, je n’avais pas tellement le choix si je voulais un équivalent desktop (j’aurais pu prendre un MacBook Pro ancienne génération, mais quitte à investir sur la durée, je veux rentabiliser mon investissement, pas re-changer de machine dans trois ans parce que la puissance me limitera ; j’ai déjà fait cette erreur en voulant économiser sur le MacBook Air, qui heureusement, devrait rapidement trouver un acquéreur). Bon, au pire, je pouvais toujours la renvoyer et demander un remboursement. Bref, ça valait le coup de tester.

Pour acheter un ordinateur (surtout une machine à usage professionnel, quand on est indépendant), il faut penser comme pour une voiture : combien de temps vais-je garder cet engin, quel m’en sera l’usage, quel entretien (en temps, surtout, pour un ordinateur) aurai-je à prévoir ? Quelle dépense cela représente-t-il ? Ramenée à un tarif mensuel ? Maintenant, à combien estimé-je la dépense mensuelle, professionnelle, que je puis effectuer pour un outil de travail sur lequel je vais passer un temps conséquent ?

Pour moi, le calcul était clair : comme je le disais plus haut, j’en suis à un stade de ma vie professionnelle où je ne peux littéralement pas me permettre de voir ma productivité dégringoler pendant 1/4 de mon temps dans l’année2, surtout que cette part de déplacement risque d’augmenter encore.

Et je suis ravi, au final, de ne pas avoir attendu la Rev. B du MacBook Pro, car celui-là, j’en suis sûr, m’accompagnera jusqu’à 2023, au moins.

  1. Parce que c’est bien de se mettre en gras, et puis j’ai un peu profité ces derniers temps, d’ailleurs.
  2. Je n’ai aussi pas le droit de tomber malade, mais c’est un autre problème.
2017-03-14T11:48:44+01:00mardi 14 mars 2017|Geekeries, Humeurs aqueuses|24 Commentaires

Excellente soirée à Grenoble, merci à toutes et tous !

Nous interrompons le cours régulier de vos photos de la semaine pour dire, simplement, un immense merci pour l’excellente soirée de l’imaginaire hier à Grenoble !

Merci à Mathieu qui s’est démené et se démène au quotidien pour partager son enthousiasme de l’imaginaire (et de l’imaginaire en langue française !), ainsi qu’à toute l’équipe de Decitre, pour l’organisation et l’accueil.

Merci à mes camarades de jeu, Chloé Chevalier et Gabriel Katz, pour le débat et les discussions qui ont impliqué à un moment des westerns, des arêtes de poisson et des super-pétroliers (je suis désolé, fallait venir 🙂 ).

Merci à vous tous qui êtes venus en nombre, aux copains qui sont passés, aux blogueurs et passionnés qui sont venus discuter d’univers de fantasy, qui ont répercuté l’annonce de cette soirée : ça fait super chaud au cœur !

Et merci surtout à Florence de m’avoir attendu dans le froid…

(J’espère n’avoir oublié personne, j’écris ça tôt dans le train)

Je découvre ce matin que Marion Sabourdy (@fuzzyraptor) a fait un petit live-tweet de la soirée d’hier, merci à elle d’avoir partagé ses impressions sur le vif :

Bref, merci pour cette rencontre. Je me sens toujours un peu cheesy de dire ça (il arrive parfois dans certains milieux bien informés qu’on me traite de choupinet, même s’il m’arrive de démembrer des gens dans mes bouquins), mais c’est sincère, ça fait vraiment plaisir d’avoir pu partager cette soirée avec vous tous, tout simplement !

2017-01-27T09:59:15+01:00vendredi 27 janvier 2017|Carnets de voyage|6 Commentaires

L’histoire des technologies, oubliée à l’école ?

Quand j’étais lycéen, j’ai étudié, comme tout le monde, les deux grandes révolutions industrielles en cours d’histoire : leur avènement, leurs conséquences économiques et sociales. Et en me réveillant l’autre jour, entre mon whisky et mon saucisson matinaux, d’un coup, je suis frappé : à ce qu’il semble, l’histoire de la révolution industrielle que nous traversons est totalement oubliée dans l’enseignement actuel1.

Je veux dire, enseigner l’usage de cette technologie paraît déjà difficile, alors son histoire…

Pourtant, si le but est de comprendre le monde où nous vivons, connaître la naissance d’Internet, l’histoire de l’informatique et son développement, l’avènement du smartphone, le poids de la Silicon Valley et de ses présupposés culturels (la censure opérée par Facebook, par exemple) me paraît aussi important que la chute du mur de Berlin ou la Guerre froide. J’ai passé le bac en 1995 (ouille), la chute de l’URSS (1991) était au programme. Comme me le disait ma prof de Terminale, « le programme du bac s’arrête la veille de l’épreuve ».

L’histoire de l’informatique est plus ancienne. Sans remonter à ses balbutiements, on peut placer sa démocratisation progressive vers la fin des années 1970 – bientôt quarante ans (j’ai l’âge de la « démocratisation progressive de l’informatique », ça aurait fait un bel intitulé de poste en URSS, tiens). De son entrée dans les foyers à l’installation d’Internet en passant par l’économie du big data et l’industrie du jeu vidéo qui pèse économiquement plus lourd que le cinéma, il y aurait bien des choses à dire, mais surtout, il y aurait bien des clés à fournir pour comprendre notre époque. Et ça commence à dater un peu (plus que la chute du mur).

Comment des entreprises comme Uber centralisent et morcèlent le tissu économique, dessinant un paysage où chacun devient presque un freelance (on en a parlé ici). Comment, dans une économie de libre diffusion, la communication prend l’ascendant sur toute autre considération, au point de pousser la notion même de qualité vers la porte (voir là). « Si c’est gratuit, c’est vous le produit. » Les enjeux sur la vie privée, comme le fichage récent des données biométriques de la population. Etc.

Un mythe absolument grotesque circule sur le fait que les jeunes nés avec Internet, les fameux « millenials« , savent intuitivement se servir de ces technologies qui déroutent toujours un peu leurs parents et grand-parents. Pour en avoir en cours, des millenials, je peux te le dire, auguste lectorat : ils ne savent pas s’en servir, et non, aller sur Facebook et utiliser Snapchat à longueur de temps n’est pas « se servir d’un ordinateur » – c’est ce qu’imaginent leurs parents, encore plus perdus qu’eux. (Pour une longue diatribe au vitriol sur le sujet, voir ici.) Et connaître une technologie ne signifie pas en comprendre l’histoire, les présupposés, les biais d’usage – surtout quand on y baigne à longueur de temps ; l’interface façonne l’utilisateur et son mode de pensée.

Je ne suis pas d’accord avec mon estimé confrère Alain Damasio qui disait en conférence aux Utopiales l’année dernière que ces technologies nous confisquent notre puissance (je résume, hein). Je pense résolument que leur juste usage, comme pour tout outil, augmente notre puissance, au contraire – toute la clé étant dans le « juste » usage. Quand il me suffit de m’installer dans ma voiture et de dire à Siri de me conduire où je veux aller avec le GPS sans me préoccuper d’une carte, j’ai gagné du temps en préparation, je gagne de la disponibilité d’esprit au volant, je gagne en sérénité, tout cela pour libérer mon mental et l’occuper à des tâches plus dignes de lui, comme, par exemple, avoir des idées, réfléchir à une histoire ou encore penser à ce que pense Alain Damasio. J’ai augmenté ma puissance. Mais cela suppose un usage réfléchi de la technologie, une forme d’éducation à celle-ci (un manque ahurissant dans le système scolaire actuel), et la compréhension de son contexte.

Ce que devrait faire le système scolaire, bon dieu. Utiliser la technique n’est pas suffisant. Comprendre d’où elle vient, et ce qu’elle vise à nous faire faire, est presque plus important pour former des citoyens maîtres d’eux-mêmes.

Mais ce n’est pas ce qu’on veut en haut lieu, n’est-ce pas ? 

  1.  Ainsi que me l’a confirmé une brève recherche Google, mais si je me trompe, corrigez-moi.
2020-01-23T00:53:04+01:00mercredi 25 janvier 2017|Best Of, Humeurs aqueuses|6 Commentaires

Des orques en Islande

Pour démarrer l’année, rien de mieux que des orques. (Je suis partial mais tu le sais, auguste lectorat.)

J’étais donc en Islande fin décembre et, entre autres lieux splendides, j’ai fait une escale à Grundarfjörður, foyer de l’organisation Orca Guardians et des expéditions de whale watching Láki Tours. J’avais eu l’honneur il y a un an de baptiser un des orques de la péninsule de Snæfellsnes, Ardence (concept connu des lecteurs de Léviathan) – histoire racontée ici.

Cette année, j’ai pu partir à la rencontre des orques de cette péninsule, et s’ils se sont montrés timides en mer, il suffisait d’observer depuis… la terre, en conduisant quelques minutes. Une rencontre magique dans les glaces et le silence de l’Islande, que j’ai pu partager sur le site d’Orca Guardians, article à lire ici

Orca Guardians est une toute jeune organisation mais elle fait déjà un travail phénoménal de conservation et d’étude respectueux des animaux dont pourraient s’inspirer bien des structures plus anciennes. Je connais la qualité du travail de sa directrice, Marie Mrusczok, pour avoir été volontaire avec elle au Hebridean Whale and Dolphin Trust dans les Hébrides en 2012 (articles liés). Je ne peux que recommander de s’intéresser au travail d’Orca Guardians, et peut-être de soutenir la recherche à travers l’adoption d’un des orques les plus notables de la péninsule. La page Facebook de l’organisation est ici, avec de splendides photos chaque jour !

 

2017-06-08T18:00:44+02:00mercredi 4 janvier 2017|Carnets de voyage|Commentaires fermés sur Des orques en Islande

Guide de survie à l’usage du futur spécialiste des baleines (ou de tout naturaliste en herbe)

Comme c’est une question qui revient périodiquement, je pensais développer une bonne fois pour toutes ce que je pourrais éventuellement avoir à contribuer sur les perspectives de carrière dans le milieu de l’étude des mammifères marins… Ou de toute autre « mégafaune charismatique » comme on dit. Comment devient-on éthologue / naturaliste au XXIe siècle, et quelle est la place de ces professions ? Des tuyaux, des contacts ?

Précaution habituelle : ceci ne reflète que mon expérience. Soit : mes années d’études (qui remontent à plus de quinze ans), mon contact plus ou moins proche et continu avec le milieu de la recherche, mes expériences de volontariat et d’animalier, ainsi que mes discussions avec des collègues et camarades. Ne prenez pas ça pour la vérité absolue, mais simplement comme un regard qui aspire malgré tout à une certaine synthèse.

Cruising black in white

Caveats

Salut, camarade. Alors comme ça, tu es comme moi une pouf à dauphin – heu, tu te sens l’âme d’un commandant Cousteau – pardon, tu aspires à une carrière scientifique dans la conservation ? Alors il me faut commencer par te mettre en garde sur un certain nombre de choses que tu ignores, ou sous-estimes peut-être. Les places dans le milieu sont chères ; si un seul de ces points est un dealbreaker, sache que tu vas te compliquer encore davantage la vie dans un plan de carrière qui, disons-le franchement, ne te garantit déjà pas une place. Cela nécessite une forte réflexion de ta part avant même d’envisager le « comment ». Toujours là ? Allons-y.

Les places sont CHÈRES. Non, sérieusement, vraiment, vraiment très chères. Je crois que tu ne te doutes pas à quel point. Les budgets de recherche fondent, on le sait (et ce à travers le monde), les aspirants naturalistes sont toujours plus nombreux, résultat, la compétition pour trouver un poste est simplement hallucinante. Dans les autres domaines de recherche, les postes de post-doc sont en général réservés à de jeunes docteurs le temps de trouver une titularisation ; ils en font un, trois au maximum, puis trouvent une place. Dans le domaine de l’éthologie / naturalisme, on trouve des docteurs de quarante ans qui enchaînent les post-docs depuis quinze ans – avec qui lesdits jeunes docteurs se trouvent donc en compétition pour obtenir ces places qui devraient étoffer leur CV. Cela revient à lutter contre un cadre supérieur pour décrocher un stage de collège. Le séminaire annuel de l’European Cetacean Society, c’est, je dirais, trois à cinq cents inscrits dont probablement deux tiers d’étudiants. Donc : si tu as besoin de stabilité financière et/ou morale, si tu redoutes de galérer pendant des années, interroge-toi. 

La recherche, c’est compétitif. La plupart des postes (qui sont déjà très peu nombreux) dans le domaine naturaliste se trouvent dans le domaine de la recherche, et la recherche est un milieu ultra-compétitif. L’adage américain dit « publish or perish » (et pas « persil », foutue autocorrection) : c’est le corollaire de la rareté des places. Si tu n’es pas une bête de travail et que tu gères mal la pression, interroge-toi. (Ah, et puis parle anglais, hein, ça va sans dire.)

Symphony of life

Oublie l’idée d’aller faire gouzi-gouzi aux baleines un jour sur deux. Déjà, parce que ce sont des animaux évasifs, mais surtout parce que le travail de scientifique ne consiste pas, absolument pas, à sortir régulièrement sur le terrain au contact des animaux. La science se réalise beaucoup de nos jours devant un ordinateur à traiter des données. Il existe des périodes de collecte, c’est vrai, mais l’organisation nécessite des budgets (à trouver), et cela se réalise pendant une campagne qui durera, en raison des conditions, deux mois dans l’année en moyenne. Le reste du temps, ce sera toi, un ordinateur âgé et le logiciel R. Si tu rêves d’aller au contact des animaux avant toute chose, interroge-toi. D’autres carrières sont peut-être mieux adaptées, comme guide touristique, animalier ou écrivain d’imaginaire qui profite des vacances pour faire du volontariat écologique (ahem).

Va falloir que tu kiffes les maths et les statistiques. Comme je le disais dans le point précédent, le gros de la science se fait aujourd’hui sur ordinateur avec des modèles, ce qui nécessite d’être très à l’aise avec les maths, les statistiques et l’informatique. Cet accent mis sur les stats / maths est dû à deux choses : d’une part, c’est la mode, admettons-le ; mais surtout, dans un domaine de recherche où aller sur le terrain est coûteux et les données rares, être une brute de modélisation permet d’essorer au maximum les informations parcellaires dont on dispose pour en tirer quelque chose. Alors oui, toute la science ne se limite quand même pas à ça (et tu peux éventuellement t’en tirer autrement en étant très créatif – il existe par exemple des photographes naturalistes, mais là on parle plutôt, au final, de carrières artistiques spécialisées dans un domaine particulier, et une carrière artistique pose tout son lot de problèmes propres), mais il faut savoir, en résumé, que l’image romantique de Darwin ou même du commandant Cousteau n’est clairement plus d’actualité dans le milieu scientifique. Télécharge R, fais un ou deux didacticiels et si tu as envie de te pendre au bout de deux heures, cela devrait te servir de signal d’alarme. 

Tu n’auras pas de vie personnelle. En tout cas, attends-toi à de grosses embûches. Un chercheur en construction de carrière (ce qui peut durer, comme dit précédemment, dix ou vingt ans) est amené à bouger de par le monde tous les six mois ou deux ans, à changer de vie du tout au tout (et j’entends par là passer d’un bout à l’autre de la planète), à accepter les occasions qui se présentent au dernier moment (« Chéri, tu peux poser les enfants à l’école tous les matins pour l’année et demi à venir, je pars en Antarctique ? » Et non, je ne plaisante même pas, ça peut arriver.). Gérer une relation de couple promet d’être ardu (ou alors, il faut un conjoint drôlement flexible et compréhensif, et l’être soi-même), sans parler de fonder une famille. Ce n’est pas impossible, j’en connais qui le font, mais cela nécessite une situation en titane de carbone. En plus, cette période de construction professionnelle concerne surtout des personnes âgées entre 20 et 30 ans, soit la période où l’on apprend beaucoup, en plus, ce qu’est une relation adulte. Gérer l’instabilité d’une vie de naturaliste et cet apprentissage personnel peut être particulièrement compliqué. Si ton rêve est de te marier, de t’établir quelque part avec une maison et des enfants, interroge-toi très sérieusement. 

Ironic_bowrider

Tu ne me fais pas peur, Davoust. Dis-moi juste comment faire.

Toujours là ? Okay. Eh bien, à ce stade, tu devrais du coup (si tu es malin, et il faut que tu le sois) commencer à entrevoir une vague idée de la façon de procéder : rien ne te servira davantage que d’inventer ta carrière toi-même. Dans tout milieu étrange et aléatoire (la culture, l’éthologie), celui qui réussit est celui qui sait le mieux examiner ledit milieu et voir la contribution unique qu’il peut y apporter (par son bagage, ses talents, ses passions) et que personne d’autre ne maîtrise. Il y a plus de quinze ans, ce milieu-là était à la traîne avec les outils maths / stats / informatiques ; étant geek, j’avais trouvé mon créneau notamment à travers les systèmes d’information géographique. J’étais ce type qui faisait des trucs magiques avec des ordinateurs que personne ne pigeait. (Depuis, ça a bien changé, le retard a été rattrapé, hein, trop tard, désolé.) La bonne nouvelle, c’est que, potentiellement, toute carrière et tout talent peut peut-être trouver à s’insérer pourvu que la personne soit assez passionnée et futée pour apporter une réelle contribution. J’ai une amie qui a obliqué vers une carrière dans l’observation touristique et l’étude des baleines à travers une formation en droit (la preuve, soit dit en passant, qu’on peut quand même s’affranchir des maths – mais ça reste la voie la plus indiquée). Une autre amie finance ses projets de recherche par financement participatif (et c’est une bête en communication). Voilà le genre d’intelligence dont je parle. Donc :

L’expérience prime sur tout le reste. C’est sûr, sans thèse ni diplôme scientifique, si tu veux faire de la recherche, tu vas ramer et peut-être atteindre un plafond de verre, donc le diplôme sert, mais ton but premier devrait être d’accumuler les expériences tous azimuts, dans n’importe quel domaine, à tout prix ou presque. (Voir le caveat précédent sur la mobilité, du coup.) C’est ton CV, comme toujours dans ce genre de domaine, qui va t’ouvrir les portes. Ce qui veut dire ramer au début, on l’a dit. Chaque instant d’éveil devrait être consacré à trouver ta prochaine expérience, ton prochain stage, volontariat, projet d’été. Ou petit boulot pour financer tout ça, parce que tu vas commencer bénévole, et le rester un moment, donc si tu aimes les pâtes Eco+, c’est clairement un plus.

Réfléchis de très près à ton profil. C’est injuste, en un sens, car le degré d’introspection nécessaire à cela nécessite un mûrissement qu’on a rarement à vingt ans, mais c’est la vie : creuse en toi-même, loin, pour trouver quelle est la contribution que tu veux / peux apporter, et observe le domaine pour voir comment les manques que tu y détectes pourraient recouvrir ce que tu as à offrir. (C’est la base d’une lettre de motivation, soit dit en passant.) C’est en cela que tu peux « inventer » ta carrière, même dans le domaine universitaire. Creuse ce qui t’intéresse, ce à quoi tu es bon, et que personne d’autre ne sait faire. Si tu es doué et que tu apportes une réelle contribution, tu as une chance qu’on s’intéresse à toi et que tu rencontres les bons projets. Si tu es juste un candidat de plus à avoir fait « une licence de bio parce que j’aime les dauphins », sache que vous êtes à peu près un millier tous les ans dans le même cas rien qu’en France et que donc, on s’en fout.

Hauling out

Sois dégourdi-e. Corollaire de ce qui précède. Si tu m’écris juste pour que je t’indique des adresses, en toute amitié, tu t’y prends mal. En cette époque d’Internet et de Google, des adresses, tu en trouves une pelletée en un clic de souris. Oui, ça veut dire que si tu cherches un stage, un volontariat, tu vas devoir envoyer cinquante lettres personnalisées en candidature spontanée tous les mois, et il n’y a pas de raccourci (tant que tu n’as pas toi-même tissé tes propres liens). Ça veut dire que tu devras te renseigner, lire tout ce qui passe à ta portée, te déplacer dans les séminaires, les conférences (et donc payer l’inscription et le voyage) dans l’espoir de nouer des contacts, de rencontrer du monde, cela dans le but de rencontrer la ou les personnes dont tu veux t’inspirer, peut-être travailler avec elles à moyen terme, et surtout, j’y reviens, prendre la température du milieu, regarder comment ça fonctionne, décider si ta vocation est assez forte pour y vouer ta vie avec tous les caveats exposés plus haut et réfléchir à ta contribution (tout en restant flexible).

Travaille en bonne entente. Je me sens obligé de le mettre parce que, dans l’esprit de beaucoup, « la recherche est un milieu compétitif » se traduit par « la recherche, c’est un milieu de requins ». Non, tu n’arriveras à rien en marchant sur la gueule du voisin (je crois fermement qu’on n’arrive jamais à rien en marchant sur la gueule du voisin, tout le contraire) – ta correction et ta droiture seront la preuve de ton professionnalisme, et ton professionnalisme sera la meilleure assurance que tu trouves une place qui t’épanouisse.

Bon, des ressources ? Parce que j’ai, comme tout le monde, une dette karmique envers tous ceux qui m’ont mis le pied à l’étrier, deux points de départ centraux pour commencer à creuser : l’European Cetacean Society rassemble à peu près tous les chercheurs du secteur en Europe (duh), et toutes les annonces de volontariat, de publications et de postes passent sur la liste de diffusion MARMAM (bien que je ne fasse plus de recherche dans le domaine depuis belle lurette, je lis encore tous les abstracts qui y passent). Maintenant, à toi de jouer.

Bursting_breath

Je n’essaie pas de te faire peur, j’aimerais juste que tu saches dans quoi tu mets les pieds et que seul le plus grand dévouement, seule une authentique vocation qui durera te permettront de réaliser ce rêve. En est-ce bien un, d’ailleurs ? Si tu peux dire sincèrement oui en considérant qu’aucun des caveats susnommés ne te gêne, c’est bien parti, mais sache autre chose : tu vas vieillir. (Désolé.) Tu me lis peut-être à vingt ou vingt-cinq ans, tombé sur cet article par hasard, et tu réponds peut-être un fier et fort « oui ! », mais un jour, tu auras trente, puis quarante balais. Si tu es une fille (et la probabilité est forte, vu que ce milieu est principalement féminin), réfléchis bien à, mettons, ton envie de fonder une famille un jour (la probabilité est là aussi plus forte que la question soit une pressante chez une femme) (on parle de probabilités, hein, pas d’absolu, venez pas m’embêter) – sache que, si tu attaques sincèrement cette carrière, tu risques d’avoir des problèmes à tout concilier (ne serait-ce que parce que, biologiquement, il y aura quelques mois d’indisposition au moins).

Encore une fois, rien n’est impossible. Tu es peut-être particulièrement malin (j’ai un couple d’amis naturalistes, donc ils cumulent, mais ils y arrivent, c’est bien que c’est possible ; mais il faut clairement un tempérament aventurier, détendu et pas trop casanier de part et d’autre) et puis ton profil, ton intelligence peuvent démentir tout ce qui précède. Mais j’ai envie de dire, dans ce cas, tu n’avais pas besoin que je te dise tout ça parce que tu le pressentais déjà plus ou moins, non ?

À titre personnel, cela me fait toujours réfléchir qu’avec mes activités d’écriture de fiction (je répète, de fiction) où intervient quand même beaucoup la mer (ben, Léviathan porte ce nom pour une raison), je me retrouve à parler davantage de science, de biologie marine, d’halieutique et de conservation (d’un point de vue de vulgarisation) que je ne l’aurais probablement jamais fait si j’étais chercheur (et j’en suis ravi !). J’ai aussi fait mon choix : j’étais davantage un rêveur qu’un matheux, plus un raconteur d’histoires qu’un chercheur, et c’est pourquoi j’ai délibérément obliqué vers le fait d’observer et de raconter la poésie du monde plutôt que de l’étudier.

Quoi qu’il en soit, c’est un des plus beaux métiers du monde, et je te souhaite de réaliser le rêve qui est le plus fort en toi (mesure bien toutes les implications de cette phrase). Et peut-être, qui sait, je travaillerai un jour pour toi comme volontaire. Le cas échéant, dis-le moi, s’il te plaît, qu’on trinque à ta réussite !

Pour aller plus loin, un dossier « Travailler avec les mammifères marins » – certaines adresses sont périmées mais le fond reste valide. 

2019-06-07T22:41:02+02:00jeudi 8 décembre 2016|Best Of, Carnets de voyage|5 Commentaires
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