Faire des articles littéraires en ignorant ce qu’est la littérature

3 juin 2013
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jfailOooh, Slate. Eh bien alors ? Qu’est-ce qui t’arrive ? Toi qui, d’habitude, régale les Internets multimédias par tes traductions d’articles de haute volée, par la portée de tes billets originaux que tu prends le temps de faire rédiger au lieu de céder au sensationnalisme du moment, voilà que tu cours dans le salon, te prends les pieds dans le tapis, et t’éclates les dents contre la table basse.

Dans ce billet, Catherine Bernard répercute une étude conduite par l’OCDE (étude PISA) sur les niveaux des élèves à travers différents pays en lettres et en sciences, attirant l’attention sur le fait qu’à niveau égal, les filles montrent une meilleure compréhension de l’écrit. Parce que les garçons « négligent la littérature », selon les mots de Gunilla Molloy, professeur à l’université de Stockholm, dont la source est probablement cet article, si mes recherches sont efficaces (et que la traduction de Google est à peu près valable – je ne parle pas encore suédois). Jusqu’ici, pourquoi pas. Sauf que l’article continue :

Car, précise-t-elle, les garçons ne sont pas totalement allergiques aux textes: ils lisent des BD, dévorent la science-fiction, apprécient généralement les livres d’histoire, sans même parler des manuels techniques et des brochures de jeux vidéo où ils sont tout simplement imbattables.

J’ai beau n’être qu’un garçon et donc statistiquement en retard d’un an sur la compréhension de l’écrit par rapport à Catherine Bernard, il me semble clair dans l’énoncé précédent que, donc, la science-fiction n’est pas de la littérature. C’est sûr, c’est de la fiction écrite en prose continue, ça n’a rien à voir avec le roman, c’est l’évidence même. Comme l’ont prouvé 1984, Le Meilleur des mondes, Fahrenheit 451, Frankenstein, toute l’oeuvre de Jules Verne, cela n’a aucun rapport avec la littérature, c’est… on ne sait pas quoi, mais, horreur ! Aucun rapport avec les lettres.

Je ne vais pas oser prétendre que madame Bernard n’a pas fait son boulot de journaliste en allant vérifier les sources ou même en tenant une réflexion de base sur les propos tenus par mme Molloy. Après tout, d’après sa bio sur Slate, madame Bernard était journaliste aux Échos. Un cursus dans un canard économique vous place assurément comme autorité pour parler de littérature.

Moi, je suis un peu con, puisque j’ai le malheur d’écrire de l’imaginaire, alors, n’étant pas capable de comprendre le contenu d’un rapport rien qu’en en lisant la couverture, je retourne aux sources. J’avoue ne pas m’être payé les 286 pages du bousin, mon abnégation a des limites, mais un suvol rapide des protocoles employés m’a appris deux choses :

  • Il n’est pas question de littérature mais de compréhension de textes continus (prose) et non-continus (mêlés de graphisme). 
  • Une recherche sur le mot « science-fiction » dans le rapport ne retourne aucun résultat.

D’où vient un pareil saut quantique entre le contenu même du rapport (scientifique, et donc avant tout descriptif) et des conclusions aussi farfelues ? La journaliste aurait cité comme autorité, non pas sa lecture du matériel d’origine, mais repris à son compte la lecture d’un tiers tout en lui transférant l’aura de respectabilité de l’étude ? Ils font ça, ces gens ? Non ! Non, arrêtez, je refuse d’y croire ! Monsanto sont des gens bons et Patrick Le Lay se dévoue à l’édification de son public !

Mme Molloy, dans la bouche de mme Bernard, ajoute :

Or la littérature a un grand avantage: elle apprend à changer de perspective, à se mettre à la place des personnages et tenter de comprendre leurs points de vue, leurs sentiments, leurs problématiques, leurs valeurs.

Et donc que c’est dommage que les compétences des garçons soient inférieures.

Je n’en disconviens pas.

Toutefois, il va falloir que mme Bernard et mme Molloy apprennent elles aussi à lire du texte continu. Toute fiction n’est pas littéraire. La BD, le théâtre, le jeu vidéo, le cinéma portent tous ce processus de sympathisation à un tiers, cette empathie. (Si j’étais un gros guedin, je parlerais même de composante performative de la fiction, mais je ne voudrais pas perdre les garçons fans de SF dans la salle, à commencer par moi.) La littérature a « un grand avantage », oui, et il est lié à son média : c’est celui de travailler la compréhension de l’écrit, lequel forme l’esprit à la critique raisonnée et à la dialectique, deux atouts fondamentaux dans nos sociétés complexes. Mais on s’y forme très bien aussi en lisant des manuels de droit.

En revanche, visiblement, pour les manuels d’économie, c’est moins sûr. Cela n’évite pas à mme Bernard deux amalgames stupides (la SF comme littérature et la valeur perfomative de la fiction), difficilement pardonnables à une revue aux ambitions de Slate et – théoriquement – un peu immergée dans la culture geek, quand même. Il est une vérité solide dans le cas de l’apprentissage de la littérature et de l’écrit, que connaissent tous ceux qui ont un jour approché un livre à moins de trente mètres : peu importe ce qu’on lit, l’essentiel, c’est de lire avec plaisir, car c’est là que l’étincelle s’allume, et que l’on passe, un jour, des novelisations de Doom à Friedrich Nietzsche. Et State, qui se targue de réfléchir aux évolutions de la société, pourrait fortement bénéficier d’une bibliothèque bien fournie en SF plutôt que de laisser publier des indigences intellectuelles pareilles.

Le genre de l’orque

13 mai 2013
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Par Chris huh, licence CC-By-SA

Un petit sujet pas polémique, tiens (enfin, je ne crois pas), mais qui revient assez régulièrement sur les réseaux sociaux, du coup, comme pour toute question récurrente, je m’efforce d’en faire un article pour placer toutes les informations au même endroit.

Ce dont il est question :

orque_genre_discussion

Si vous avez lu Léviathan, je parle des orques au masculin. Résolument. Pas les orcs à la Tolkien, hein, les trucs noirs et blancs qui figurent là (/^ – |^ – rhaa zut, en haut à droite, quoi).

Ce mot a toujours représenté une des savoureuses « difficultés » de la langue française. (Il figure d’ailleurs dans le Jouette, outil tellement indispensable que les vieilles versions montent à 200 euros en occasion.) Si l’on consulte la bible du français, le Trésor de la Langue Française Informatisé, on lit que

orque_tlf

… orque est un substantif féminin. (Ce que confirment tous les dictionnaires modernes). Sauf que. Piquons un vieux Robert1 :

 orque_robert

Le genre du mot a toujours été un peu flou. J’avais un vieux Larousse (si ma mémoire est bonne) qui, d’ailleurs, ne se mouillait pas et donnait les deux genres. Or, récemment (il y a quelques années), l’Académie Française a tranché : comme le reflète le TLF, orque est féminin.

Sans vouloir être mauvaise langue (tout en l’étant complètement quand même), quand on voit les récentes néologisations absurdes de l’Académie (mél, cédérom), on peut songer que la décision prise était forcément la mauvaise.

Toutes les années où j’ai travaillé au contact des orques, en captivité puis en biologie marine, tout le monde parlait des orques au masculin. Les rares à employer le féminin suscitaient un moment d’arrêt autour d’eux, comme s’ils venaient de dire « un voiture » ou « une pain ». Je ne prétends pas que nous avions raison dans notre usage, mais c’était notre usage et, de ce que j’en ai vu, il était répandu.

Je le conserve donc résolument à l’oral comme à l’écrit, parce que je considère qu’à travailler près d’eux, à les étudier (je fais ici référence aux scientifiques que je côtoie), on décide mieux du genre d’un terme qui représente une réalité quotidienne et tangible, que reclus à décider qu’« e-mail » deviendra « mél » alors que le parfait « courriel » québécois existe. Les écrivains ne subissent pas leur langue, ils l’utilisent, contribuent à la façonner, la recréent même parfois, et chez moi, les orques seront toujours de genre masculin. Tant pis si, depuis, les dictionnaires ont décidé que c’était un barbarisme.

  1. Ce scan est piqué à ce site, qui propose des compléments d’information sur la question.

Un type peu recommandable

6 mars 2013
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Il va falloir expliquer aux dirigeants de Pizza Del Arte que si l’on veut faire honneur au patrimoine italien, même si ça sent le factice, il faut se rencarder un brin :

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Italo Calvino, okay, bien évidemment, écrivain, oulipien, respect. Erri de Luca, bien sûr aussi.

Mais Savonarole ? Savonarole, le fanatique ravi par le Bûcher des Vanités, qui condamnait Pétrarque, Botticelli, Boccace ? Je serais l’un des deux géants précités, je l’aurais sévèrement mauvaise d’être cité à côté. Je veux bien qu’une pizza avant un film ne soit pas le lieu pour un débat philosophique ni même une dissertation historique sur les intentions du gugusse en question (… dont la théocratie florentine se voulait démocratique – si l’on veut…), mais quand même, ce n’est pas comme si l’Italie manquait tant de grands noms pour cette fresque débile et moche qu’il faille absolument citer celui-là. Tant qu’à faire.

Demain, chez Buffalo Grill, le nom du général Custer à côté de celui de Mark Twain.

La cour des petits

28 février 2013
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Par contre, ça c’est un bon mot d’ordre

Donc Stéphane Hessel est décédé hier, à l’âge de 95 ans. Son petit manifeste, Indignez-vous, est devenu le succès d’édition que l’on sait ; son livre se trouve en bonne place sur ma pile où figurent entre autres Getting Things Done, un an de retard de Courrier International et The Four-Hour Workweek au titre d’ouvrages sérieux à lire à la place du coupable Canard PC… J’avoue que je l’ai à peine entamé, je suis dans Le Japonais pour les Nuls. (Peux pas avoir l’air intelligent partout.)

Comme toujours à la disparition d’une personnalité devenue médiatique, si l’on excepte bien entendu les hommages plus ou moins vibrants, plus ou moins bien formulés, Internet et les réseaux sociaux se sont transformés en cour de récré ; qui pour des petites phrases plus ou moins bien trouvées (mais admettons : l’humour, quand il se conjugue au talent, justifie presque tout), qui pour proclamer haut et fort qu’il n’en a rien à foutre. Indépendamment du fait que, BREAKING NEWS, le monde entier se fout que vous vous en foutiez, cet homme avait probablement une famille très attristée par la disparition d’un proche et que proclamer que ça en touche une sans remuer l’autre lol-que-je-suis-marrant, en plus d’une absence de sensibilité, me semble montrer d’un certain manque de discernement quant aux occasions de se taire. Sans compter que la plupart des morveux qui lolent aujourd’hui de la mort d’Hessel n’auraient pas eu le premier gramme de courage qu’il fallait pour résister pendant la guerre. Alors je ne sais pas, je n’y étais pas, hein, mais je sais aussi que, malgré tout ce que je peux me raconter sur ma bravoure, je ne saurais affirmer en mon âme et conscience que je l’aurais assurément eue, cette bravoure, justement parce que, grâce à des gens comme lui, les types comme moi n’ont heureusement pas à se poser la question.

Mais passons. Internet as usual. 

Par contre, que sa mort génère une telle vague de détestation primaire me rend particulièrement perplexe. Qu’on désapprouve son essai, sa glorification médiatique, qu’on s’interroge sur cet immense succès en librairie, qu’on évite de canoniser l’homme pour replacer plutôt son propos dans un contexte, eh bien, pourquoi pas. C’est faire preuve d’esprit critique. En revanche, je ne peux m’empêcher de m’interroger sur la haine purement gratuite à son encontre. Comme si, après qu’un succès s’est construit sur son bref livre, il devenait nécessaire de dénigrer la personne, peut-être par jalousie, mais je pense surtout, si je connais bien mon Internet, que c’est par simple espoir de se donner l’air malin, franc-tireur, intellectuel – en bref, pour exister. « Ah ah, je ne suis pas un suiveur, moi, je suis contre, je provoque. » Fifteen seconds of fame. Sauf qu’il ne s’agit pas là de débattre, il s’agit juste de créer du vent, de privilégier l’effet immédiat, le bon mot, le créneau d’opinion arraché au sprint, avec bonus pour contradiction primaire. Prendre le contrepied de l’opinion générale, et même de la décence, jusque parce que c’est le contrepied, ne suffit pas à rendre intelligent, ni même à en donner les apparences. C’est simplement privilégier, comme le connaissent les vieux aficionados de Cyberpunk, le style à la substance – et cela n’a évidemment pas de quoi réjouir.

Comme me l’a confié avec bienveillance un animateur d’atelier d’éloquence au collège – conseil qui m’a sauvé la vie à plusieurs reprises -, n’est pas Pierre Desproges qui veut.

Douceur et volupté

28 janvier 2013
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D’habitude, je les ignore. Là, j’en ai trop reçu d’un coup. Donc ça m’a énervé, et j’assume.

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Je nourris même le fol et déraisonnable espoir que ça puisse servir d’avertissement – fol et déraisonnable, oui, voilà, je sais. Bref. Circulons.

Les tartuffes de la liberté

26 septembre 2012
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J’aimerais bien être d’accord.

J’aimerais bien vivre dans un monde rigolo où on serait tous gentils et où on paierait nos concombres avec des haikus.

J’aimerais bien aimer les dits « représentants du public », la Quadrature du Net en particulier. Leur dénonciation des absurdités d’Hadopi était salutaire, leur combat contre ACTA carrément d’utilité publique. Seulement voilà, comme tous les groupes de pression, il vient un moment où leur militantisme devient de l’extrêmisme, leur fermeté de l’aveuglement.

La mission Pierre Lescure, chargée d’auditer le délabrement de l’économie culturelle et l’inefficacité d’Hadopi, a commencé aujourd’hui (si vous vous sentez d’âme à descendre dans la fosse aux lions, le « blog participatif » – oh le joli pléonasme – est à l’adresse http://culture-acte2-participer.fr/) .

Or, les représentants du public ont été très colère, ils ont tapé gros poing sur table, et ils ne participeront pas à cette « caricature de débat démocratique » (voir cet article). Peu importe que Lescure ait dit qu’Hadopi devait changer de rôle. Peu importe que Lescure ait dit que faire la guerre au piratage était ineffcicace. Peu importe, surtout, que Lescure ait dit qu’il fallait trouver une façon de légaliser les échanges non-marchands. (Vous avez remarqué, d’ailleurs, le glissement sémantique ? Piratage est devenu échange non-marchand. Comme la beuh qui est une « drogue récréative », c’est mignon, planons dans la cour de récré en jouant à la marelle, collons du THC dans les Haribo.)

Bref. Quel est le crime de Lescure pour, telle Rome, être l’unique objet d’autant de ressentiment ?

Il a exercé (au PASSÉ) des fonctions chez Vivendi, et il « aurait tissé » des liens avec les producteurs de la culture.

Hey, bande de bozos, c’est qui qui la produit, la culture, si ce n’est les producteurs, HEIN ?

Demain, je vous propose ma crémière pour diriger les débats, au moins, elle sera neutre. Probablement incompétente, mais neutre. (Salut à toi, ma crémière, si d’aventure tu passes ici, ça n’a rien de personnel, hein.)

En résumé, nous avons des chantres de la liberté, de l’ouverture, du dialogue et du collaboratif (que je hais ces termes) qui refusent tout simplement d’aller discuter pour délit de sale cursus. Même pas quitter la table de négociations en tapant du poing sur la table, même pas exprimer publiquement sa méfiance : nan, on y va pas picétou, na.

Quand on a une vision à défendre, quand on se prétend représenter un groupe d’intérêt, le premier travail, c’est d’aller discuter. De comprendre la vision en face et de faire avancer les choses, bordel. Au lieu de ça, ces soit-disants « représentants du public » se comportent comme des gosses gâtés, dans un geste qui fleure bon l’opération de com’, parce que tous les groupes de pression, comme TOUS les métiers en rapport avec le public, au bout d’un moment, sont obligés de défendre leur fonds de commerce1. En claquant la porte au bec de Lescure, ils attirent sur eux exactement le même genre de soupçons dont ils l’accablent : privilégier leurs intérêts et leur image au détriment de leur mission. Refuser le débat de manière frontale, c’est se condamner. Et, avec toute la haine que je voue à Hadopi, avec toute la consternation que m’inspirent les mesures anti-piratage, avec tout l’espoir que je mets dans la réalisation, un jour, d’une taxe prélevée sur les abonnements Internet pour compenser le manque à gagner généré par le piratage au lieu de dépenser des millions dans une guerre inefficace, ce genre de connerie bravache me fait jeter la Quadrature avec l’eau du bain.

J’aimerais juste que ces mecs-là me disent, chiffres et études économiques et sociologiques sérieuses à l’appui, comment ils comptent rémunérer équitablement la chaîne de la culture – du créateur au diffuseur – au lieu de brosser l’internaute dans le sens du poil parce que, un jour, ça pourra lui faire gagner des sièges à l’assemblée.

Puisqu’on parle de sièges à l’assemblée : le parti pirate – yo yo une bouteille de rhum, lançons-nous à l’assaut des méchants capitalistes qui nous empêchent de DL Game of Thrones impunément pendant que des gens meurent partout et que la planète crève sous les déchets de la société consumériste, c’est vrai, il y a des priorités dans la vie – montre son vrai visage en Allemagne. Julia Schramm, membre dudit parti, qui prône que mais non mais non le piratage ne fait pas baisser les ventes, ne génère pas de manque à gagner, ne réduit pas la sphère économique de la culture, Julia Schramm donc, fait activement la guerre aux vilains internautes qui ont l’outrecuidance de mettre son nouveau livre (pour lequel elle a reçu une avance de 100 000 euros – pour information, les tarifs moyens pratiqués dans l’édition spécialisée de fantasy et SF sont 50 – pas de faute de frappe, cinquante - fois moindres) en partage. Faites ce que je dis, faites pas ce que je fais. Plus encore que la vente pyramidale ou la réalisation de blogs à succès sur comment réaliser un blog à succès, défendre le piratage ressemble à la manne communicative du XXIe siècle, un fonds de commerce que certains exploitent sans vergogne, aux antipodes de toute idéologie sincère (car ça existe aussi), pour se ramener un bon gros tas d’audience constitué d’une grande part de rastas de canapé, et qui donne en prime le rôle du gentil.

Il y a des jours où faire ce métier vous consterne, à tel point que, pour des raisons de sauvetage de ma joie de vivre, j’envisage bien de me couper totalement des nouvelles du monde de la culture et d’arrêter d’en parler à jamais.

Histoire de bien terminer cette diatribe dans la popularité la plus totale, rions un peu avec pas même un soupçon de mauvaise foi.

Et maintenant, shields up.

(Merci à Thomas Bauduret pour avoir relayé l’info sur Schramm et dont le commentaire m’a soufflé le titre de cet article.)

  1. Sauf moi, auguste lectorat, car je suis évidemment différent. Trust me. Blague à part, si je me souciais vraiment d’image, je ne commettrais pas des articles comme celui-ci qui me valent les insultes des imbéciles.

La guerre aux OGM est déjà terminée

20 septembre 2012
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Ce n’est pas parce qu’on est halieute qu’on ne ne s’intéresse jamais à ce qui se passe sur la terre (l’endroit d’où ils bennent des nitrates dans les cours d’eau, ce qui suscite des marées vertes dans NOS baies et NOS estuaires, et des produits chimiques qui créent des poissons à trois testicules et font des trous dans la couche d’eau zone). L’halieutique, c’est aussi de l’agronomie, et savoir différencier un cabillaud d’une morue (il y a un piège dans cette phrase) ne suffit pas, je suis également tenu par la Charte Secrète des Ingénieurs Agronomes de savoir différencier le ray-grass anglais de l’italien sous peine d’être lapidé à coups de figues bio par une foule de stagiaires en génie de l’environnement.

Bref, tout ça pour dire qu’on se tient au courant, quoi.

Alors, les OGM défrayent la chronique depuis une quinzaine d’années (souvenirs, souvenirs, ma première nouvelle « sérieuse », mais non publiée car pas au niveau, parlait du sujet). Défendus comme une solution de production optimale par les uns, critiqués pour leur potentielle toxicité, l’opacité entourant les études et leurs financements, les impacts génétiques et économiques par les autres, ils ont vite appartenus à ces dossiers où il est très difficile d’obtenir une information sûre, encore plus quand on n’est pas du milieu (c’est-à-dire avec l’accès aux journaux scientifiques et les nerfs assez solides pour supporter des lignes telles que CI 2.64 [2.12, 3.5, p < 0.01] sans décéder aussitôt d’ennui profond).

Et là, le Nouvel Obs tient un scoop. La réponse tombe en gros titres : « Oui, les OGM sont des poisons ». Tous les rats nourris au maïs OGM développent des tumeurs grosses comme le poing : c’est avéré, cela lève l’indétermination. Point. Que dit exactement l’article ? Je n’en sais rien, je ne l’ai pas, et je n’ai pas de raison de douter de la rigueur des journalistes du support, comme des scientifiques derrière cette étude. Ayant toujours des contacts dans le milieu agronomique, je voudrais essayer de remonter à l’article source, tant qu’à faire. Le problème dans le cas des études de toxicité, me rappelait un ami et chercheur pas plus tard qu’hier, c’est l’exposition à des doses vraisemblables. La charcuterie provoque le cancer du côlon ! … si vous ne bouffez que ça pendant un an et la laissez approcher de sa date de péremption à chaque fois. Je suis donc curieux du protocole et de l’étude pour savoir exactement ce dont il retourne.

Alors, je ne défends pas les OGM. Monsanto est une entreprise dont, pourrions-nous dire, l’éthique pourrait être critiquable (hop, esquive des avocats, merci). Je n’ai pas d’opinion sur les impacts environnementaux et la santé car c’est toujours resté très flou – jusqu’à cette étude, manifestement. Je sais en revanche une chose, c’est que les OGM rendent les agriculteurs esclaves d’une entreprise et soulèvent les questions de brevets sur le vivant, deux questions auxquelles je suis fortement hostile, ce qui suffit à me placer dans le camp des « contre » – mais plus par question de choix de société que de santé. À la limite, ce qui me choque le plus dans cette étude n’est pas tant ses résultats, que le secret paranoïaque dont elle a dû s’entourer par craintes de sabotages. Cela nous entraînerait trop loin pour un article pareil et je vois le compteur de mots de WordPress s’affoler alors on va en rester là, mais s’il est bien un symptôme des dangers de notre monde, c’est celui-là.

Mais je vais te dire, auguste lectorat : en fin de compte, les cas particuliers, on s’en fout. L’opinion, aujourd’hui, a toujours plus raison que la vérité. Car, avec un tel article, un tel résultat, la boîte de Pandore est ouverte. Je n’oublierai jamais une des paroles de mes maîtres en halieutique (en halieutique on dit maître et pas prof, comme chez les Jedi, oui madame) : « les opinions publiques ne comprennent pas ce qui est complexe ». C’est une parole dure, mais hélas très vraie.

Le problème en sciences, et surtout dans de tels dossiers où se mêlent de colossaux intérêts privés et des questions de santé publique, c’est qu’il est très difficile d’atteindre un semblant de rigueur. L’environnement, le développement, font jouer des problématiques qu’il est impossible de résumer en une ligne de statut sur Twitter, un micro-trottoir de 2’30 pour le journal de TF1 ou la chronique d’Éric Zemmour, ce qui conduit forcément à des généralisations abusives qui, dans ces domaines, tiennent de la contre-vérité. La presse s’en tire un peu mieux, surtout quand elle a le loisir de produire des dossiers longs, mais elle est tout aussi tributaire de l’érosion de l’attention et du goût pour le sensationnel qui caractérise une large partie du public au XXIe siècle.

Alors, l’étude ? Rigoureuse ? Critiquable ? Cela n’a plus aucune importance.

À supposer que l’étude et l’article tempèrent les résultats et exposent, même de façon didactique et claire, quelques réserves, elles tomberont aux oubliettes, auguste lectorat. Je te le prédis. La guerre aux OGM est déjà terminée, de la même façon que la vache folle a fait exploser l’industrie de la viande bovine pendant des années. Je voyais déjà ce matin l’info devenir virale sur Facebook. Peu importent d’éventuelles réserves de principe sur les résultats, les cas particuliers, la complexité. Ce n’est pas un regret, c’est un constat : après un tel pavé dans la mare, impossible et inutile d’apporter une contradiction raisonnée (non pas qu’elle soit forcément nécessaire, les pro-OGM ont eu largement leur voix au chapitre et l’oreille des dirigeants). L’opinion publique sera ralliée à une seule et même cause : les OGM, c’est dangereux. Et les théoriciens de la conspiration – qu’ils aient raison ou pas – résumeront toute tentative de contradiction à un simple « oui, c’est parce que vous êtes avec eux ». Plus personne n’en voudra, n’en achètera. Et, à tort ou à raison, c’est aujourd’hui ce qui sonne le glas des produits.

Coïncidence ? Le 30 août, un cadre de chez Nestlé arguait que les OGM n’étaient pas nécessaires pour nourrir la planète (tandis que la branche américaine combat l’étiquetage de ceux-ci sur les emballages, mais tout va bien). « Nous écoutons ce que veut le consommateur. S’il n’en veut pas dans les produits, nous n’en mettons pas. » (source).

J’extrapole peut-être un peu, mais y en a qui commencent déjà à sentir le vent des boulets.