Ignorer la précarité des auteurs conduira la langue française à disparaître

Image d’origine Gunnar Ries [CC BY-SA 2.0]

Ça va, tu es bien installé, auguste lectorat ? Déjà les vacances, ou en tout cas bientôt, avec le sapin, la détente, les cadeaux, tout ça ? Bon, c’est cool, parce que pour le dernier article sérieux de l’année avant la coupure annuelle, j’annonce, je vais te péter un peu le moral. Mais il faut, parce qu’il y a des idées qui me chatouillent depuis un moment, surtout à mesure que je voyage et vis de plus en plus souvent à l’étranger. Rendons d’abord ce qui appartient à qui de droit à, heu… bref. Samantha Bailly (autrice et présidente de la Charte des auteurs jeunesse ainsi que de la Ligue des auteurs professionnels) disait l’autre jour :
Voilà voilà. Pour résumer mon avis en deux mots (ou plutôt 280 caractères) :
Au bout d’un moment, il y a une équation simple. Si tu peux vivre de ton métier créatif, c’est parce que deux conditions se rencontrent :
  • Tu as assez de public pour générer du revenu
  • Le système te laisse le faire, voire t’y aide, mais dans tous les cas ne te pète pas les genoux à coups de barre à mine
J’aime assez combien on se glorifie de la francophonie, mais hélas, trois fois hélas, voyagez un peu et constatez combien cette belle illusion ne tient absolument pas dans les domaines de la culture populaire (dont l’imaginaire représente une part écrasante – coucou Star Wars, Marvel, Game of Thrones, Harry Potter etc.). La culture dominante, comme presque toujours, est de langue anglaise, et là-dedans, américaine. Je m’esbaudissais cette année de trouver Maurice Druon dans une petite librairie australienne en rayon fantasy (yeah), mais dire qu’il fait figure d’exception est un aimable euphémisme. Coucou les pouvoirs publics, j’ai une putain de révélation qui va vous asseoir, accrochez-vous : les effectifs du public francophone n’ont aucune mesure avec le public anglophone. Ouais, je sais, c’est puissant, mais j’ai fait des études, c’est pour ça. Un public plus vaste entraîne mécaniquement un marché plus vaste et/ou plus rentable, et aussi davantage de moyens (où sont le Doctor Who, le Game of Thrones de la télé française ?). Donc, tu veux protéger ton marché culturel, tu l’aides un peu, ne serait-ce qu’en ne le matraquant pas avec des cotisations qui doublent du jour au lendemain ou en le laissant dans l’expectative quant aux changements de régime fiscal. Il y a un truc capital à piger aujourd’hui : la mondialisation va dans les deux sens. C’est-à-dire, on reçoit la culture anglophone, mais évidemment, le public va aussi vers elle. Et mécaniquement, après, à la louche, vingt ans d’accessibilité du cinéma et de la télé sur les réseaux pirates (soit une génération), on constate une aisance toujours plus importante du public français avec la langue anglaise. L’attitude des années 90 « jamais je regarderai un film avec des sous-titres, c’est trop chiant » est devenu aujourd’hui « jamais je regarderai un film doublé, c’est trop naze ». Ce qui veut dire que, mécaniquement, on sera de plus en plus nombreux à pouvoir écrire en anglais. On peut faire ce choix pour des raisons esthétiques, mais on peut aussi le faire pour des raisons économiques, parce qu’on en a marre du marché de niche et qu’on a un peu d’ambition pour la portée de son art (c’est pas forcément un mal, l’ambition). Quand je me suis mis un peu à la musique à côté, la langue de ma communication ne s’est pas posée un seul instant : c’était l’anglais, parce que, tu fais de l’électro et tu veux communiquer en français, HAHAHA, non, sérieusement ? Je vais te le dire très clairement, auguste lectorat, et avec des gros mots : cet état de choses, ça me fait chier. J’ai parfaitement conscience que le dire n’y changera rien. Mais j’entends constamment des jeunes, y compris dans les cursus de traduction, m’expliquer que, quand même, l’anglais, c’est plus cool, on peut dire plus de trucs, c’est plus explicite (hint : absolument pas, mais c’est un autre débat) et que le français c’est ringard. Ça n’est pas nouveau, mais si on sape et démotive méthodiquement les auteurs, c’est l’assurance progressive de voir toutes les forces vives lâcher le français pour aller vers les terres plus vertes de la langue anglaise. Or : ce phénomène est déjà en cours. Encore une fois, je ne dis pas que tous les auteurs français qui ont fait le choix d’écrire en anglais le font pour ces raisons ; ce peut aussi être un choix esthétique. Mais la raison économique existe aussi, déjà, maintenant, la possibilité est réelle, et si on n’agit pas – genre en foutant la paix aux auteurs, juste, pour commencer –, c’est l’assurance d’accélérer encore la fuite des cerveaux. Or une langue sans auteurs, c’est une langue morte. Aussi simple que ça. Le Québec l’a parfaitement compris, par exemple, en subventionnant son industrie littéraire pour lui permettre de résister et de faire vivre sa langue face à l’anglais. Avec un très beau succès, dirais-je en plus. Pour ma part, il y a vingt ans, je me suis posé la question de la langue dans laquelle j’écrirais, étant à peu près capable de faire les deux, et j’ai opté pour le français. Un choix que je refais à peu près tous les cinq ans, résolument, parce que le français est une langue puissante, nuancée, évocatrice, créative, et qu’on peut lui faire faire des trucs de malade ; parce que j’ai aussi envie de croire en un imaginaire de langue française fort et fier capable d’offrir autre chose que les importations américaines, que c’est le pays où je suis né, et que bon, tout simplement, j’ai envie de lui être fidèle – ainsi, et ça n’est pas anodin, qu’à toi, auguste lectorat, qui me suis fidèlement. Mais je t’avoue qu’il y a certains jours où c’est plus difficile que d’autres de résister à l’envie de faire un gros fuck – en bon anglais dans le texte – à tous ces énarques. Allez, j’arrête la diatribe ici, mais il est probable que je l’étudie plus en détail ; gardons cela dans un coin de notre tête, qui est ronde, alors où se trouve le coin… ? Bref, demain, c’est le message annuel de déconnexion, mais les bisous n’attendent pas le nombre des heures, alors, déjà, par anticipation : bisous.
2018-12-21T09:05:37+02:00jeudi 20 décembre 2018|Humeurs aqueuses|5 Commentaires

De la porte NON DIMENSIONNELLE comme avancée science-fictive majeure

Aïeuh.

Une réflexion parfaitement aléatoire mais qui m’a amusé l’autre jour : quand je découvrais, à grands renforts de Canal Jimmy et d’un ami qui enregistrait religieusement tout sur Sky grâce à sa parabole pour me faire des COLIS DE VHS MA POULE (eh ouais, c’était avant le partage par Internet et toutes ces technologies de zazou), quand je découvrais, donc, la licence Star Trek dans tout ce qu’elle a de chouette à l’ère moderne (The Next Generation en tête), forcément, je m’efforçais de partager la Bonne Parole auprès de mon entourage. Le geek en moi était totalement fasciné par l’esthétique du LCARS (les interfaces tactiles de l’Enterprise), l’usage du moteur d’Alcubierre, et j’étais profondément marri quand mon entourage supposément bienveillant et intelligent me faisait à un moment cette réflexion : « Ouais, bon, c’est sympa ton truc, mais leurs portes, là, c’est un peu abusé, non ? Elles s’ouvrent comme par hasard quand l’équipage veut les traverser, c’est quand même bidon, haha. » (Alors le moteur à distorsion, les extra-terrestres surpuissants façon Q, Data l’androïde, les phasers, TRANQUILLE, mais toujours, bordel, on me parlait à un moment de ces foutues portes. C’est à ça que vous comprenez que je suis le dangereux déviant dans cette famille.) « Euh… Nan… disais-je, soudain saisi d’un élan d’éloquence rare. Mais bon, tu vois, ils ont une technologie avancée, hein, alors les portes, elles détectent quand les gens veulent les traverser, et elles s’ouvrent quand ils s’en approchent, mais si… genre… t’es en train de discuter avec quelqu’un… Que tu restes juste devant… » À ce stade, je rougissais de plus en plus, souvent : « Euuuuh, elles s’ouvrent pas. — Mouaiiiiis. » Et par ce simple mot, toute la morgue du monde s’abattait sur moi en un tombereau de rêves spatiaux brisés. (Un jour, je vous raconterai comment j’ai formé en école d’ingénieur une association visant à construire l’Enterprise-C, la classe Ambassador étant quand même l’une des plus chouettes qui aient été conçues, mais c’est une toute autre histoire.) Eh bien, tu sais quoi, auguste lectorat ? L’autre jour, donc, quand je réfléchissais (je réfléchis le mercredi, pas davantage, c’est fatigant), je me suis dit que ça faisait bien dix ans que personne, absolument personne, ne m’avait sorti ce genre de réflexion sur les portes automagiques de Star Trek ou de la SF de manière générale. Et tu sais quoi ? Parce que ça n’étonne plus personne, effectivement. En une époque où les algorithmes de reconnaissance faciale sont à la disposition de tous sur un terminal qui tient dans la main, où des discussions à haute voix avec des assistants vocaux deviennent la norme et où l’on compare, le plus naturellement du monde, les bénéfices des différentes IA (Alexa ? Siri ? Cortana ? HAHAHA non pas Cortana je déconne), ça n’abracadabrate plus personne (du verbe abracadabrater, je vous défie de le prononcer à haute voix comme de l’orthographier correctement du premier coup) qu’il puisse y avoir, après tout, hein, une fucking porte intelligente qui s’ouvre quand elle détecte tes intentions. Détection de démarche et de la vitesse, après tout, c’est pas si difficile. Et devine quoi ? Une équipe de chercheurs l’a fait. YEP, pour 1000 dollars, tu peux changer ta porte idiote à cellule qui s’ouvre pour un oui ou pour un non, par une porte intelligente à lidar et tous ces bidules, qui ne s’ouvre que pour un oui. (Cette phrase est étrangement dérangeante.) C’est quand même à ce genre de petit détail idiot qu’on vit dans un monde de science-fiction. Et cela explique peut-être pas mal de choses sur l’acceptation des évolutions technologiques par le grand public (et, par extension, de la SF). Un vaisseau spatial qui quadrille la galaxie (techniquement, le quadrant, mais bon, quadriller un quadrant, c’est moche) à trois mille fois la vitesse de la lumière, pas de souci, mais une porte intelligente ! Quoi ! Pas possible. Je connais la porte, elle s’ouvre comme ça, regarde, je la pousse ou la tire, et quand elle coulisse, je la regarde quand même un peu de travers, parce que c’est bizarre. Eh bien voilà. La porte intelligente est une avancée de premier plan dorénavant acquise dans l’inconscient collectif. Je suis quand même un peu dépité, j’aurais préféré qu’on hiérarchise un peu mieux nos priorités en tant qu’espèce et qu’on commence par le moteur d’Alcubierre, mais bon. Je vais prendre la porte, je suppose.
2018-11-06T17:27:58+02:00lundi 12 novembre 2018|Humeurs aqueuses|17 Commentaires

Roi maudit de la fantasy en France ?

Or doncques, auguste lectorat, je suis en Australie en ce moment, et je me promène l’autre jour dans une libraire d’un joli petit village des collines situées dans la grande, grande périphérie de Melbourne (45′ de voiture au bas mot). Une chouette boutique, pas petite mais pas immense non plus, et pas non plus dans un centre urbain regorgeant de geeks au mètre carré – bref, le rayon imaginaire était tout au plus deux fois plus large que la photo ne le montre. Or, quel ne fut pas mon ébahissement en tombant sur :

« Les Rois maudits », de notre grand et national Maurice Druon, au rayon FANTASY, bon dieu, entre Sara Douglass et David Eddings. Et avec un blurb de George R. R. Martin : « Le ‘Game of Thrones’ original ».

Alors, deux réactions sanguines, sur le moment, quand même.

Déjà : a) wouaaah, c’est quand même génial que ces livres soient disponibles là, dans ce rayon (alors que c’est du roman historique), vive la France, et vive Maurice Druon, qui a dépassé les frontières, dont les livres ont été repris avec des couvertures tout à fait raccord avec le genre, accrocheuses, susceptibles d’intéresser de nouveaux lecteurs. Vraiment, génial, et intelligent d’un point de vue éditorial.

Ensuite, b) MAIS QU’EST-CE QU’ON FICHE EN FRANCE, BON DIEU ?

Bragelonne a ressorti « Les Mémoires de Zeus »1 et c’est une vache de bonne idée ; Martin cite en effet régulièrement Druon en entretien comme inspiration pour « Game of Thrones ». Maurice Druon, de l’Académie Française, c’est un diable de grand monsieur, co-auteur du « Chant des Partisans », et son œuvre forme une passerelle rêvée pour nos genres et l’acceptation qu’elle lutte toujours pour acquérir auprès des élites qui traitent l’imaginaire de sous-littérature par totale ignorance.

J’ignore si l’initiative de Bragelonne a rencontré le succès espéré / qu’elle méritait. En fait, j’ai l’impression qu’on parle assez peu de Druon, de manière générale, et de son influence sur des auteurs centraux de la fantasy. Les barrières des genres sont encore diablement étanches ; Druon étant un auteur « respectable », on rechigne (sauf Bragelonne) à l’associer aux mauvais genres. De façon plus large, combien de classiques de la SF et de la fantasy devenus « respectables » republiés en collections blanches, sans l’étiquette, surtout, parce que ça fait peur à la dame et au monsieur propres sur eux ? 1984, Le Meilleur des mondes, À la croisée des mondes… Si mes droits d’auteur avaient augmenté d’1% chaque fois que quelqu’un me répondait en parlant d’une des œuvres s-citées « ah mais ça c’est pas la science-fiction, c’est de la littérature« 2, je toucherais 1200% à chaque bouquin et on saurait fichtrement pas comment gérer ça, et qui a donné 1% à Davoust à chaque fois, c’est quoi encore cette idée stupide ? Bref.

J’ai quand même parfois l’impression qu’en France, on préfère parfois que les jeunes ne lisent pas plutôt qu’ils risquent de lire des trucs qui les amuseraient, genre de la SF et de la fantasy, et que – horreur ! choc ! – ils puissent, genre, attraper le virus de la lecture. Bon dieu, laissez les gens lire ce qu’ils veulent, tant qu’ils lisent ! Ne venez pas vous plaindre qu’ils « ne lisent pas » si vous froncez le nez dès qu’ils prennent une novelisation de World of Warcraft. Aujourd’hui WoW, demain, quoi ? Tolkien, peut-être. Diantre, Maurice Druon ! Pour ma part, j’ai approché Balzac passé vingt ans, et ça n’est absolument pas les cours de français avec, à de rares exceptions près, leurs analyses stériles, entièrement dénuées de la moindre notion de joie, qui m’en ont donné envie ; c’est mon parcours de rebelle secret à aller chercher du plaisir (ouh le vilain mot) qui l’a remis sur ma route, à une époque où, en plus, j’avais peut-être la maturité pour apprécier.

Les passerelles entre littérature générale et imaginaire sont innombrables, et plus je voyage dans le monde anglophone, plus j’ai l’impression que le monde entier l’a plus ou moins compris, sauf nous.

  1. Merci à Emmanuel Tollé qui a signalé une erreur dans la première version de cet article : je citais « Les Rois maudits », que Bragelonne n’a en réalité jamais repris.
  2. Et ma main dans ta tête ne sera pas une gifle, mais de l’éducation.
2019-06-03T11:39:36+02:00mardi 14 août 2018|Humeurs aqueuses, Le monde du livre|23 Commentaires

Internet et l’âge d’or de l’agitprop

L’article sur Internet et l’économie du scandale a généré un certain nombre de réactions positives (et en même temps assez désabusées), ainsi que des débats productifs sur : à quoi nous servent tous ces réseaux, en vrai ? En ce moment, tandis que j’écris allègrement La Fureur de la Terre en ne consultant mails et réseaux qu’une fois par jour, je n’éprouve absolument plus la compulsion de vérifier ce que je peux bien avoir raté dans le vaste monde ; au contraire, je savoure un silence tel qu’on n’en connaissait qu’en une ère pré-Facebook. Cependant, encore une fois, il y a aussi de belles choses, bien sûr, à naître de ces lieux. Merci, sincèrement, auguste lectorat, d’en faire partie. Mais les possibilités que ces médias œuvrent pour des fins néfastes semblent tellement prééminentes, surtout par les temps qui courent, qu’on peut s’interroger, au final, sur leur bien-fondé (même Mark Zuckerberg se pose la question, alors bon). Or, le fonctionnement réel de cette rhétorique du buzz, du « parlez de moi en mal, parlez de moi en bien, mais surtout parlez de moi » immortalisée par Léon Zitrone m’apparaît de manière de plus en plus limpide et, auguste lectorat, histoire de nous serrer les coudes le plus possible en cette époque de fake news et d’ingérences russes, permets-moi de te l’exposer telle que je l’ai comprise, histoire de partager un peu d’autodéfense mentale. Comme exposé dans l’article précédent, l’exposition sur les réseaux sociaux – un canal aujourd’hui fondamental pour toucher du monde – est fonction, non pas de la qualité du contenu, mais de la quantité de réactions qu’il génère. Donc : plus il choque, plus il heurte, plus il s’adresse à un part reptilienne, viscérale, du public, plus il est susceptible de faire parler, d’être débattu, retransmis. C’est une bonne chose quand c’est une atrocité que le public doit connaître, un discours qui améliore le monde, une invention positive. C’est complètement stupide – et le système s’écroule littéralement – quand il s’agit de désinformation. Comme c’est d’actualité, prenons Alex Jones d’Infowars (non, pas de lien, mais si vous comprenez l’anglais, filer regarder cet épisode de Last Week Tonight pour en savoir plus), qui vient de se faire bannir plusieurs podcasts par Apple et Google pour ses discours incitant à la haine ; le lendemain, l’application idoine se retrouvait troisième des téléchargements de l’App Store d’iOS. La Terre plate, les antivax, toutes ces « doctrines » se répandent à la fois par auto-entraînement et par la quantité de réactions qu’elles génèrent. En résumé : plus c’est gros, plus ça fait parler, et au bout du compte, plus ça passe. C’est là-dessus que reposent les théories du complot – s’il n’y a pas de preuves, ça montre bien combien ils sont forts. Or, c’est exactement la rhétorique de l’extrême droite américaine (que je n’appellerai pas alt-right, parce qu’un chat n’est pas une machine à laver), des masculinistes, de Donald Trump ainsi que de tous les rameaux putréfiés émanant du socle gangrené du gamergateJohn Scalzi l’explique parfaitement : le but n’est pas d’avoir raison, mais de semer le trouble, de faire perdre du temps et de l’énergie en sortant des grandes phrases toutes faites, des idées reçues que l’autre s’évertue à démonter pour la énième fois. C’est un jeu. Il s’agit de maintenir le plus longtemps possible l’engagement et la discussion, de focaliser l’attention. Et le « troll » n’a rien à perdre ; ceux dont l’existence dépend de ce dont on parle, si. Ce qui m’épuise et m’inquiète, c’est de voir cette rhétorique se généraliser à des sujets bien plus bénins et à peu près dans tous les domaines – dès lors que l’on cherche à attirer l’attention. Encore davantage si l’on œuvre dans des domaines où la propension des gens à parler de vous peut se transcrire en reconnaissance, voire en revenu : d’où le succès d’un certain type de pose provocatrice dans les métiers médiatiques… Qui se rappelle Mickaël Vendetta ? Mais attention, la mécanique ne s’arrête pas là. Car – et c’est là tout l’art de la chose – il faut ensuite entretenir le feu que l’on a allumé. Pour cela, il faut agiter les esprits, susciter la controverse, fédérer les « pour » et surtout chercher à accrocher les « contre », pour leur brandir des interprétations juste assez fallacieuses de leurs déclarations en utilisant tout l’attirail rhétorique, comme le raisonnement circulaire, le biais de corrélation, l’appel au ridicule, prendre la partie pour le tout etc. (je vous remets le lien de Wikipédia sur les raisonnements fallacieux, qui est passionnant) C’est certain d’attirer l’attention de la cible, surtout avec une façade de cordialité, une véritable semblance d’appel au dialogue. Le débat s’installe, d’autres s’y invitent, et l’on obtient bientôt (dans le meilleur des cas) l’équivalent d’une réunion de la Cogip où personne n’a la moindre putain d’idée de ce qu’il fout là, mais que quelqu’un doit savoir ce qu’on pense parce que non, j’ai pas dit ça comme ça, et toi non plus, et la virgule, là, enfoiré, elle est passive-agressive, ou bien ? En résumé : Tout cela porte un nom (même s’il est polysémique, historiquement) : l’agitprop. Agitation et propagande. Ce qui est funeste aujourd’hui, c’est que l’agitation récompense et alimente la propagande en cercle fermé, grâce à cette immense caisse de résonance qu’est Internet. Oui mais bon, d’accord. J’écris moi-même, là, un article sur ces sujets sur un blog dont la vocation consiste à être un peu lu. J’ai poussé des coups de gueule par le passé. Forcément, je vais vous dire que je suis fait d’un autre bois, hein ? Ben oui1. Mais surtout, en résumé : comment reconnaître un manipulateur d’un énervé ?  Pour moi, la clé se trouve dans une parole (si ma mémoire est bonne) d’Orson Scott Card, qui dit en substance que tout le monde a une religion : il suffit de discuter avec la personne jusqu’à trouver le sujet qui déclenche sa fureur. Voilà sa religion. (Il s’y connaît en religion, le bougre, du moins une certaine forme d’icelle, en mode « tuez-les tous et dieu reconnaîtra les siens »2.) Un véritable énervé est énervé parce que je crois, au fond, qu’il est malheureux, et s’il est malheureux, c’est parce qu’il tient à ce qu’il raconte, qu’il voudrait un monde différent, honnêtement, venant de son cœur (que celui-ci soit bien ou mal placé) : et c’est peut-être à cela que se juge la sincérité. Ce n’est pas pour dire que la sincérité équivaut à avoir raison, bien sûr ; il y a beaucoup de racistes très énervés – mais c’est aussi, je crois, qu’ils sont très malheureux au fond d’eux-mêmes. (Et dans ce cadre, compassion, mais prison.) Le véritable maître de l’agitprop, lui, s’en bat les gonades. Dans un débat ouvertement fallacieux, il conserve une mine affable ; il attend que son interlocuteur s’emporte et se discrédite ; il endosse tout et son contraire avec l’aisance de mues, tant que cela maintient le feu du débat, que le projecteur ne s’éloigne jamais trop loin de lui – voilà son vrai but, et Donald Trump nous a donné à tous une vraie masterclass sur la question. Je crois que c’est à cela qu’on le repère ; et c’est là que, plus que jamais dans notre économie de l’attention, il faut éviter de nourrir le troll, car il se nourrit réellement, au-delà de son ego, économiquement, des retombées qu’on lui octroie. Nous créons les Donald Trump du monde, nous attisons leurs flammes par nos outrages. Je pense très fort à Ayerdhal qui nous répétait souvent que « la fonction de l’écrivain est de faire en sorte que nul ne puisse ignorer le monde et que nul ne s’en puisse dire innocent » (Jean-Paul Sartre) ; il ne s’agit certainement pas de se boucher les yeux et les oreilles au monde, surtout alors qu’aujourd’hui, on dispose de davantage de manières de s’informer que jamais ; mais de combattre la bêtise par l’intelligence, l’ignorance par le savoir, et la colère – mais non pas celle de l’autre ; la nôtre, ce jaillissement de fureur viscérale, religieuse, cher à Card – par la création, la vraie, celle qui s’efforce sincèrement d’apporter de la valeur autour de soi par de l’authenticité, de la pensée, de la recherche, de la bienveillance, de la compréhension. (Ce que j’espère, humblement, avoir un peu réussi à faire ici.)
  1. Personnellement, je ne peux pas faire ce genre de chose : je perds mon calme beaucoup trop vite, parce que je me soucie de ce dont je parle. Les quelques articles vraiment polémiques du site (écrits avec honnêteté sur le moment, même si pas forcément avec intelligence, je ne le nie absolument pas) m’ont explosé à la gueule avec grande sévérité, me faisant clairement comprendre que je n’étais pas taillé pour être éditorialiste ; j’ai tout de suite envie de régler l’affaire avec un duel de tractopelles. C’est aussi pour cela que le site, je m’en aperçois après coup, s’est replié sur des sujets plus calmes, comme la technique littéraire. Je n’ai pas signé pour m’écharper.
  2. Oui, je sais que cette citation est apocryphe.
2018-08-20T08:14:01+02:00mercredi 8 août 2018|Humeurs aqueuses|3 Commentaires

Internet, cette économie du scandale

On est bien, là ? À la fraîche. Décontracté de la gonade. Moi, ça va bien, l’écriture de La Fureur de la Terre a dépassé peu ou prou le premier cinquième de la taille envisagée, je sens poindre une forme de sérénité liée à une organisation toujours plus GTD et détendue, mais dans, enfin, cette impression d’arriver à enfin escalader la montagne, je constate un truc :   Pour des raisons que je ne m’explique pas vraiment-vraiment, après un an et demi à plus de 10 000 lectures uniques par mois, la fréquentation du site est en train de se casser doucement la gueule. Alors soyons clairs : les chiffres dans ce domaine ne m’ont jamais vraiment préoccupé. J’ai toujours dit que le site était mon dada, ma façon de payer ma dette karmique (ou de partager les trucs qui m’amusent, ou de me lâcher parfois), mais aussi, quand même, j’essaie un tant soit peu de recouper ce que j’ai envie de raconter avec ce que tu as envie de lire, auguste lectorat, parce que, eh bien, c’est un peu le cœur de mon métier. Un auteur est comme un DJ : tu cherches cette zone où tu fais ce que tu aimes, et où les gens aiment ce que tu fais. Je disais que je ne me l’expliquais pas vraiment-vraiment, mais j’ai quelques pistes : c’est l’été et c’était la Coupe du monde ; l’ambiance est un peu tendue dans le milieu littéraire en ce moment et il y a d’autres chats à fouetter (pourquoi les chats ?) ; dans mon cas personnel, le passage d’un profil personnel à une page Facebook a entraîné une érosion claire des lectures et des partages des articles ; et peut-être emploie-je un ton un peu moins primesautier et empli de gros mots qu’auparavant (bite, alors). Pourtant, les retours positifs sur le blog sont toujours présents (et merci à vous), que ce soit de visu, en privé ou en commentaires ; alors keuwah ? On ne saurait mettre en doute la qualité du contenu ici proposé (non, on ne saurait pas). Le « problème », la réflexion un peu aléatoire à laquelle je songe en ce moment, c’est qu’un article informatif sur l’écriture, ou la productivité, aussi rigolo soit-il, ne génère pas tellement de débat (ou alors, plutôt du débat un peu stérile). Je fonde cela sur pas mal de retours que j’ai eus en privé : « je ne commente pas parce que je n’ai rien à dire, mais je fais partie du lectorat silencieux – et carrément auguste ». Hey, aucun problème. Moi-même, j’ai tendance à participer de moins en moins aux débats et discussions sur les réseaux, parce que ça part souvent en gonade (on y revient), et puis, j’avoue que pour un introverti comme moi, la tendance du tout social, du tout partage, me court un brin sur le haricot – surtout que je hais de plus en plus Facebook, Cambridge Analytica toussa, et que j’ai dansé sur la table l’autre soir en apprenant que l’action avait perdu 20% de sa valeur (bien fait, bordel) (« bordel », c’est pour remonter mes stats de lecture, on est d’accord). Donc, aucun problème, sauf que :

Heu non, pas ça.

Pour décider de la viralité d’un article, les réseaux sociaux prennent en compte le nombre de commentaires, de likes, de partages : plus l’on parle de quelque chose, plus il y a de chances qu’on vous le mette sous le nez, donc que vous en parliez, faisant boule de neige. (Principe un peu abordé ici.) Corollaire : ce qui est susceptible d’être partagé – on le sait – c’est donc ce qui suscite la réaction à chaud, l’instinct, la colère, le scandale, l’outrage. C’est ce qui vous court-circuite les neurones pour faire jaillir vos tripes et vous donne envie, là tout de suite, de prendre les armes contre le maire de Plan-de-Cuques qui menace d’interdire le loto tous les dimanches pendant la messe. Il n’y a plus de gradation : on est tout de suite « choqué », « scandalisé », avec « envie de vomir », etc. Alors attention, il y a des causes légitimes qui suscitent bel et bien des réactions émétiques, je ne dis pas. Moi-même, je ne suis pas exempt de l’exercice du coup de gueule, du billet éditorialiste, parce que je m’énerve aussi, faut pas croire, je ne suis pas énergie pure, et puis j’ai forcément raison de le faire quand je le fais, puisque vous êtes ici et que vous lisez tout ça et que donc j’ai raison (c’est imparable). Mais aussi, après coup, je ne prétends pas avoir toujours forcément eu raison, justement, sur le fond, la forme ou les deux. Et du coup, une question plus vaste se profile au-dessus de ma tête, qui se rattache à tout ça : que veux-je offrir au monde ici, sur cet espace de liberté ? Ai-je envie de participer à cette économie du choc, à m’impliquer dans le débat, comme on dit, à continuer à m’engueuler avec des inconnus (ou connus) sur Twitter, à redresser des torts ? Je découvre que, de plus en plus, la réponse est un gros « pfouah non alors ». Cela a surtout à voir avec ce que j’ai envie de proposer au monde, en fait, à ma contribution au grand inconscient collectif, à l’impression que je laisse à chaque personne qui peut passer par ici lire des trucs. Je ne dis pas que je vais me censurer, je dis que je suis un peu las (comme depuis un moment, à dire vrai) des débats dans des verres d’eau, des « gueux qui travestissent les paroles pour exciter des sots » (paraphrasant, mal, un des plus grands vers de la poésie, ever). On a un vrai problème de nos jours (et je ne suis assurément pas le premier à le pointer), c’est que ce qui obtient la parole n’est pas ce qui est le plus intelligent, ni même ce qui crie le plus fort, MAIS ce qui suscite le plus de polémique. Donald Trump l’a parfaitement pigé (c’est peut-être le seul truc qu’il a pigé). Ce qui est quand même super fatigant. À tous les sens du terme : je ne compte les plus fois où, par le passé, j’ai flingué une matinée d’écriture parce que je me suis enlisé dans un conflit idiot sur un mur social quelconque qui n’a pas fait changer grand-chose et dont la conséquence la plus visible a été : moi, énervé, n’ayant rien branlé. Je vis merveilleusement bien depuis que je consulte plus les réseaux et les mails qu’une unique fois par jour. (Article là-dessus à venir, en lien avec le teaser de la semaine dernière.) Je suis bien plus concentré sur ce que je dois faire, mon cœur de métier : écrire les meilleurs bouquins possibles. Je suis pris d’une haine de plus en plus profonde envers les réseaux sociaux dont l’économie, au bout du compte, consiste à accaparer l’attention de l’utilisateur le plus longtemps possible pour lui fourguer de la pub. Tout le monde s’y trouve, donc mon boulot nécessite que j’y reste, si je veux pouvoir le faire connaître aux gens chouettes qui y sont (et il y en a, plein). Et quand même, on partage de belles choses tous ensemble là-dessus, et merci ; mais bon, sans ça, et si j’étais un utilisateur lambda, je crois que j’aurais suivi le mouvement #deletefacebook. En fait, on n’a pas besoin de ces trucs-là. Régulièrement, un gourou technologique quelconque émerge et crie avoir vu la lumière en scandant : « JE ME SUIS DÉCONNECTÉ DE FACEBOOK UNE SEMAINE ET J’AI SURVÉCU » mais c’est une claire vérité. Malgré le XXIe siècle, malgré ces outils dans nos poches, on peut en faire des trucs bien mieux que les consulter compulsivement. On peut lire. On peut construire sa propre veille informative, soi-même. On peut jouer à un jeu qui ne nous demandera pas de regarder une pub et de cracher 1,99 € pour gagner 500 turbopièces pour jouer trois tours de plus. Alain Damasio disait aux Utopiales, lors d’une conférence publique, que les outils technologiques diminuent notre puissance. Je n’ai jamais été d’accord avec cette affirmation : tout outil augmente la puissance de l’utilisateur, au contraire, dès lors qu’il n’en est pas esclave. La question n’a jamais été, de toute l’histoire humaine, dans la nature de l’outil mais dans l’usage qu’on en fait. Le truc, c’est que peu de gens ont seulement conscience qu’une utilisation responsable du smartphone est possible (et par responsable, j’entends : qui n’interfère pas avec des buts individuels dont l’ambition dépasse un tant soit peu le douzième check d’Instagram). Et donc, qu’elle peut être toxique. Quelle valeur veut-on offrir le monde ? La postérité concerne tout le monde et personne : la postérité, c’est tout ce qu’on a fait aujourd’hui et qui restera avec les gens demain. Bon, je suis parti un peu loin, mais je m’en fous, il n’y a plus de lecteurs, de toute manière. N’est-ce pas ? (SEE WHAT I DID THERE?)
2018-07-30T09:47:30+02:00lundi 30 juillet 2018|Humeurs aqueuses|35 Commentaires

Écrire le féminisme quand on est un homme

Quand j’ai commencé « Les Dieux sauvages », j’avais exprimé l’intention de partager un peu plus les dessous de l’écriture. Je l’ai un peu fait, mais je m’aperçois que je suis globalement incapable de conter par le menu les dessous de l’écriture, parce qu’une part de moi reste convaincue que, eh bien, c’est profondément inintéressant quand il s’agit de mon cas particulier. Ce qui est plus intéressant, ce sont les prises de conscience, les histoires d’écriture, et il n’y en a finalement pas tant que ça, du moins pas tant que ça qui méritent d’être contées. Mais là, j’en ai quand même une, et c’est une histoire d’humilité, ce qui me semble toujours valoir le coup d’être partagé. Je suis donc dans La Fureur de la Terre, deuxième tome de « Les Dieux sauvages »1. J’ai dit il y a quelque temps que je ne me réclamais plus activement du féminisme mais que cela ne m’empêchait nullement d’en appliquer les principes tels que je les perçois et de les défendre ; les étiquettes m’ont toujours engoncé et apporté plus d’ennuis qu’autre chose, quand ce qui importe, ce sont les actes, et je préfère rendre des comptes à ma conscience qu’aux gardiens des morales ; d’agir plutôt que dire. Or doncques, même si j’évite de le revendiquer en vertu de ce qui précède, j’admets totalement que s’il venait à quelqu’un de trouver que « Les Dieux sauvages » a un discours féministe, j’en serais grandement honoré, et j’espère contribuer, de mon humble point de vue, à continuer à interroger les choses. La toute clé se trouvant dans l’expression « mon humble point de vue ». Je m’efforce depuis plusieurs années de m’informer sur le féminisme, mais surtout, à travers ce que je lis ici et là d’ami.e.s et camarades investi.e.s bien davantage que moi dans les luttes, dans les réflexions, dans, aussi, la défense des causes LGBT, d’interroger au quotidien mes présupposés de comportement et de voir en quoi les acquis du patriarcat et les privilèges de ma position dont je peux avoir conscience (blanc, cis, hétéro) peuvent influencer, inconsciemment, vision du monde, actes, etc. Or, il y a peu de choses qui m’énervent autant que les moralisateurs et prosélytes de tout poil, et c’est pourquoi, à travers « Les Dieux sauvages », j’ai eu envie de me replonger (comme je l’avais un peu fait dans Léviathan) dans les questions de religion, mais en ajoutant, cette fois, interrogations (et plutôt énervements) sur le rôle et la place des femmes. Jeanne d’Arc m’a toujours semblé un savoureux (c’est ironique) paradoxe sur ce plan : voici une jeune fille, qui est l’envoyée de Dieu, qui mène les troupes à la bataille, sauve son royaume et son roi, et qui finit, pouf pouf, jugée pour hérésie et brûlée par les représentants de ce même Dieu. (Oui, je sais que c’est plus compliqué et politique que ça, mais il ne me paraît pas dingue d’avancer que, de base, un homme n’aurait jamais connu ce destin.) Bref. Je pense résolument que l’écrivain peut tout écrire. Je pense que l’empathie est la base de toute création, de tout art, plus encore s’il est narratif, tant de la part du créateur que du lecteur / spectateur etc. et que l’empathie, dès lors qu’on s’y applique avec respect, fait partie des ressources humaines sans bornes. Je me suis aussi toujours fixé des défis d’écriture, j’aime écrire des femmes pour questionner mes propres présupposés du monde, et j’ai toujours été très honoré quand on les a trouvées réussies, c’est-à-dire, simplement humaines. Tiens, je fais un détour, là, mais peu importe : un jour, on m’a posé la question : comment faites-vous pour écrire ces femmes réussies ? (Les exemples cités actuellement étant Masha dans Léviathan et Stannir Korvosa dans « La Route de la Conquête ».) Ma réponse : déjà, merci beaucoup. Je veux vraiment réussir à leur rendre justice au même titre que je tiens à rendre justice à n’importe quel personnage. Ensuite, comment je fais ? Je n’en sais rien. Je n’écris pas des femmes, j’écris des gens. J’écris des êtres humains qui se trouvent être parfois des femmes, ce qui peut influencer un certain nombre de choses dans le parcours, dans l’origine, et donc dans la vision du monde et la façon de l’aborder, potentiellement. On ne naît pas femme, on le devient, dit le titre ; en tout cas, pour moi, et de mon petit bout de lorgnette, c’est aussi le cas pour les personnages. Tout ça pour dire : fort de cette perspective et, espérais-je, de cette humilité, malgré tout, je me suis heurté à un plafond de verre que je ne soupçonnais pas dans l’écriture de La Fureur de la TerreLa Messagère du Ciel (volume 1 de « Les Dieux sauvages », pour ceux et celles qui découvrent – lisez-les, c’est vachement bien – je ne vais pas vous dire le contraire, hein) parle évidemment beaucoup de la société weriste et de son patriarcat institutionnel et religieux, avec trois points de vue féminins principaux dont deux tout particulièrement en butte contre ladite société (Mériane et Izara), au long d’1,2 millions de signes (c’est déjà pas mal beaucoup, c’est à peu près deux romans de taille « conventionnelle ») – dans La Fureur de la Terre, je suis à peu près à 680 000 signes au moment où j’écris ce billet, soit un livre de taille « conventionnelle » de plus, et voici l’écueil : arrivé à ce stade du voyage, je me rends compte de quelque chose. J’ai beau espérer avoir tout l’élan de fraternité / sororité humaines pour la cause féministe, j’ai beau m’efforcer de faire tout mon possible pour rendre justice et hommage à mes personnages humains qui se trouvent être des femmes, je n’en suis pas une. Et j’ai beau constater les oppressions du patriarcat tous les jours ou presque dans les infos (si ce n’est pas tous les jours, c’est que je ne regarde pas les infos tous les jours), je ne vis pas, dans ma chair, au quotidien, depuis ma prime jeunesse, ce point de vue et cette oppression. Et je sens donc une sorte de barrière invisible qui m’empêche, dans les détails les plus fins, les perspectives les plus subtiles (au bout, donc, de 1,8 millions de signes sur ces sujets – ça ne parle pas que de ça, mais la société weriste est fondée sur un péché originel prêchant l’inégalité des sexes – non, je n’ai pas fait exprès – sérieusement, le parallèle n’était pas intentionnel –, donc ça informe forcément le monde à tous les échelons), de pouvoir parler du connu, et donc avec intelligence et efficacité. Peut-être, tout simplement, me manque-t-il du vécu en tant que personne (car je reste résolument convaincu qu’il n’existe aucun sujet hors de portée de l’auteur ou autrice s’il applique sa volonté à s’en saisir). Ce n’est pas un drame ; prendre conscience de cela me permet de creuser plus loin encore, et le retravail du livre, avec la perspective que donne un manuscrit terminé, devrait m’accorder suffisamment de hauteur pour, je l’espère, réparer d’éventuelles balourdises (en plus de soumettre certains passages à des bêtas-lectrices qui, je n’en doute pas, me recadreront / rencarderont si besoin est). Mais aussi, après avoir quand même pas mal parlé de l’oppression patriarcale dans le volume 1, j’ai l’impression – surtout pour les lectrices – qu’il n’est pas forcément besoin de creuser encore davantage le sillon ; ça va, c’est bon, on sait que cela existe. De plus, c’est de la fantasy, il s’agit peut-être de poser des questions grâce à la dimension métaphorique apportée par l’imaginaire, mais il s’agit aussi de passer un bon moment, potentiellement intéressant, et s’enfoncer dans la noirceur juste pour s’y enfoncer me paraît une forme assez pernicieuse de masturbation intellectuelle – la noirceur sert l’histoire, sert les enjeux, sert le monde, mais elle n’est pas une fin en soi. (J’ai d’autres idées là-dessus, mais… je vais finir « Les Dieux sauvages » pour voir si elles survivent à la pratique avant d’en parler.) Ce qui apparaît donc au fur et à mesure dans La Fureur de la Terre, informé également par mon intention, forcément, et qui était peut-être déjà en germe depuis tout ce temps, c’est que ce volume 2, même s’il parle forcément, toujours, du sort et de la place des femmes, eh bien, il parle davantage de féminisme sous l’angle masculin, parce que, forcément, cela, je peux en parler avec le vécu. J’ai été, môme, le petit intello à lunettes avec un an d’avance, qui était nul à la baballe et qui trouvait ça puissamment ininitéressant de toute façon, préférait la compagnie des filles (largement plus intéressante car souvent plus intellectuelle, quand elles n’étaient pas stéréotypées elles aussi), et était premier de la classe – pas le cocktail le plus bankable de la Terre au collège (mais ça va très bien, hein, la vie a été, et continue, d’être extrêmement clémente avec moi, et je lui en rends grâce. Je m’amuse régulièrement d’avoir cette tête-là aujourd’hui et de peser 90 kg). Le livre veut parler, il m’y guide, je m’en rends compte et je le laisse donc faire, de masculinité toxique ; si La Messagère du Ciel établissait peut-être les fondations d’un féminisme en révolte notamment à travers Mériane, La Fureur de la Terre parle beaucoup d’en quoi le patriarcat handicape émotionnellement les hommes, les empêche d’avoir une relation saine avec leur cœur, leur corps, et toute une moitié de l’humanité, les rendant incapables de voir les femmes autrement que comme des trophées, des putains, des mères ou des déesses. Ce n’est rien moins, là aussi, que du féminisme, bien sûr, dans l’esprit de l’appel d’Emma Watson à l’ONU, en tout cas je le pense, et l’espère. Si je ne veux certainement pas éviter de continuer à traiter la question du point de vue féminin (car je le vivrais comme une lâcheté d’auteur et d’être humain, en plus d’être stupide et incomplet), je m’aperçois que je peux totalement offrir la contrepartie, a fortiori dans un monde d’hommes, écrit du point de vue d’un homme, d’en quoi le patriarcat oppresse et enferme l’ensemble de l’humanité – notamment la moitié qui, sur le papier, est censée bénéficier du système. Et la beauté, c’est que ça va totalement dans le sens final du récit – ce qui est l’injonction suprême dans le cadre de la fiction. Encore une preuve qu’il faut faire confiance à son inconscient, et que le travail principal de l’auteur consiste peut-être à mettre au jour et à exprimer ce qu’une partie ineffable de soi-même sait déjà, a toujours su, et nous montre avec bienveillance et patience.

Et ma foi, s’il m’est déjà donné, dans cet esprit, de faire de la littérature déjà vaguement convenable, je n’aurai pas entièrement gâché mon séjour en ce monde.

  1. À ce sujet, je rappelle que la barre de progrès est un peu aléatoire en ce moment, parce que la taille finale du roman reste encore assez mystérieuse, donc ne la croyez pas : je suis probablement plus loin que je ne le dis, et pas moins. Enfin, j’espère.
2017-08-03T14:27:16+02:00mercredi 26 juillet 2017|Humeurs aqueuses|3 Commentaires

S’abstenir, voter blanc, quel impact : un bref échange de tweets

Dimanche, nous voterons, et beaucoup se demandent encore comment, pour quoi, avec quelles conséquences. Dans les interminables échanges de tweets de Maître Eolas (blogueur avocat bien connu, qui sort ici de sa modération habituelle), auguste lectorat, je me suis efforcé de déterrer un best-of résumant le positionnement des libertés et celui des conséquences fondé sur les seuls chiffres et la réalité de notre situation sous la Ve République. C’est bref à lire, tu vas voir. (Si Storify ne fonctionne pas, lire ici.) Ajoutons à cela deux choses : Des bots FN militent activement pour l’abstention sur les réseaux sociaux sous couvert de défendre la liberté de parole en se présentant comme d’anciens du Front de Gauche. Demandez-vous pourquoi : Le meilleur article, le plus intelligent, sur la situation a été écrit par Fabrice Colin, et c’est, au bout du compte, probablement la seule chose à lire : Pour ma part, je rentrerai de Québec dans la nuit de dimanche à lundi (oui, j’ai fait une procuration) et je vous avoue que si je connais le monde dans lequel j’aurai décollé, je me demande dans lequel j’atterrirai exactement.
2017-05-03T08:37:49+02:00mercredi 3 mai 2017|Humeurs aqueuses|4 Commentaires

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